ONZIEME RECREATION
Visité respectueuse au temple des vétérans de la gloire , ou THôtel royal des Invalides. — ^Ledôme des Invalides. — Un torse. — Description historique de ce monument. — Moralités sur le carnaval.
Jamais nos écoliers ne s'étaient promis tant de plaisir que ce jour , où leur vertueux professeur, M. Dorval , devait les conduire à lHùtel-Militaire des Iisyalides ; le temps était magnifique , et quoiqu'on fût au mois de février , les rayons du soleil ne laissaient pas de répandre dans toute fat— mosphère une chaleur vive, éclatante : tel le front d'un vieillard , sous la neige de ses nombreux hivers , brille quelquefois d'un bonheur , d'une sérénité , semblables aux levers les plus pompeux de l'aurore. Notre vieux marin, surtout, ne se contenait pas de joie; il n'en avait pas dormi de toute la nuit , et cette fois nos étudians furent loin d'être obligés de frapper brusquement à sa parte, pour l'arracher aux pavots d'un pa-
resseux sommeil : Éléonore, elle-même, qui était toujours très-matinale au travail de son rouet, afin d'achever promptement les douze chemises en fil bis qui, si le lecteur se le rappelle, devaient entrer dans la composition de son trousseau et les apanages de sa dot, avait été brusquement réveillée par son oncle, qui, avec sa jambe de bois , sans sortir de son lit, avait laidement frappé au plancher de la soupente où dormaitsur un modeste litde sanglé, cette innocente et laborieuse orpheline: Mais quelle mouche vous pique de si grand matin, mon oncle ?... avait répondu cette intéressante enfant, laissez-moi donc du moins achever ma prière...
Je m'arrête ici ; bel exemple pour vous , mes enfans , qui me lisez : gardez-vous de ne pas imiter la pieuse habitude de la nièce du père Sabord , et soit en vous couchant, soit à votre lever , recommandez-vous à l'Étre-suprême , mettez-vous aussitôt sous les puissans auspices de la Divinité ; les heures du jour n'en seront que plus douces, plus calmes, plus sereines, et le vice osera
( 32. ) moins approcher d^un cœur qui s'est mis à son réveil, sous la sauve-garde de la religion. —Vite, vite criait à tue-tête , notie impatient marin , vite , ma jambe de luxe , c'est aujourd'hui dimanche ; vite, ma croix de la légion d'honneur, celle des fêtes carillonnées , ma belle pipe d'écume de mer qui a fait le tour du monde , mon coco chéri , et mon chapeau rétapé à neuf.
La pauvre petite niècese dépêchait donc de son mieux pour apprêter la toilette de notre grotesque héros; quant au déjeûner, c'était bientôt fait ; Sabord était dans l'habitude de se nettoyer le peu de dents qui lui restaient, avec deux ou trois verres d'eau-de-vie, cassait une croûte de pain de seigle qu'il frottait d'ail ou d'ognon à la manière des Espagnols et des marins, et tel était tout le luxe de la table de ce Lucullus.
Artimon, son aide— de-camp fidèle , était aussi déjà sur pied , faisant mille gambades sur ses trois pattes : ]Ne perdons pas un instant , dit le vieux père Sabord, quand il se vit tout prêt, et en grande tenue , après
s'être miré dans un fragment de glace qui était enchâssé dans un coin de son réduit ; Ma colonne est sans doute déjà sous les armes , près des maronniers... — Que ditesvous donc , mon oncle , repartit Eléonore j à peine s'il est jour ! — - En effet , Sabord étant sorti, se convainquit à l'horloge du collège , et au silence qui régnait de toutes parts , que sa nièce avait raison : il fut donc obligé de croquer le marmot sous les maronniers , jusqu ' ce c]ue tout son monde fût descendu des dortoirs. Les écoliers ne manquèrent pas de le féliciter sur sa vigi-* lance : Mille Sabords ! s'écria notre ^ieux voyageur, le père Frégate ne serait pas matinal un jour qu'il va revoir d'illustres compagnons d'armes !... un jour, qu'il va contempler de glorieuses jambes de bols ( comme la sienne), et saluer, ou pour mieux dire, presser sur son cœur de braves sexagénaires qui sont les pr<îmiers archivistes de la gloire et de l'honneur français !....
