LES RUINES
Un soir, après une longue marche, nous atteignîmes la cité déserte, la cité endormie dont Darèa savait le chemin. Elle nous apparut couchée une pâle Lumière. Elle s'accoudait à des eaux
. Nos compagnons, à quelque distance, campèrent. J'emmenai Darès, car j'avais hâte de pénétrer dans ces allées de pierre morte l tes griffons ailés se cabraient au seuil des temples, des mes dallées s'enfonçaient dans un horizon de coloi et la clarté nette et gréledes étoiles montrait de grises perspectives infini îques étaient
envahies d'une bondissante végétation; l'air était chaud comme à l'instant de l'orage, et parfumé, comme si L'enceni dles anciens brûlait tou-
jours au fond tque temple, comme si la ville
vide était demeurée une cassolette encore odorante à quelque dieu primitif, et des musiques éparses et flottantes passaient sous la lueur lunaire. Puis plus vivace un parfum de roses régna ; nos pas retentissaient trop dans ce silence inviolé depuis tant d'années. Les monuments étaient d'une architecture basse et trapue. Les murs en étaient ornés d'emblèmes répétés ; des balances, des haches, des aigles et des lions étaient gravés dans un dur granit. Et la pierre était empreinte aussi de signes que nous ne comprenions pas; sur une place vaste nous nous arrêtâmes étreints par le vertige de ce lieu sans rumeurs. La lune, après avoir d'abord traîné sur la ville un léger voile couleur d'acier, qui rendait étrangement nets les détails de l'immense hypogée, s'était laissé cerner d'un grand nuage noir et apparaissait au ciel comme une captive, comme une blanche princesse palpitante parmi les ailes des mauvais anges qui l'entraînent. Un éclair apparut comme un gigantesque hibou battant des ailes, un éclair battit le ciel comme d'ailes de papillons; ils se suivaient et rejoignaient leurs méandres comme en une joyeuse course. C'étaient des javelots lancés coup sur coup du fond de l'invisible vers une seule cible et le cri majestueux de la foudre tonna, élargissant les modulations de son hurlement, comme un monstre développerait une énorme et tortueuse croupe ; la
8 2 LE CONTE DE l'OR
voix des cavernes éternelles couvrait de son mugissement la ville entière, après que le regard de l'éclair l'avait toute montrée à dos yeux au sein de sa flamboyante menace. Les lueurs claires se pré •aient comme des élans de simoun. 1 tans cette irradiation, de larges gouttes «le ploie tombaient comme des perles, comme des lignes <le longs diamants rompus par le vent, comme de brillantes fatalités inutilement prodiguées au désert. Les forces douces, qui naguère semblaient envelopper la ville, avaient fui sous l'emprise des puissances grondantes, les étoiles s'étaient dispersées devant les gueules des gouffres. L'éclair encore cligna ses feux d'améthyste j je vis passer et s'écraser dans le néant comme un charrenversé, des colonnes tremblèrent, (\<\^ chapiteaux tombèrent.
Quatre4 nuages de couleur laiteuse et tendn montrèrent, apparences d'esprits de paix venant calmer les musiciens des orgues terribles, une oscillation de toute la nue les emporta et la tondre
triompha en sept sillons consécutifs de lumièi milieu desquels, dans un Même halo, comme un œil de feu violet flambait.
Tout à coup Darès s'écria : La voici, c'est elle, c'est bien elle: moi je ne voyais rien. \ '• ci, répétait^] à VOO hassc, sa t'aee mate et eouleur d'or,
couleur des fruits qui désaltèrent, couleur du métal qui délivre, couleur des tuniques éclatantes que por-
tent les Heures conduisant les chariots de la destinée. Voici, répondit une voix, ses cheveux ondes comme les vagues de la mer, de la mer qui ronge les terres, de la mer qui édifie sous ses ondes rythmiquement mobiles les nouvelles assises des terres futures. Voici, s'écria Darès, ses rouges lèvres couleur des manteaux de pourpre, couleur du sang qui gicle dans les batailles, couleur des fleurs larges au détour des sentiers d'amertume, et voici ses yeux, ses yeux qui sourient dans une brume, ses yeux de tristesse, ses yeux inlassables, ses veux inguérissables, ses yeux de pitié, ses yeux de colère , ses yeux reflet du ciel; ses yeux d'attente, reprit la voix, car depuis que devant elle scintille le monde, eux n'ont pu devenir ni joyeux, ni désespérés, ses yeux sont d'attente, comme sa chevelure est d'appel, la douce héroïne des temps.
Darès se prosternait. Mobed, Mobed, avant que je te visse j'attendais de toutes mes presciences ta contemplation. Mobed, déesse éternelle, cri de l'aube, adieu de la nuit, phare des nefs, repos de nos fatigues, si j'avais vu ta face victorieuse, combien plus légère m'eut été la fatigue, quand je ramais sur l'infini des mers, de toute une vie qui ne savait pas qu'elle dût un jour servir à quoi que ce soit d'autre, combien j'eusse attendu le sommeil pour voir sous mes paupières fermées s'éveiller l'aube de ton sourire, o Mobed aux yeux d'espoir.
Et voici que sous [a lumière nacrée ta Face devient blanche comme la promesse, blanche comme une neige pure, où le souffrant que je suis pourrait. tenter d'écrire sa nouvelle histoire, sa nouvelle légende, son nouvel espoir. 0 Mobed d'espérance et de clarté, toute proche et si recul
Et la voix répondit : C'est Elle, des premiers temps. Elle descendait parmi les tribus, et les héros venaient déposer leurs armes près de ses pieds blancs. Avec les tilles des prêtres elle parcourait les pâturages, et leur enseignai! les arts, et la tribu qu'elle visitait florissait toute. Le jour de malheur alors que l'ennemi rôdait par les plaines ou que les grands monstres menaçaient l'homm face s'empourprait de colère, elle menait les hommes aux combats. Reflet de la divinité, elle déesse. Elle a préexisté au Dieu des armées, elle était la déesse de la beauté et de l'attirai] pour reproduire sa fugace vision que les rudes pâtres tentèrent de graver la'pieire ou le bois. ( pour l'appeler que les jouvenceaux tendirent la Ivre
ei creusèrent la flûte. C'est elle l'âme universelle construite des drs'ws de toute la jeune humanité.
