LE PRÊTRE DE MOBED
11 n'est point, sire roi, «lit le vieillard, decontrées Inaccessibles gardées par le mauvais vouloir des dieux, de pays clos dont les anges gardent la porte de leur glaive enflammé, de berges où rampent des
monstres devant «le trop («paisses forêts, mais il est de. pays qui meurent, des manteaux d'oubli dont les dieux revêtent des tombes ; des arbi
<hent et des Ileurs se tarifent. I, 'homme n'e*t
pas le maître de sa propre durée, il est le maître
IS dieux et de la durée de leur culte ; il en est le maître, car il eu fut l'ouvrier. La ville où se
trouve ce palais presque vide fut grande et opulente quand les cités que tu connais étaient, comme d'humbles passereaux, craintives sous toutes les menaces et des dieux et des hommes hostiles. Sa puissance ordonnait les flottes et les armées, sa science créait les fidélités et les cultes qu'on impose par les flottes et les armées. Tu n'as encore vu ici que ce que tu devais voir. Tu as vu l'orage et la foudre qui, en effet, se manifestèrent; tu les as reconnus, car tu les savais. Tu n'as pas vu la face vers laquelle montaient les prières de ton esclave, cir ton âme trop compliquée n'y a senti qu'un jeu de l'ombre sous la nocturne lumière diffuse; tu n'as pas vu les fêtes et les danses qu'ont aperçues tes cavaliers, car ils furent pour toi les feux de la foudre s'éloignant dans les espaces. Tu n'es plus, sire roi, de ceux qui croient, tu es de ceux qui créent la foi, la croyance, la légende, la vérité, puisqu'elle est. Écoule donc les conseils et la tradition du prêtre de Mobed; je suis le dernier de ses prêtres. Si les hommes de ce pays adorèrent, au principe des choses, comme tous les autres hommes à la même période de leur vie, les grossières idoles, puis le sens mystérieux des épouvantes terrestres, puis les forces qui les domptèrent, ils en vinrent tôt à une conception plus forte, et ils adorèrent leurs moyens de lutte et de salut ; à ces murs tu vois des balances, des haches, des aigles et des lions; les
<l > II. CONTE DE L OR
balances symbolisent leur prévoyance qui, avant l'action, pesait leurs forces en même temps que leurs dangers; les haches rapides sont révocation de leur décision dans le conseil, qui était, à leurs yeux, la vraie sagesse; les aigles signifient ' respectés qui pouvaient, «l'un œil calme, scruter les rais solaires, l'idée de la force qui enchaîne celle de la superstition et de l'erreur, et les lions sont les hommes d'action qui défendenl la cité. Longtemps', ÇvCwi* à leur culte qui assurait la prédominance du sage, ces peuples marchèrent puissants el sans terreur. Des prêtres expliquaient aux jeunes hommes la vérité de la vie, el que les qualités de l'homme ('(aient des dieux qu'on pouvait s'assimiler par la volonté. Les cortèges de nos fêtes séparaient donc non d'idoles, mais de héros, mais de justes jl niais de poètes. Car si le héros combat, si le décide dans le conseil, le poète est l'ordonnateur des l'êtes, qui sont le culte et l'éducation de la cité.
