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LA FETE DU PROFESSEUR

Tous nos ccolitTS souhaitent la fête à M. Dorval. — Eugène donne de ses nouvelles eu envovant des présens au père Sabord. — Digne emploi de son cheî-d"œuvre. — M. Dorvul reçoit xni présent de S. A. -R... Madame duchesse de Berry , etc.

Depuis quelque temps tout avait cédé à reinplre dune époque bien chère , celle de la fête de M. Dorval . la Saini-Joseph : toutes les lyres de nos jeunes héros étaient montées, sinon sur le premier degré du Parnasse , du moins sur le ton des plus sincères sentimens. Vers latins , vers grecs , vers français de dix pieds . vers alexandrins , quatrains , distiques . bouquets , enfin , tout ce qui peut exprimei' le respect, l'amour, la tendresse filiale , avait été rimé ou mis en belle et élégante prose dans de superbes complimcns , ornés de jolies vignettes allégoriques , dessinées à fencre de la Chine , au pinceau , colo-

( 339 ) rit'cs . <lans lesquelles M. Dorval était représenté sous les traits cVun père entouré de sa nombreuse famille; sous ceux encore d'un habile pilote qui. sous les feux orageux d'une tempête, conduit à bon port un vaisseau , à travers maints écueils. Cette dernière allégorie, on le conçoit, avait enchanté le père Sabord : vaisseau , tempête , écueil . n'était-ce pas là son élément ?... n était-ce pas là le principal charme de ses souvenirs.

Enfin, ce beau jour, la Saint-Joseph, est arrivé; la plus belle aurore en prépare les heures fortunées pour tous nos étudians qui, dès le crépuscule, se sont parés de leurs plus beaux habits, et ayantà leur tète notre vieux marin , dans la plus grande tenue . se sont rassemblés sous lespeupliers,.et près du banc qui servait ordinairement de tribune au père Frégate dans la belle saison.

En outre des nombreux complimens et poésies dont j'ai déjà fait mention, Alphonse^ jeune rhétoricien, distingué par .son esprit, ses talens et surtout par sa facilité à 5^exprianer, fut choisi et nommé pour prononcer le

( 34o ) discours dans lequel tous les sentimens des écoliers , toutes les vertus de leur cher professeur, devaient être exposés sous la forme d'un brillant. et flatteur panégyrique. Bref, tous introduits dans son appartement , Al— phopse, en effet , s'acquitta parfaitement de cette tâche si flatteuse ; M. Dorval ne put retenir ses larmes au concert de bénédictions qui s'éleva autour de lui , comme un encens suave. Nos étudians, pareilleinent , étaient émus du plus vif attendrissement, et les em— brassera^ns que leur prodigua leur vertueux professeur , ne pouvaient qu'^ajouter à ces délicieuses émotions. — Je suis sensible , audelà de toute expression, mes chers amis, répondit M. Dorval, aux témoignages de votre gratitude et de votre attachement ; ces preuves de reconnaissance et d'amitié me récompensent mille fois de tous les soins , de toute la tendre sollicitude que m ont déjà coûté vos qualités naissantes. Je me garderai bien toutefois de répandrje aucune ombre sur le riant tableau de celte journée , en vous rap.pelant toutes les scènes morales sur lesquelles

j'ai fixé vos méditations, soit dans le cours de nos EXCUBSIOKS , soit dans d'autres apologues : cependant, mes bons amis, ne les perdez jamais de vue , lorsque vous serez entirs dans le monde ; le profit que vous en avez déjà tiré me fait goûter en ce moment des jouissances bien douces, et j'éprouve un sur-^ croît de bonheur , en pensant que vous vous maintiendrez dans ces beaux principes qui vous assurent votre propre estime et celle de tous les honnêtes gens.

