LES DEUX CULTES
A l'heure tardive, le vieux roi calmait son ennui sans paroles en longeant seul les balustres de sa terrasse, d'où l'on découvrait la vaste étendue de la mer. L'onde était bleue, parée de blanche écume, et nulle barque ne passait jamais, que très au large, annuellement, une flottille chargée de marchandises de Taprobane. Les brutes marinières se hâtaient de dépasser ce havre sans commerce; leurs gros bateaux semblaient au roi des bouts de papyrus roulés par un vent très calme et plaisantin. Et puis c'était tout, pour l'an, jusqu'à ce que les mêmes habituels et quasi-rituels soupirants de l'or, parussent à nouveau sur le seuil clair de l'horizon, pour y déterminer une tache futile et blanche. Les visiteurs les plus fréquents du roi morne sur sa terrasse solitaire, où des mosaïques de cailloutis retraçaient les traits de Théano, de Mobed et de Glyphtis qui fut Hélène, un jour, c'étaient les blanches cigognes et les agiles hirondelles, pour qui,
LE CONTE DE I.'nn
périodiquement, jattes, jarres et nids étaient préparés.
Dans le merveilleux silence du soleil, et ses poudres d'or sur le sable blanc, où «1rs grains sont (l'ambre, d'agate et de lapis, le vieux roi vivait très seul, et scs nègres jouaient tous 1rs jours au corps de garde, inoccupés etotieux, d'interminables combinaisons de galets blancs OU biens. Ils ne variaient, cette occupation de s'assoupir avec intérêt, que pour fourbir leurs armes du plus beau métal et regarder si les serves avaient suffisamment lavé la blancheur nécessaire <lu lin de leurs tuniques.
Et toute la terre environnante était calme du rêve de son roi. Le don, ancien, qu'il avait fait de toutes richesses à tous les pauvres, le gardait, lui et eux, de toute incursion pillarde, et. d'ailleurs, le
monde avait L'Empire romain à ronger.
Le vieux roi ne sortait plus, depuis des jours et
des années, du palais solitaire, où bs méditation regardait plus fixe son propre mystère. Ses vieux ministres, retirés chacun dans quelque royale résidence où leurs goûts s'exerçaient à leur gré, ne le fatiguaient d'aucune question; car des simi-
laires régissaient des sujets hantés du même désir: vivre depeu, peu travailler, rêver sans cesse ;e( la
Seule animation qui tressaillait la petite SOUVi
neté était, lors l'anniversaire du roi Balthazar, le choix empressé et compétitorial des dons de bêtes
merveilleuses, de vin et de légumes dont on ravitaillait le manoir du contemplateur.
A l'intérieur du palais, dont presque toutes les salles étaient pour toujours closes, quelques serviteurs blanchis étouffaient le bruit de leurs pas, sur des épaisseurs de toisons animales et de tapis. Ces hommes vivaient sur la pointe des pieds, et leur sage parole était taciturne. Un seul d'entre eux servait et approchait le roi, et la léthargie de la vieille citadelle en marbre de couleur était ininterrompue, sauf quelques bruits de dés, vers les portes.
La haute voûte d'église dédiée aux dieux du hasard et de l'inconnu était abandonnée et les orgues n'accompagnaient plus de psaumes ; les serviteurs seuls marmonnaient parfois, comme de vieux refrains de route, les anciennes mélodies, rythmiques de l'espoir infini; parfois, un chevrotement murmurait:
C'est aux fleurs géantes des origines qu'il faudra demander le secret défaillant à l'embuscade duquel les Ames cheminent d'église en église, de portail en portail,
ou bien :
Mon âme a vu passer les feux du char de Dieu,
sa dexlre promenait les semailles
sur le monde
et sa prévoyance parait la terre sous les cicux
i f. DE i ,,it
de fleura vives sur les pins tristes murailles
et dorail les champs et multipliait les bœufs.
Sa volonté dressait des îles dans les mers
ou l'humain jamais n'a jeté la sonde,
pour lui faire un refuge lorsque les maux amers
auront foule du lalon de g-uerre I«*s vieux mondes.
Le roi Balthazar avait cloué les portes des chapelles et fait taire les orgues, et le Dieu <le son fief du monde de l'Esprit, c'était le Silence.
Silence radieux, force réparatrice, sommeil de la vie, vue brève des monts de loi
Silence originel du début, et de la fin. loi assaillie
Silence sons les arpèges du soleil sur les côtes sereines
Silence des cités cmallines des profondeurs
marines
Silence lorsque se drape, las de sa parole inutile,
•leil et que les caillots de son sang saignent aux croix quotidiennes et pas 3 de l'éther
Silence, promesse des Erèbes, et des antres de
devins inspii
Silence, seul verlie parmi les aveugles <pii rêvent les inondes
Silence, dont les seules tortures de la faim tirent de jiiilrs de fer le proph 'fié
Silence, liturgie et pana*
Silence. toi l'espoir de tons les joins dn inonde.
ET DU SILENCE l3
Silence, père de la nuit de nos songes trop fiévreux et trop ambulants.
Silence, fond unique et nécessaire de la Parole,
de la Parole d'un qui se lève pour dire les mots fondamentaux, les seuls mots courts, qui indiquent le culte,
le culte du silence absolu.