Le poète, dans notre ancienne et légendaire prospérité, chantait sur la place publique au seuil des
temples. Son art était d'occuper el de rallier à lui sprits; car les vices viennent de l'anxiété et des mauvais conseils de L'heure vide. H groupait les chœurs déjeunes hommes et de jeunes femm
rendait tangibles les idées par des chants et par des
danses, car c'est par Le plaisir que la connaissance doit d'abord s'acouérir une âme. Va si tu ne vois
point sur ces murs d'emblème spécial qui ait symbolisé le poète, c'est qu'il doit pouvoir être égal à tous, et contenir, assez du moins pour en enfiévrer tout adepte, les grands aspects des réelles vertus. Les groupes de nos jeunes gens qui s'en allaient fonder au loin une patrie à l'usage de la nôtrepartaient sous leur conduite. Ces colonies ne s'arrêtaient point au delta des fleuves, aux estuaires, au premier point de côte trouvé près de la mer. Elles devaient, dans les profondeurs des régions nouvelles, créer des villes semblables à celles-ci, assez gardées de l'abord étranger pour que toutes les vertus qu'elles emportaient en germe eussent le temps de fructifier adultes, entières avant qu'un mélange avec les races moins pures les pût compromettre. Que sont devenues les cent villes dont les fondateurs partirent de ce sol? Sans doute, des pierres éparses au fond des forêts étonnent au plus lointain du monde les pèle rins de l'inconnu; peut-être en quelques cités qui attribuent à d'incertains héros leur pierre angulaire les balances signifient-elles les arrêts des hommes les haches le pouvoir qui peut punir, les aigles et les lions les pas monstrueux des conquérants parmi la ruine et les décombres. Des feux de violence rutilent derrière les insignes de tant de calmes méditations.
Ici même le sens de la loi s'oblitéra, et au lieu ï'adorer les qualités de l'homme, on en vint à se
DE i. on
prosterner devant ceux qui en étaient quelque peu revêtus, et les héros, s'adorant eux-mêmes, obligèrent au culte et à l'obéissance; de là les tyrannie les discordes, et la cité ne fut pli Forte pour
se défendre contre les peuples que ses richeattiraient, et ces murailles virent les vainque:;
Or, il se passa que les poètes avaient relus/' d'adorer la force, et même le courage, et même la vertu; parmi les qualités humaines ils vénéraient par-dessus tout la beauté et exclusivement la beauté des femmes qui vivent selon les rites célestes de la Lune, dont les yeux sont couleur de l'aube ou de la nuit, dont le sein s'emplit de sève et qui comi la nature enfantent. Les qualités de l'homme, les vertus maîtresses qui sont les dieux, s'évertuent parer la femme, en signe qu'elle est le reflet de l'audelà qui nous est clément. Le bér< ni. le poète ardent ne vit que par le latent effort naturel « 1 11 i se produit aux liane de la femme, et par l'accumulation de ses pensées qui doivent rester silencieuses, et plus précisément toutes les voix de la nature et toutes les barmoo irculent en elle pour que quelques-unes se cristallisent et surgi
sent en un héros. Si l'on prend soin de les rendre plus fortes, ne lutteront-elles pas à enté de> combattants?
Et nos guerres prouvèrent la véracité «les paroles
de nos poètes. Mohed fut une femme, sans doute
ET DU SILENCE q3
plus belle que toutes et plus forte, et qui sut ramasser les armes que des hommes laissaient tomber. Elle réédifia les murailles et le culte pour un temps, et pour la récompenser ce peuple déifia son souvenir.
Depuis longtemps, à leurs heures dures, ils espérèrent, ils appelaient Mobed, mais personne ne parlait plus aux héroïnes qui s'ignorent, la langue sacrée d'autrefois, et le peuple devait disparaître et l'heure de la ronce était venue pour la ville, et tant d'admirations et de prières ont créé la déesse que voici.
Et le prêtre dévoila une large fresque.
Telle est l'apparition que tes compagnons ont vue et réellement vue, car elle a vécu dans la mémoire des hommes, et elle vit dans leurs pressentiments. Reflet d'une immense croyance, elle peut s'extérioriser ; sa forme plane sans doute entre ciel et terre quand elle veut, quand il faut qu'elle montre à nouveau sa beauté triomphale et les astres de ses yeux. Moi, familier de cette image, je ne sais si je l'ai jamais vue hors d'ici, ou si je la vois partout.
Cette fresque où sont tracés ses traits, tu l'emporteras pierre à pierre; cette fidèle représentation contient toute sa sagesse et toute la pensée d'un vieux peuple dont certes tu descends un peu, puisque ta volonté t'a poussé à en rechercher les poussières.
</l II l.'nu
Va, quitte-moi sans plus me parler.
Et comme je tentais de le décider à me suivre : Va, dit-il, je devais parler une fois encore1. Je suis désormais un tombeau muet.