Ici M. Dorval , après avoir placé sur une' table, les vers, les bouquets et tous les présens de ses chers élèves , reçut faccolade du président de la députation, Alphonse, qui, le premier, comme nous l'avons dit, avait porté la parole ; oîi allait donc se retirer sans s'être aperçu de la courte absence du père Sabord, lorsque ce dernier accourut, tout essoufflé, suivi de sa nièce Eléonore qui, vêtue simplement, mais très-proprement, portaitle Chefd'céuvre de l'atelier bu mystère , dont nous avons souvent parlé. Ce chef-d'œuvre était un vaisseau de guerre à trois mats, par-

( 342 ) failement tourné en racine de buis, les voiles en feuilles d'ivoire , toute Tartillerie en bronze, enfin, merveilleusement orné de ses agréts, monté de tout son équipage; et. ce qui j méritait une espèce d'admiration , c'était la scène honorable dans laquelle Sabord, blessé d'un coup de boulet au combat deTrafalgar, était soutenu dans les bras de plusieurs matelots!

M. Dorval fut très-flatté de ce présent, pour lequel il assura que la dotd'Eléonore, certes^, ne se trouverait pas diminuée.

Ce beau jour était destiné aux événemens heureux, aux grandes révélations, aux excellentes nouvelles, car notre marin était à peine de retour à sa loge, qu on vint le prévenir qu'il y avait au roulage une caisse à son adresse : c'étaient les présens que lui avait promis Eugène, à son départ de France ; ces présens consistaient en raretés de l'Amérique, coquillages précieux , cigarres de la Havanne , étoffes, mousselines de la plus grande finesse, destinées particulièrement à Eléonore , par madame Dérouville. A ce généreux souvenir.,

( 343 ) Eugène joignait encore un nécessaire en bois d'acajou pour son cher professeur, M. Dor— val; nous ne parlerons pas dans de longs détails des lettres qui accompagnaient ces envois, toutes exprimaient le plus vif attachement.la plus tendre reconnaissance ; Eugène était au comble du bonheur ; sa fortune était assurée, et il la devait aux aventures romanesques dune charmante mendiante que le sort avait fait passer par lés vicissitudes les plus bizarres.

Tout le collège était donc dans l'enthousiasme que causaient tant dincidens si agréables. Sabord avait largement distribué entre les écoliers, des ananas et des liqueurs desîles que lui avait encore envoyés M. Dérouville, et rien ne paraissait pouvoir ajouter à des scènes aussi charmantes^ lorsqu'un jeune homme se précipite à la grille. ..qui était-ce, cher lecteur ?... tu le devines au seul souvenir du pieux repentir qu'il témoigna avec tant de ferveur dans sa prison àBicètre.... Charles Barigny , enfin , cet infortuné jeune homm^ , plus malheureux que cou-

pable , plutôt séduit, entraîné dans de mauvaises sociétés , que criminel au fond du cœur ; il venait faire part de toute sa félicité à son -ancien maître : Texcès de joie qu it éprouvait , lui donnait des ailes: ne venaitil pas remercier , prodiguer tous ks témoignages de sa vive et respectueuse reconnaissance à son ancien professeur , à celui qui, non— seulement l'avait honoré de sa pitié, de ses encourageans conseils , dans sa Pétrissante cellule , mais encore avait tenu toutes ses promesses, en joignant ses démarches à celles des amis ardens dont Aspasie SOLANGES , cette vertueuse cousine, avait sans cesse utilisé habilement le crédit ?.... — En résumé rapide, l'heureux Charles dont Aspasie avait comblé le bonheur , en lui accordant le titre de son époux , étant rentre en grâce auprès de son père, qui, en cela , n'avait cédé qu'aux instances pathétiques de M. Dorval , et avait fini par obtenir du ministre l'élargissement de son fds: Charles n'ayant pas oublié que la Saint-Joseph était la fête de M. Dorval , il avait saisi cette double occasion propice de faire éclater ses anciens

scntimcns de sa nouvelle gratitude. Sabord" le conduisit donc à Tappartement de son professeur qui, alors, résistait diîTicilemcnt à Témotion que lui causait unelettre de là part de S. A. R. Madame duchesse de Berri , à laquelle était jointe une belle tabatière dor , enrichie de diamans.