M. Dorval se plut à applaudir à ce superbe enthousiasme: — Oui, Sabord, dit-il, je
( 323 ) partage votre noble allégresse ; et votre pré* sence parmi nous^ aujourd'hui , certes , sera un des principaux ornemens de nos jouissances.— Allons, parlons, termina le professeur , ne retardons plus des momens si doux.
La colonne étudiante, descendant donc la rue Saint- Jacques , gagnant de suite les quais, découvrit au bout de peu de temps de marche , le dôme brillant de l'Hôtel des Invalides : Cest ainsi , dit Sabord , en le cherchant avec son bon œil , que beaucoup d'édifices à Moscou , sont dorés ; en Turquie , c'est de même pour un grand nombre de mosquées , ce qui produit , de lom , le plus bel appareil.
M. Dorval demandant la faveur, au nom deM. lereclcur du coUégeLouis-LE-GRAPsD, de visiter 1 hôtel , afin de faire jouir tous ses écoliers de^t honneur , de ce plaisir , et surtout d imprimer dans leur jeunes organes le souvenir de la leçon imposante que ne pouvait manquer de leur donner un monument si respectable. S. E. M. le gouverneur accorda aussitôt cette permission avec cette
( 324 ) âfifabilité , cette aménité qui la caractérisent. Pour Sabord , il avait les larmes aux yeux ; à peine avait-il entrevu des jambes de bois et des borgnes , que son cœur avait palpité avec une délicieuse violence ; il fredonnait :
Où peut-on être mieux Qu'au sein de sa famille?
Tous, le chapeau bas, comme au cimetière de Vaugirard , et dans le silence du plus vif intérêt, mais aussi du plus profond respect , ilsparcouraientraugusteethéroïqueretraite, et en contemplant tous ces soldats mutilés , nobles légataires de la gloire de cent combats fameux, il leur semblait assister au spectacle sanglant de vingt batailles dont ces ombres glorieuses leur retraçaient l'imposant souvenir. Ce qui causa surtout la plus vive émotion à nos jeunes gens, ce fut la cérémonie sainte de l'office divin auquel assistait ungrandnombre d'invalides avec une onction, unepietise humilité qui relevaient encore plus l'honneur de leurs cicatrices. Plusieurs s'approchèrent de la sainte table, et communièrent.
Sabord, ici, se fit intérieurement quelques
( 325 ) reproches ; il y avait long-temps qu'il avait communié pour la première fois , et sa nièce scrupuleuse dans tous ses devoirs de religion, lui avait souvent reproché... Mais ne fallait-il ^as se confesser avant la communion, et Sabord, depuis tant d'années , en avait tant à dire , qu'il craignait vraiment d'effrayer son confesseur par une kyrielle aussi longue de péchés véniels ! . . .
Au sortir de la chapelle , M. Dorval fixa les réflexions morales des élèves sur les sentimens de christianisme qu'ils avaient admirés dans ces vieux soldats ; les vertus militaires , leur dit-il, loin d'exclureles vertus religieuses, leur prêtent au contraire un nouveau lustre. Mourir pour son roi, pour son pays, et mourir en bon chrétien , telle doit être constamment la maxime d'un vrai héros !
