‹ Le Contingent des Sucres RéunionnaisChapitre 2 sur 52 · PRÉLIMINAIRES · texte numérisé non relu

PRÉLIMINAIRES

Introduction de la canne à sucre à la Réunion

Développement de la culture de la canne et de l’industrie sucrière de 1815 à nos jours

La plupart des auteurs (1) s'accordent à situer le pays d'origine de la Canne à suere en Asie, dans une région. - comprise entre la Cochinchine et le Bengale.

Il ne semble d’ailleurs pas que les Indiens aient cherché dans la Canne autre chose que des satisfactions gustatives immédiates, car l'Histoire des Phéniciens et des: Juifs, grands Commerçants et grands voyageurs, ne fait nulle part mention de sucre (2). I fallait un peuple plus civilisé, plus ingénieux, pour découvrir le potentiel alimentaire de la Canne : le sucre.

À une époque contemporaine de notre ère (3), la Chine, affairée, lettrée, affinée, avait découvert le secret de la fabrication du sucre ; cependant, il fallait que cette spéculation de cuisinier ou de chimiste trouvât une réalisation pratique que seuls les esprits occidentaux pouvaient donner.

(1) D. Capus et D. Bois: Les produits colonitux. Origine. Produclion. Commerce.

Dubuisson : L'Ile de la Réunion en 1889.

(2) Dubuisson : ouvrage déjà cité.

(3) D. Capus et D. Bois: déjà cité,

Déjà en ‘1250, après son prestigieux voyage en Chine (1) Marco Polo rapporta, avec des épices,- du sucre en abondance.

Cependant l'honneur de l'introduction de la Canne à sucre dans le Monde Occidental revient aux Arabes qui propagèrent la culture de cette graminée en Egypte, en Nubie et en Sicile.

D'après Robertson (2), Don Henri de Portugal fit venir des Cannes de Sicile et introduisit la culture de cette plante aux Canaries. Bien que le sucre de ces îles füt réputé le meilleur du temps, il ne manquait qu'une chose au développement de la Canne : le climat idéal. :

Les Espagnols ne furent pas en peine de lui trouver l'humidité et la chaleur nécessaires. La Canne introduite en 1506 à Hispaniola par Pierre d'Etiança (3) y connût un développenrent inespéré. En 1518, plus de 18 usines extrayaient le précieux suc. Et les gallions chargés de l'or ides Indes occidentales pouvaient rapporter cette denrée encore plus rare que le poivre, le girofle et la cannelle.

Au xvu° siècle, la Canne avait atteint la Martinique et la Guadeloupe. - Chaudement encouragée par Colbert et grâce à la persévérance de l’intendant Patoulet (4), la culture de la Canne prenait bientôt la place prédominante dans l’agriculture des Antilles françaises. Elle ruinera les habitants et les enrichira tour à tour : mais l'élan était donné. Depuis lors, la Canne à sucre reste l’élément essentiel de l'Economie de ces îles.

(1) Bergeron: Recueil de voyage, cilé par Dubuisson.

(2) Cité par Dubuisson.

(3) Charlevoie: Hisloire d'Amérique. ;

(4) René Plissonneau-Duquesne: Un essai de Contingentement d’'Imporlalion au xvn£ siècle,

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D'après M. Hubert Jacob de Cordemoy, les Hollandais avaient déjà introduit la Canne à sucre à Maurice, en 1606, mais n'ont commencé à la cultiver qu'en 1644 (1).

L'introduction de la Canne à sucre à la Réunion demeure mystérieuse : d’après Maillard (>) « La Canne à sucre est cultivée à Bourbon depuis un temps immémorial, peut-être même y est-elle indigène ». C’est peut-être le nom de Canne du Pays donné à une variété de canne blanche se rapprochant de celle de Tahiti qui a aecrédité cette opinion dans l’esprit de beaucoup de gens.

En tout cas, en 1669, un missionnaire de passage dans notre île, le P. Vacher, que E. Pajot tient pour un homme sérieux, dit avoir constaté qu'à cette époque « la vigne, le blé, les dattes et la Canne à sucre avaient été introduits däns le pays » (3).