Cette princesse qui n avait pas oublié la rencontre de nos écoliers , aux bois de Boulogne , alors frappée de limprovisation brillante et spirituelle du discours que lui avait prononcé M. Dorval , en outre , daprès des informations ultérieures s' étant confirmée dans la bonne opinion qu'elle avait d'abord conçue de ce sage et savant mentor , n'avait pas voula lé laisser dans la pensée que son mérité lui eût échappé , et elle donnait ici , écrivait-elle , par une faible marque de sa munificence , une preuve de son estime et de sa protection. C'était donc , comme je l'ai dit plus haut , le grand jour des romans: Charles Barignyarrivantsurces entrefaites se prosternant aux pieds de son généreux bienfaiteur , pressant ses genoux , Iês arrosant de ses larmes, ne pouvait man-

querclcconrirracrM. Dorvaldans cette idée superstitieuse qu'il y a des époques fixées par 1 inexplicable destin, ou plutôt par la Providence , auxquelles sa bonté et sa puissance infinies dispensent les dénoùmens les plus heureux comme les plus imprévus. Charles, à travers ses pleurs , ses transports et son cloquent désoriire, nomma Aspasle, l hymen , la liberté et la bénedîclipn dan père...

En fallait-il plus à jSI. Dorval pour comprendre aussitôt, tout le succès de sa propre correspondance et de son active médiation ?

Cette première scène d'effusion qui remplissait le cœur de M. Dorval du juste orgueil des plus doux triomphes, puisque dans le récit quoique tumultueux, dans le brûlant désordre de son ancien élève, il avait pourtant démêlé aussitôt qu'il était entièrement rendu à la vertu, cette première scène, dis-je, n'était pas entièrement terminée ; une dernière devait y ajouter encore un nouveau charme: empressons-nous de la peindre avec ces vives eouleur&qui, seu'es, peavent bien rendre les

( 34- ) voluptés inciTablcs de linnocence et de la probité.

Deux porteurs qui suivaient notre jeune héros, Charles Barigny, et qui attendaient ses ordres sur Tescalier, à un signal qu'il leur fit. parurent dans l'appartement de notre vertueux professeur, transportatit un tableau enrichi d'un très-beau cadre doré , et qu'un léger rideau de taffetas vert couvrait. Cette sorte de mystère avait excité la curiosité du père Sabord, ainsi que celle de tous nos écoliers, qui, revenant à petits pas, etseglissant dans l'antichambre , attendaient en silence l'issue d'un événement qui s'annonçait sous les formes mystérieuses du plus piquant intérêt... Charles, après avoir fait placer ce tableau dans le salon, à un point de perspective convenable, et avoir supplié son mentor d agréer cette faible preuve desa reconnaissance, toucha un léger ressort Aussitôt, le rideau se repliant comme par magie , laissa voir un des actes les plus dramatiques dont la peinture puisse éterniser la mémoiie.

Le lecteur se.rappellera facilement cet épi-

( 348 ) sode à Bicctre , où Barigny, prisonnier sous d'épais barreaux , un Christ dans les mains , les pleurs du repentir inondaient son visage, et demi-prosterné, implorait son ancien professeur de le laisser se régénérer par un respectueux baiser sur sa main... D'un autre côté, la belle et vertueuse Aspasie , apportant quelques généreuses provisions , fruit de ses talens et de ses épargnes , puis enfin notre vieux marin , et tous les écoliers pénétrés du terrible exemple de morale que leur présentait Barigny dans ses pieux remords... Eh bien, c'était là le chef-d'œmre d' Aspasie Solanges, c'était là ce tableau qui avait été couronné par l'académie de peinture , et avait joui, pendant quelques jours, des honneurs de l'exposition au Muséum ! ! !...