Entrés dans cette vaste chapelle couronnée du fameux dôme, le docte professeur y fit remarquer les belles peintures qui en tapissaient la coupole en immortalisant leurs auteurs. U'ûlustreRubensest à leur tête. Delà, Theure du dîner des officiers de l'hôtel, étant venue,
un invalide, borgne et jambe de bois, qui de prise de tabac en prise de tabac, s'était aussi-! tôt lié avec Sabord, les y conduisit. Tous admirèrent la symétrie, la perfection de l'ordre et de la propreté qui y régnaient; les mets, tous servis en vaisselle platte passèrent devant le nez du père Frégate, et ce qui ne l'affligea pas moins , ce fut encore le vin de dessert dont il eut seulement la jouissance de la vue, Leur guide leur avait parlé du fameux Torse , et tous nos écoliers brûlaient du désir de le voir. Ils contemplèrent en effet , ce héros mutilé , à qui les fureurs de Be^-r lone n'avaient laissé absolument que le tronc ; amputé des quatre membres sur le phanip de bataille de Wagram , cet infortuné n'avait plus d'autre plaisir que de lire et de fumer. Sabord , qui était toujours Je bourru bienfaisant , partagea son tabac avec lui , et M. Dorval ne fut pas en reste dans ics actes de générosité que firent les élèves. Ce n'est pas tout, s'écria l'invalide qui expliquait les moindres particularités de l'établissement ; préparez— vous ; mes—
( 3^7 ) sieurs , à contempler ce qu il y a de plus respectable parmi nous , je veux dire , le \IEUX PF.ïiE MARE^GO , âgc 3e cent douze ans!... il lit encore sans lunettes, et n'est pas le dernier à visiter le petit baril de la can— tinière. . . — ■ Cest possible ! . . . répondit Sabord , enchante de 1 idée quà cent douze ans , il pourrait faire encore une station aux autels de Bacchus. — Oui , oui , repartit le guide , c'est le petit Rataplan , tambour de Ihôtel , et petit-fils du petit-fils du fils du père Mare?îG0 , qui lui sert de béquille, car il n'en a pas d\utre , encore ne s'en sert-il que quand il a bu une trop grande petite goutte... — Notre marin, ici, eut une espèce jie honte de voir qu un centenaire et au-delà , ne se servait pas de bcquille , tandis que lui ne quittait pas la sienne -■ il aurait été sur le point de la donner à son nouvel . ami , quoique ce fôt celle des dimanches ; et que la poignée fût en bois de merisier ; mais réfléchissant que sa jambe de luxe lui servait d'apologie à cet égard, il restreignit ce premier élan de munificence. —-
( 328 ) Qu'avez-vous donc là?... lui demanda notre conducteur , en désignant avec le bout de sa canne, la plaque de cuivre où étaient inscrites la date et les circonstances de la perte de sa jambe.... — Cest , répondit Sabord , un mémento de mes hauts faits. — Ah ! par ma foi , repartit Tinvalide , s'il nous ^dWdXi numéroter ainsi toutes nos blessures, nous aurions des pieds à la tête une cuirasse en cuivre, et il n^ aurait pas assez de graveurs à Paris pour nous buriner de la sorte!... — Plaisantez-vous?... dit Sabord, dontrœil s'animait visiblement. — Mais vous le prendrez comme il vous plaira, monsieur Tamiral d'eau douce !... — A ce nouvel outrage, notre marin allait proposer un duel au bois de Boulogne ,♦ et s'escrimait ^lc•jà avec sa béquille menaçante , tel qu'un petit Saint- Georges , quand M. Dorval, accourant au cliquetis des premières bottes , parvint à rétablir promptement la paix, en flattant adroitement la vanité blessée de Sabord. — Un duel !...à votre âge!... père Frégate , lui dît tout bas Amédée , mais songez donc à votre
(329) chef-d'œuvre mystérieux! songez donc surtout qu'ici il n'y aurait pas comme chez Gillet dans la rixe de Saint-Elme et Belcourt , un copieux déjeûner pour couronner dignement raffaire!....
Tout en causant delà sorte, on était descendu dans les petits jardins cultivés par des invalides dans les fossés de l'hôtel ; l'un y soignait des légumes , l'autre des fleurs , dont il parfumait, en grande partie , la tombe de son meilleur ami, mort il y avait peu de temps. Le même boulet, à la bataille à^Ausierlitz, dit ce dernier aux élèves, nous avait emporté à chacun le bras droit, en attendant que je le rejoigne , je console sa cendre par des bouquets.