Elle passe aux reflets lunaires, elle se dore aux rayons solaires, c'est son ombre qui passe parmi nids bois, ('.'es! sa elievelure qui eaelie le
aux villes, ses mouvements les grands fauves
imitent, et son sourire est copié par l'été. Le halo
de Téclair c'est le bistre de ses prunelles et l'éclair c'est sa colère tonnant par les espaces, ô guerrière, ô sage des vieux temps, ô déesse qui fus près des berceaux humains. C'est pour an reflet de son indifférente beauté que les hommes s'entre-tuèrent, c'est pour lui bâtir un temple qu'ils édifièrent des villes. C'est à cause de ses longues absences, à cause de la rareté de ses apparitions, que la douleur apparut.
Et Darès reprenait : Mot de mon énigme, centre de mes fibres, ô tout mon cœur en éclatante joie, reflet des rêves espérés, source des paradis devinés, Mobed, sois bonne et dévoile-toi.
La violence de la tempête se calmait, des coins d'horizon s'embrasaient encore, le ciel redevenait bleu et blanc et d'en haut refoulait vers la terre la nue noire. A la cime de la nue noire persistaient les feux éphémères, mais déjà du ras de la terre, une clarté blanche nuancée de bleu s'élevait et venait arpenter les parois du nuage de colère; et dans une région livide, dans une large bande de couleur meurtrie et fatiguée reparut l'astre.
D'un ton d'argent bleui elle s'étirait lentement hors d'un archipel de petits nuages; des formes énormes de lézards l'accompagnaient, puis une large auréole blanche, toute parée de lances verdâtres l'entoura, et l'orage ne fut plus, par ses feux
diminués, qu'un tressaillement de lumières Manches à l'horizon,
Darès prosterné balbutiai! encore son hymne e( [a voix alternante ne répondait plus . Je fus surpris qu'il ne se fût point aperçu du cinglemenf de l'univers et de l'énorme rafale, niais pas plus que lui quand je lui affirmai n'avoir point vu d'apparition. Et vous avez entendu la voix lointaine? ( mi, mais comme un écho de la tienne. — Elle était là de mes veux, liante et près. pie colossale et ses veux me baignaient. — Savais-tu qu'elle [existait, cette déesse Mobed? — Non, et pourtant je l'ai reconnue; mille signes engourdis dans ma mémoi m ré-
veillés. Il me semblait parcourir, en la voyant, le jardin d'un palais oublié dès l'enfonce, et j'ai cru
que des statues s'animaient, pour dire : Nous connaissons ses vieux aïeux; il est venu dans nos parterres, il était tout petit et jouait a\ guirlandes trop lourdes pout ses mains; il nous connaît bien, mais peut-être il nous a oublié
Des bruits et des pas V firent entendre et si précis que je crus défaillir comme à l'approche de la merveille; la voix éveillait de si profonds échos que la vérité de l'apparition s'affirma devant les veux de mon esprit. C'étaient, porteurs de ton quelques-uns de nos comp . qui pénétraient
dans les ruines, malgré ma défense.
roi, me dit l'ùnd'eux, de troublants mystères
nous ont entraînés hors du camp. Nous avons vu la face altière, l'envoyée des dieux, qui s'était dressée devant votre sentinelle. Elle nous fit signe de la suivre et vers ces ruines nous avons vu s'illuminer tout un cirque de colonnades et danser la longue file des fées multicolores avec les aigrettes sidérales au front. Des musiques et des lumières jaillissaient de toutes les pierres, et la grande apparition voilée, présidait ; nous nous arrêtâmes surpris, ravis, effrayés, et les danses continuaient; de hautes apparences vêtues de manteaux de pourpre passaient légères non loin de nous ; mais quand nous voulûmes faire un pas de plus toute la vision disparut comme d'un seul sautillement et alla s'ébattre plus loin; elle vient de s'évanouir en nous conduisant ici. Retournons, sire roi, retournons en votre royaume, au pays de vos pères. Partons hors la lande d'illusions et de merveilles. Ne craignezvous pas la haine de ces temples oubliés, le courroux de leurs dieux dédaignés? Les sables, demain ne nous seront-ils pas hostiles, des démons d'erreur ne nous tromperont-ils pas pour nous engager pans les nocives fondrières et dans les tombeaux de sable qui deviennent des ossuaires ? Et nous ne serions plus, morts si loin des nôtres, qu'une trace pour un nouveau conquérant de l'inconnu, le signe d'une chevauchée que nul peut-être ne verra. Retournons, sire roi, retournons.
Comme j'hésitais, une pale lumière apparut au haut d'un escalier de quelques marches. Un grand vieillard en robe de lin m'appela :
Sire roi, si vous êtes arrivé jusqu'à la ville déserte et veuve, c'est que vous deviez venir. Si vous avez traversé les zones de mort, c'est que vous deviez savoir. C'était à vous de réveiller les antiques mémoires et le labeur de ce sol et de qui dorment en lui. Vous êtes les fds en esprit des vieux Rois Mages qui bâtirent ici dans les temps, alors que le soleil des vertus et de la connaissance brillait vertical sur cette ville. Venez vers moi; en* trez, mais entrez seul.