Ce qui est certain, c’est qu'un arrêt du Conseil Provincial de 1718 cité par Elie Pajot (4), en vue de restreindre les trop généreuses libations de flangourin, décidait : « de réduire le nombre d'instruments de fabrication, de rendre banaux ceux que l’on conserverait et de les faire mettre sous clef ».

I ne semble pas que la Canne ait existé de tous temps à la Réunion ; nous pensons plutôt, comme Dubuisson (5), que la canne fut importée de l’Inde ou de Maurice par quelque illustre voyageur. C'était en effet une coutume,

(:) Article de Mr. Hubert Jacob de Cordemoy dans L'Ile de la Réunion. (Edition publiée à l’occasion de l'Exposition réunionnaise de 1925).

>) Maillard: Notes sur l’Ile de la Réunion, 1862.

(3)Jacob de Cordemoy: déjà cité.

(4) Elie Pajot: Simples renseignements sur l’Ile Bourbon,

(5) Dubuisson, déjà cité,

chez les navigateurs de jadis, de laisser des plantes et des bêtes sur les terres qu'ils touchaient. Ceci était fait souvent dans le but de ménager un ravitaillement à d'autres voyages, quelques fois aussi pour sonder la valeur de terres incultes. Nous étions encore au début du partage du monde et les chercheurs de terres’ avaient le souci de ne point charger la couronne de leur Maître d’un fleuron sans valeur.

Selon une autre cpinion F'acclimatation de la Canne par Cossigny remonte à 1782 (1)

Quoiqu'il en soit, la culture de la Canne n'est pas faite au début en vue de la fabrication du sucre. Bien que Maillard (2) parle de fabrication de sucre de temps immémorial dans la Colonie, Elie Pajot affirme que : « Le sucre raffiné était inconnu, nous avions à sa place le sucre candi qui venait de Chine ».

L'extraction du suc de la Canne ne servait qu'à la fabrication d'une boisson fortement alcoolisée et de mauvaise qualité dont les habitants se montraient très friands

le flangourin.

L'appareil qui servait à extraire le jus appelé flangourin était des plus primitifs : « un large madrier recevait l'extrémité la plus pesante d'un arbre horizontal dont l’autre bout portail sur une traverse solidement établie l'arbre élait mobile ; on imprimait, à laide d'un manche, un mouvement rotaloire de va el vient à l'extrémité qui posail sur le madrier ; le jus s’écoulait par des rainures ménagées avec soin » (3).

(x) Les cahiers d'une vieille colonie, 1909; DEA00! (2) Maillard, déjà cité.

(8) Elie Pajot, déjà cité.

Un autre argument semble prouver que la fabrication du sucre n'était pas encore connue à la Réunion : un arrêté du’»3 juillet 1807, pris par le Capitaine Général Decaen, réserve la fabrication des rhums et des arraks à l'Ile de France et l’interdit formellement à Bourbon (1) : de sucre, il n’en est pas question. Or, cet arrêté, pris uniquement dans le but de favoriser l’industrie de l'Ile de France au détriment de celle de l'Ile de Bourbon, eut certainement envisagé du même coup l'interdiction de la fabrication du sucre à l'Ile Bourbon.

Pendant tout le xvir siècle, le jus de la Canne ne servirait donc qu'à alimenter les guildiveries. Labourdonnais fit construire la première usine à sucre à l'Ile de France en 1744 (2). En 17953, un Malouin : le sieur Le Vigoureux, y monte à son tour une sucrerie. De son côté, Maillard cite des tentatives faites dans le même sens à Bourbon par M. Laisné de Beaulieu et M. Azéma du Tilleul en 1784. Il faut attendre le début du xix° siècle, plus exactement 1815, pour assister à une expérience concluante. Le Baron Charles Desbassayns montail, en 1815, sur sa propriété « Le Chaudron » la première sucrerie digne de ce nom.

Dans la première installation assez précaire, les moulins étaient formés de cylindres de bois mis en mouvement par des mules.