Nos écoliers admirèrent encore plusieurs phénomènes de Mars, parmi ces vénérables acteurs de tant de batailles ; entre autres un vélite qui, dans la campagne de Moscou, avait passé trois jours aune température de yingt- Six DEGRES de froid, dans le coffre d'un cheval mort, gisant sur une neige glaciale ; un autre brigadier de hussards , qui, ciiblé de
QUARAKTE-DELX blessures, leiir montra une quantité cresquilles que les chirurgiens en avaient sorties. Ce manchot, encore, fittâter à Sabord , un biscayen qui s'était fixé clans les chairs de sa cuisse. Plus d'une mâchoire d'argent" fixa l'attention des écoliers ; tel autre , dont le \isage avait été enlevé d'un coup de sabre , portait un masque tout entier ; celui-ci , était devenu cul-de-jatte par un affreux coup de boulet : ce carabinier sentait une balle dans la région du cœur : ce dragon était devenu aveugle dans les sables de l'Egypte , ce voltigeur avait eu la langue coupée par une balle , et ne pouvait plus parler que par signes ; une vivandière même, dont le sein avait été frappé d'honorables blessures, en distribuanthéroïquement de l'eau-de-vie aux braves blessés , sur le champ de bataille, jouissait, là, delapension, et son sexe ne Tavait pas exclue de cet honneur glorieusement acquis. Enfin, plus d'ur^ de ces estimables guerriers avait dans sa po-^ che, ou les instrumens qui les avait blessés , ou les fragmens que fart de la chirurgie avai^
(33. ) du amputer. Cependant ces cas étaient rares, et ce n'était que par la bizarrerie des blessures et des cicatrices , que quelques-uns avaient conservé ces objets, ces débris d'euxmêmes, quoique frappes de mort : la plupart, à cet égard, ne possédaient que des souvenirs, leurs membres coupés avaient été glorieusement inhumés en Europe , laissant partout des traces de la valeur française.
LHntérêt de ce spectacle avait été trop puissant, pourqucM.Dorvaî pûtglisser,jusqueslà, quelques mots sur la fondation et la partie historique de cet hôtel , un des plus beaux fleurons de la gloire de son fondateur. Ayant donc généreusement satisfait la complaisance du guide invalide, et les écoliers ayant gagné les Champs-Elisées, notre aimable professeur ne leur laissa rien à désirer à cet égard.
Il faut, mes enfans, dit M. Dorval, soulever le vaste manteau de l'histoire, ce manteau chargé du poids de tant de siècles, pour retrouver Torigine historique de cet édifice immortel. Essayons de rappeler tous mes souvenirs à cet égard.
( 332 ) D'abord, ce futCharlemagne qui, le premier accorda des privilèges aux vétérans, airx braves soldats de son armée, dont Tâge, les infirmités et les blessures leur avaient mérité cette honorable récompense : Philippe — Auguste , ensuite , les installa en qualité d'0^/«/5 dans les abbayes les plus considérables du royaume. Henri III , méditant sur ces premiers essais, conçut Tidée de réunir tous ces vétérans de la gloire dans un vaste hospice ; mais à Henri IV était réservé Thonneur de réaliser cette belle pensée, en devenant le fondateur, en iSgS , de la maison royale de la Charité-Chrétienne , située au faubourg Saint-Marcel. Le grand Henri , dont le cœur toujours parternel avait envoyé des \'ivres , même à ses sujets rebelles, pouvait-il oublier les lauriers cueillis à la trace brillante de son panache blanc?
Louis XIII vmt ensuite , et soigneux du legs honorable des monarques ses prédécesseurs, il plaça les invalides à Bicelre ; mais ce local était trop étroit , trop mesquin , trop indigne , sous tous les rapports , des illustres
guerriers qui devaient y couler une paisible vieillesse : le successeur de ce prince , Louis XIV , Louis-le-Grand , souverain , héros immortel qui remplit l'Europe de sa gloire personnelle et de tout son siècle littéraire , héros pour qui tout ce qui était grandeur , héroïsme, supériorité, trouvait toujours son génie prêt à l'exécution , fallût-il broyer des rochers , creuser des canaux , détourner des fleuves I... ce grand roi, dis-je, sentit de suite que ce qu'on avait fait jusqu'alors pour lès soldats mutilés par la guerre , était indigne de leurs nobles droits ; il ordonna donc, en 1672 , au célèbre architecte , Z/— béral Bruant , l'exécution vaste d'un monument masjestueux qui répondît à son objet et méritât que Mars y sourit. Les travaux durèrent pendant huit ans consécutifs. Vous le voyez, mes amis , poursuivit M. Dorval , dont la mémoire se faisait admirer dans les moindres particularités de l'histoire, tout est grand dans cet Hôtel, vraiment royal !.... Boulevards circulaires , esplanades , promenades, tout concourt noblement à graduer la
( 334 ) majesté de ce dôme brillant , qui s^attire de suite, à quelques lieues de la capitale, Tadmiration du voyageur, et lui donne, un des preraiei'S j lidée d'une ville décorée de pareils édifices... jusqu^à une Libliotlièque très-riche contenant plus de 25,ooo volumes, tout a été prévu pour les délassemens de tant de hél'os qui peuvent y goûter la lecture des hauts faits des guerriers qui les ont précédés dans cet asile de fhonneur !
