CHAPITRE II
Le marché du sucre après la guerre La surproduction Le plan Chadbourne
Au début du xx° siècle, le marché du sucre était mondial. Des accords internationaux, telle la Conférence de Bruxelles de 1902, réglaient les rapports des pays producteurs entre eux.
À cette époque, les quantités de sucre de betteraves et de cannes produites dans le monde étaient à peu près équivalentes. D’après les statistiques de F. Martin, la production mondiale du sucre était en 1900, de 10 millions 1/2 de tonnes, 5.300.000 tonnes pour le sucre de betteraves et 5.200.000 tonnes pour le sucre de canne (1).
Cette production mondiale va croître jusqu’à la Guerre et atteindra, en 1913, 18.923.000 tonnes dont 10.015.000 tonnes de sucre de canne et 8.908.000 de sucre de betteraves (2).
‘La consommation avait, elle aussi, subi une augmentation parallèle. La Guerre à entraîné une forte diminution dans la production mondiale du sucre.
(1) Journal Le Progrès, N° du 13 décembre 1935. (2) Jean Michel: L'Entente Syndicale des Producleurs de Sucre,
Paris 1936, p. 26. {
Celle-ci n'affecta cependant que la production de sucre de betteraves, la plupart des pays belligérants étant précisément les plus gros producteurs de sucre de betteraves. En même lemps le marché du sucre cessait d’être mondial. Le commerce, interdit entre belligérants, se faisait très difficilement avec les neutres. Pendant que l'Europe s'occupait seulement de détruire, les pays d'outre-mer se mirent à produire, pour les belligérants d’abord, dont la guerre avait multiplié les besoins, pour remplacer les belligérants ensuite sur les marchés laissés vacants par eux.
C’est ainsi que les pays producteurs de sucre de cannes augmentèrent leur production sucrière dans des proportions considérables. En 1920, la production du sucre de betteraves était tombée à 3.300.000 tonnes pendant que celle du sucre de cannes s'élevait à 12.000.000 de tonnes (1). En même temps, il y avait eu un déplacement des principaux marchés de l'Europe vers F Amérique. New-York était devenu, après la guerre, le marché de sucre le plus important. Une intense spéculation y sévissait dont les répercussions se faisaient sentir jusqu’en Europe.
L’énorme accroissement de la production du suere de cannes ne compensa pas la diminution de celle du sucre de betteraves. Il en résulta une hausse du prix des sucres. Les producteurs de sucre de cannes, Java et Cuba surtout, redoublèrent d'efforts pour augmenter leur production. Les pays européens vainqueurs aussi bien que vaincus, leur paraissaient épuisés. La concurrence du sucre de betteraves n'élait pour eux qu'une lointaine éventualité. De fait, jusqu'en ro21 la reprise de la production du snere de
(1) Jean Michel, op. cité, D'R20:
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betteraves fut laborieuse : le désordre né de la guerre n'était pas encore réparé.
Mais les prévisions des producteurs de sucre de cannes furent faussées, Depuis la guerre, et à cause d'elle, un changement était intervenu dans les relations économiques internationales.
La lutte militaire avait été doublée d’une guerre économique, moins apparente cerles mais non moins âpre et efficace. Tous les belligérants avaient cruellement souffert d'être tributaires de l'étranger pour tout ou partie de leurs approvisionnements. L’Angleterre, qui achetait une grande partie de son sucre à l'Allemagne, éprouva des difficultés pour se ravitailler en cette denrée. La France demanda à ses colonies d'accroître leur production de sucre et de rhum.
Le souvenir des inconvénients de |’ «interdépendance » des nations ne cessa, la paix revenue, de préoccuper les gouvernants. Les états européens, et les premiers ceux à qui Ja guerre économique avait élé fatale, s’orientèrent vers l’autarcie. Ils furent suivis dans cette voie par les autres pays du monde entier.
Chaque nation, aujourd'hui, vise à l'indépendance économique. Les pays ont créé des cultures, des industries nouvelles, maintenu des productions pour lesquelles ils n'étaient pas naturellement doués, grâce à des barrières douanières. Les économies nationales se sont fermées ; les -marchés mondiaux disparurent pour faire place à une juxtaposition de marchés nationaux.
L'importance économique du sucre explique: lattention particulière dont il a été l'objet de la part des gouveruements européens.
La Grande-Bretagne a dépensé des sommes énormes pour se doter d’une industrie betteravière. Le Gouverne-
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ment français a fait reconstruire de nombreuses sucreries détruites pendant les hostilités et a accordé aux sucres métropolitains le bénéfice de la protection douanière. Une autre raison, et non des moindres, plaidait en France pour le rétablissement du statu quo ante en ce qui concerne le sucre de betteraves : le grand nombre d'ouvriers occupés à cette production. La culture de la betterave, les sucreries, les raffineries nécessitent, en effet, une main-d'œuvre considérable. L'abandon de la production sucrière métropolitaine eut entraîné un accroissement du nombre des chômeurs.
Aussitôt après la guerre, la plupart des pays européens se créent une industrie betteravière ou réorganisent leur industrie existante. De nombreux champs sont cultivés en betteraves, des usines modernes dotées des derniers perfectionnements techniques s'ouvrent, les rendements s’améliorent.
Partout des droits protecteurs ou des subventions favorisent la production.
Les résultats de cette politique du sucre ne tardèrent pas à se manifester. La production du sucre de betteraves commence à remonter très vite à partir de 1921. En 1924- Re elle atteignit presque son niveau d'avant guerre avec
8.133.000 tonnes pour 14.239.000 tonnes de sucre de cannes (1). Le niveau est atteint en 1927 et dépassé par la suite.
Comme la production du sucre de cannes augmentait parallèlement, « la production mondiale progressait sans cesse : 25 millions de tonnes en 1926, 26 en 1927, 28 en 1928, 29 en 1930. La consommalion suivant la D OIUCUE
(1) Jean Michel, op cité, p. 26.