Ce « moulin à sang » fut bientôt remplacé, dans. la même usine, par des cylindres en fonte verticaux mus par la vapeur. La proportion du jus extrait était de beaucoup supérieure. Monsieur Charles Desbassayns avait ouvert la « voie-du progrès et de la richesse à l'Ile Bourbon.

(x) Cité par Elie Pajot.

(2) Jacob de Cordemoy, déjà cité,

L'industrie du sucre avait commencé ses premiers pas. Son adolescence fut laborieuse. Planteurs et usiniers n'avaient que des renseignements très minces et sur la culture de la Canne et sur l'extraction du sucre. Il leur fallait acquérir par eux-mêmes l'expérience et la technique nécessaires.

La compagnie des Indes avait condamné les colons à la culture des arbres à épices. Ces plantations exigeaient de gros capitaux et un laps de temps variant de trois à cinq ans pour que l'arbre entrât en rapport. Or le fruit de tous ces efforts risquait d’être anéanti en quelques heures par un cyclone dévastateur. La Canne à sucre, « ce roseau qui plie mais ne rompt pas », présentait l'avantage de pouvoir ètre plantée et récoltée en moins de 18 mois.

Dans son « Essai sur la Politique Coloniale du Premier Empire », Monsieur Henri Prentout (1) raconte l’histoire d’un nommé Roudic qui est en quelque sorte le symbole du colon créole : Roudic, dit-il, à la suite d’un eyclone qui détruisit ses plantations de girofliers, se mit à planter de la Canne. Les colons réunionnais suivront l'exemple de Roudic : les cyclones étant inévitables, il faut ruser avec la mousson, essayer de la gagner de vitesse.

Monsieur Joseph Desbassayns mettra bientôt au point une méthode rationnelle de culture, et les colons, saçrifiant girofliers caféiers, ravensara, canelliers, arbres fruitiers, se mettront résolument à cultiver de la Canne. C'était l’assujettissement définitif de l’économie de l'Ile à celte plante.

Pour répondre à cet engouement, l'industrie d’extraclion avait des moyens encore primitifs. Insuffisants les

A La a Q . LE . « (1) Cité par les Cahiers d'une vieille Colonie, 1909,

lo)

moulins qui laissaient perdre une bonne partie des jus : insuffisants les procédés de cristallisation.

L'outillage va se mettre peu à peu au niveau de la production. Il ÿ aura bientôt six moulins : trois pour la pression et trois pour la repression. La cuisson du jus, qui se fit d’abord dans des chaudières en fonte et à feu nu, trouve, avec les batteries dues à M. Gimard, un premier perfectionnement (1). La cuisson dans le vide (la méthode actuelle) fut employée en 1839 par Monsieur Vincent. La séparation du sirop et du sucre fut améliorée par M. Duboisé qui installa dans son usine de Sainte-Marie les premières turbines à force centrifuge.

La destruction des anciennes cultures, la mise en état des terrains neufs entraînaient des dépenses considérables. De plus, le colon était jaloux de son indépendance : chaque « habitation » possédait son usine ; l'énorme main-d'œuvre, que nécessitent les soins et la manipulation de la Canne, amenuisait les bénéfices. De nombreuses sucreries dispa-rurent.

La concentration entraînera des effets bienfaisants augmentation de puissance, augmentation de rendement.

La question de main d'œuvre était très épineuse : le nombre des esclaves s’avérait insuffisant. Les tentatives d'introduction de travailleurs libres à la Réunion ne furent pas concluantes jusqu’en 1850. Il faut d’ailleurs ajouter à ces difficultés quelques cyclones qui compromirent les récoltes. ;

Aussi, malgré les efforts des colons, les quantités de sucre exportées restent relativement faibles. D'après Dupey-

(1) Maillard, op. cité.

Le 1/4 —

rat in Colson, nous avons, pour la période qui s'étend de 1815 à l'abolition de l'esclavage :

oo,

ANNÉES | NOMBRE HECTARES CONSACRÉES | TONNES DE SUCRi D'IMMIGRANTS A LA CANNE EXPORTÉES 1815 — — 21 1820 = == 4.500 1823 — 4.200 5.900 1825 == 6.500 7.607 1826 8.200 10.000 1829 3.100 12.506 1833 2.400 11.500 19.622 1836 1.900 14.500 18.218 1837 1.400 15.100 18.275 1840 1.400 16.000 19.783 1842 1.350 24.000 ‘ 28.186 1843 1.350 24.100 28.479 1846 2,400 25.300 23.184

Cette période représente, en somme, la préparation du terrain avant la grande épopée du sucre à l'Ile de la Réunion.