M. Dorval , à cette espèce de coup de théâtre imprévu , ne put retenir ses larmes , il manqua même de s'évanouir ; mais que son émotion avait de délices !... son premier mouvement fut d'appeler tous ses chers élèves , ainsi que le père Frégate , pour leur faire partager son délire. . . n'étaient-ils pas

tous à deux pas, comme je l'ai déjà dit?. ►. — Ils entrèrent donc en tumulte , et joignirent leur admiration à cellede M. Dorval : . Sabord surtout, ne pouvait re\ enir de la pariaite ressemblance avec laquelle il était reproduit sur la toile ; son bon œil était pariant : S2i jambe dd luxe ne laissait, non plus, rien à désirer, la plaque de cuivre faisait lire parfaitement finscription qui y était gravée , et jusqu'à son cher compagnon fidèle, ^r//— mon, était parfaitement ressemblant. Les plus petits détails du tableau^ les teintes grises de fatmosphère , la couleur sombre des clairs-obscurs , le ton sérieux et même fair mornedes écoliers offraient une fidèle et parfaite image de Tévénement....

Charles expliqua comment Aspasie, changeantson premier dessin, avait spontanément conçu ridée de faire revivre ce trait , au lieu de son premier plan , qui satisfaisait beaucoup moins son cœur, tandis que celui-ci prêtait iien plus de chaleur à ses pinceaux ; ensuite, pour que tous les personnages fussent exaets.elle avait souvent suivi et observé

la colonne des étudians , dans leurs excursions, aux jours de congé. Voilà ce qui expliquait cett^ parfaite ressemblance qui confondait Tintelligence de Sabord.

Au-dessus de ce tableau étaite'crit en lettres d'or , ce beau vers :

Dieu fit du repentir la vertu des mortels 1

M. Dorval nxi manqua pas de faire appesantir les réflexions de tous ses élèves sur cette pensée sublime, et prenant la main de Charles : <( Songez, dit-il, mes enfans, quon nesi , « dans ce cas, pardonnable de ses fautes , « qiien les effaçant comme Bar Igny.y^

On conçoit bien que le reste de la journée fut entièrement consacré au plaisir , Charles, en ayant demandé la permission à M. Dorval. emmena à son hôtel la majeure partie des écoliers, ayant Sabord à leur tète ; il fit de suite dresser par ses gens une table abondamment couverte, où les mets, les vins les plus lins ajoutèrent encore à la gaité et à tout le charme de cette belle journée, Eléo— nore, elle-même, la vertueuse Eléonor-e , ne

( 35. ) fut plus oubliée , et bientôt mariée à un honnête artisan, Barigny eut soin de lui assurer un sort cligne de sa sagesse. Quant à M. Dorval, les fortes émotions qu'il avait éprouvées en ce jour, en quelque sorte coup sur coup, ne lui permirent pas d'assister au festin , son cœur , ses esprits avaient besoin de repos ; Barigny n'insista donc pas pour le posséder cette fois, se promettant bien , ainsi que son épouse , de n'avoir jamais de meilleur ami , ni de tuteur plus cher que ce vertueux professeur.

Nous fermerons donc ici cette série de récréations, nous flattant que lintérèt qu'elles ont pu inspirer, en fera désirer LA suite: dans cette heureuse hypothèse, nous préparerons de nouveaux matériaux ^ nous n'oublierons pas surtout d'épier toute la conduite <]u PÈRE Sabobd, dont la gaîté, l'esprit naturel et la vertu ont du moins le mérite de la franchise, si ces qualités, sous un autre rapport, manquent du vernis de l'éducation ; et d'après l'accueil du public de cette quatrième ÉDITION du Conteur DEsÉcoLiERS,

nous jugerons si nous avons mérité ses pré— <:ieux suffrages, et si nous devons mettre sous ses yeux les nouveaux récits du vieux Marin, qui, à travers ses brusqueries et ses trivialités , n^oubliera jamais que la morale doit être la base religieuse des narrations de tout Conteur.

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