Mais , reprit le professeur , la merveille qui doit le plus captiver votre admiration , c'est surtout ce dôme , élevé à plus de trois cents pieds au— dessus du sol, et dont la construction particulière dura au moins trente ans. Ce n'est qu en Asie, fit observer le père Sabord, qu'on peut trouver de pareils monumens, où le porphyre, le marbre, Talbâtre, les bois , les métaux les plus précieux sont prodigués à len^i. M. Dorval appela aussi Tatlention des élèves sur le tombeau de Turenne, chef-d'œuvre sépulcral dans les lambris duquel on lit le nom seul du guerrier... le plus éloquent, le plus beaupa-
nég^Tlque qu on puisse faire de ce capitaine, car loul reloge d'un grand homme n est-il pas renfermé dans son nom ? — Alphonse désira savoir combien d'invalides logeaient àlhôtel. — SEPT MILLE, lui répondit M. Dorval.
A leur retour au collège, nos élèves remarquèrent , car c'était Tépoque du caniaval , une foule de masques dont les extravagances leur inspirèrent plus de pitié que d'envie. Quels travestissemens ridicules?... s^écriaM. Dorval : d'abord, on y altère sa santé , peut premier inconvénient ;" ensuite on y corrompt ses mœurs ; la décence est toujours immolée dans cette saison de démence : né vous semble-t-il pas, messieurs, dans ce fiacre surchargé de mascarades, voir les saturnales des Grec^?. . .Que dites-vous, par exemple, de cette demoiselle déguisée en homme et de cet homme déguisé en demoiselle?..... l'un et l'autre r\'insultent-ils pas à leur sexe, ou plutôt ne sont-ils pas indignes,' Tune des grâjèe^d précieuses de la pudeur, le second, des honneurs virils L..I1 n'y a que l'homme immoral qui puisse se plaire à masquer ses
( 336 ) traits, rhonnête homme va toujours à visage découver t. Un autre scandale naît de ces jeux révoltans ; on y entend une foule de propos grossiers qui n'ont pas même pour scandaleux passe-port Tétincelle d'un cynisme ingénieux,
Les élèves partagèrent entièrement les sages observations de M. Dorval, et quelques masques ayant passé près d'eux, ils se crurent un moment parmi les fous deCharenton; encore ces derniers n'avaient-ils pas une seconde figure de carton peint plaquée sur la leur.
Le jour baissait , c'était l'heure de rentrer; Éléonore attendait son oncle ; aussitôt qu'elle l'aperçut , elle courut , d'un sentiment filial , lui offrir son front à baiser. Bien , ma fille , lui dit Sabord , bien ; tû seras toujours la nièce de ton oncle, tant que j'aurai l'honneur de porter cette jambe de bois. Eh ! ajouta— t— il en souriant : nous venons d'en voir furieusement des jambes de bois , des borgnes ! bien pis que tout ça , des hommes qui n'ont plus que le tronc , on appelle cela un torse : moi qui te
( 337 ) parle , Eléonore, j'avais Tair d'un Apollon , au milieu de tous ces messieurs— là.
■ Sabord, fidèle à ses habitudes, ayant un peu trop visité la cantine des Invalides, sans que M. Dorval s''en fût aperçu, s'endormit insensiblement dans son vieux fauteuil de velours d'Utrecht , en racontant à la labo— ricRse Eléonore qui, selon son usage prit sa quenouille, quelques combats sur mer, sans parler des Lapons, des Samoièdes, de la pêche des baleines, des serpens à sonnettes et des Iroquois dont Sabord fit, moitié ronflant, un récit aussi plaisant que soporifique.
Laissons-le à ses souvenirs, pour ne nous occuper que de la fête du professeur M. Dorval , fête qui doit couronner dignement cette série de récréatiojns.