Le décret d'émancipation promulgué le 0 décembre 1848 détermina un exodé appréciable des esclaves libérés vers les villes et les hauteurs de l’île. Monsieur Paul Champdemerle, dans son excellente thèse sur le Problème de la main-d'œuvre à l'Ile de la Réunion (1), met en lumière les perturbations économiques résultant de la libération des esclaves.

S'il est exact qu'on n'eut pas à enregistrer de troubles sociaux, il en résulta néanmoins un désordre économique sensible. En effet, les propriétaires d'esclaves furent privés

() Thèse, Paris 1959:

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d'un «capital » important. Malgré de nombreux engagéments d'anciens esclaves, le recrutement de la main-d'œuvre était instable.

« L’immigration, maintenant unique moyen de recruter de la main-d'œuvre, va passer au premier rang et prendre une importance considérable » (1).

Des contingents importants d’immigrants hindous résolurent pour quelques années la question de la maind'œuvre. À cet égard, Monsieur Champdemerle montre un parallélisme impressionnant entre la production sucrière et le nombre d’immigrants de 1847 à 1880, période pendant laquelle l'immigration à fonclionné normalement.

Pendant 10 ans, de 1850 à 1860, ce fut l'apogée de l'Industrie sucrière. Dix années sans cyclones ! ou presque sans cyclones (ceux de 1858 et 1860 furent insignifiants) récompensaient planteurs el usiniers des durs sacrifices consentis, comme en témoignent les statistiques de Dupeyrat

in Colson.

ANNEES NOMBRE HECTARES CONSACRÉES | TONNES DE SUCRE D'IMMIGRANTS A LA CANNE EXPORTÉES 1849 12.100 26.000 18.540 1851 23.400 27.000 23.749 1855 49.100 56.500 56.905 1856 50.200 58.000 56.211 1857 : 53.200 59.000 51.954 1858 60.800 60.500 58.655 1859 64.700 61.300 62.599 1860 64.400 62.000 68.469

(r) P. Champdemerle, op. cité, ;

LHC

C'est une période remarquable de l'histoire de l'Ile de la Réunion. La prospérité générale pousse à une activité fébrile : expositions locales, améliorations industrielles, ouverture de routes (route Hubert-Delisle). Nous sommes en pleine période d’optimisme.

Il s’est créé une ploutocratie active infiniment et richement installée dans des habitations luxueuses — la réplique en petit de l'ambiance métropolitaine de l’époque.

Parlant de la prospérité de la période 1850-1860, M. Emmanuel Durand, dans sa thèse « L’Ile de la Réunion et le Crédit Foncier Colonial », déclare : « Cette prospérité n'offre pourtant aucune solidité réelle et l’instant de son apogée marque aussi le commencement de sa décadence ». C'était inévitable. Pour maintenir le statu quo économique de ces dernières années, il faut des capitaux. L'industrie et l’agriculture font alors appel au Crédit Foncier Coloral. Celui-ci les leur fournira mais à un taux malheureusement trop onéreux. Il s’ensuivra, en 1889, que 38 expropriations seront tranchées en faveur de la Société qui se trouvera ainsi propriétaire de plus de dix mille hectares de terres.

« Déjà en 1867, année d’assimilation des sucres coloniaux aux sucres métropolitains, la colonie avait subi une crise aiguë, d’après M. Dolabarratz (1).

« De 1870 à 1880, la production fléchit ; cela tient à ce que, dans cette période de 10 années, la colonie à subi huit cyclones ».

De 1880 à 1901, malgré la suppression en 1888 du recrutement des travailleurs hindous, la production sucrièré croit sensiblement.

(Gi) Cité par Champdemerle, op. cité, p. 66.

D’après Colson les exportations de sucre ont été les suivantes :

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