Silence, dieu persécuté par les tyrans et par la plèbe
Dieu massacré dès l'aube par les chariots des gravatiers
Dieu étoile des sanguinolentes blessures de la parole impatiente
et drue et ambitieuse que des pauvres dénomment le Verbe
Silence sur la dernière terrasse du monde
Celle que n'a pas gagnée la mer montante des flots du déluge
charriant des mots d'amour, des mots de gloire et des barrissements de guerre
Tu tiens la coupe étrange et dernière,
Le philtre de merveille de tous les jours contre les dieux d'activité,
contre les machines déifiées de gloire ou de terreur par des foules affamées,
Tu la tiens sans jamais la tendre
et il faut gravir les aspérités
ll\ LE CONTE Dl I.'OR
de toutes les routes sombres des mortelles échéances,
pour, dépourvu d'orgueil, y venir tenter la chance suprême de bonheur,
en ton incarnation, Silence.
Et ce dernier verbe, ce dernier psaume, le roi Balthazar ne le communiquait plus, car les adeptes de sa foi le découvraient seuls et ceux à qui
ses conseils eussent été l'anal pour la vie, succombaient dans leur gaîté ardente, à des aube dans la surexcitation de leurs forces ou cherchaient le repos dans des philtres menteurs, qui étaient de-, poisons, inutiles embûches d'Azrael.
Or, pour le roi, la mort est la chose qu'il Tant attendre. La Lucidité dernière d'une âme al>s,»ln-
inent calmée ne peut atteindre son verbe originel, soit, le sens <l<'s mots vagues échangés lors de la
brutale ou amoureuse et charmante conception, que
si, seul, tout être écarté et toutes affections ('teintes,
a enr les alVeetions ne sont que parures de vie,
chanson de route et musiqueloin de la fête foraine,
et musique de deux l\res éperdues o? Je mourant voit venir, non pas le mirage du cupide A/rael. mais le blanc spectre qui tous les soirs peint auv
humains la vérité de leur idéal bous leurs paupières,
puis, après un léger tomber du rideau noir, leur montre des étoiles en gerbe dans l'horizon, puis
ET DU SILENCE l5
leur jette un rêve d'attente où des nymphes pures chantent de voix de Paraclet, dans des colonnades de feux de joie.
Le cantique absolu de l'être dont les pivots sont l'amour de la forme pure et de la voix, reflets d'empyrée sans dissonances, ne se peuvent atteindre que le corps solu; les buissons d'Horeb ne s'éveillent que lorsque les boissons fermentées ont terrassé le vouloir d'intérêt, d'ambition et de capture que porte l'homme en ses places, en ses carrefours, sous ses courtines, dans ses héroïsmes; c'est pourquoi Mobed la bienveillante a répandu les pavots du vin dans les grandes églises de la joie; mais l'hymne scorieux de la félicité s'échange sur de telles notes stymphaliques que la joie a quitté le vin, d'ailleurs conquis par les marchands comme l'or, et comme la danseuse, comme toute la divine figuration de nos planètes.
Or Azrael, le mauvais ministre du Démiurge, a tenté, le long des douleurs, des âmes mortelles et les êtres ont tari, de leurs vouloirs ataviques de puissance et d'or, les dons d'ivresse, amulettes profondes, symboles de l'étreinte de Pan, muettes contemplations, solitaires dominations parmi les fictions sérieuses du vivre, et l'homme a oublié Dieu, le silence qui tient la coupe sans la tendre, pour les démons bruyants, qui déroulent les dons du mal, et parlent saparole, etdonc lespersuadent.
La pâleur bonne de la nnii s'épamlait sur la terre violette. La terrasse où veillait, sous la cai de la nuit maternelle, le vieux contemplateur des Ions, se laissait envahir par l'avant-garde de la ténèbre, el seule, au loin, près d'une porte d" s'cscarbouclait en lueurs une torche. Los parfums de la nuit divine s'essoraieni des 11. mus endormies, et rien ne troublai! la quiétude de la ressemblance, de l'austère consécration journalière du Sile que la face animée de la lune, blafarde de souffrances, comme aux veux crevés d'une gravitante vision d'éternelles misères. Les parcs du ciel él désertés «les gigantesques mirages qui se profilent
des mondes en parturition ; et l'humain ému, maintenant que la pâleur promenait sur l'hémisphère la bonne parole du repos, pouvait apercevoir les (leurs d'Eden, peut-être apparentes, que le dieu
d'illusion projette au ciel illumine.
La fraîcheur vespérale d'un automne des zones chaudes apportait sur les doux éventails des luises landes résultantes des parfums frais d'herbe marine, el les opales de l'autel du dieu Silence effulgeaienl des incendies d'âme en joie au fond du tabernacle universel.
C'était Tunique démonstration de ce culte perdu dans les sables, qu'il fallut fuir les cités pour apercevoir la magnifique grandeur du mirage que prodigue la force solaire, et la paix consolante que verse la nuit, ces deux apparences claires du fait opaque de l'existence. Dans le coin d'Ethiopie où régnait, sur combien peu de sages pacifiques, le roi Balthazar, le soleil prodiguait au promeneur comme des décors éblouissants, les palais et les coupoles, et les ombres des apparitions, cependant que le soir lui érigeait le charme des lentes avenues de méditation.
Le roi bénit à tous les coins de l'horizon. Il bénissait de ses paumes de désespérance, ceux qui béaient devant la nouvelle parole, ceux dont les ulcères s'avivaient de mentir aux vieux mots du monde qui furent proférés devant des masques de bois et des effigies de pierre. Il bénissait ceux qui adorent le livre dans l'Arche, sans savoir que ses vieux conseils de sang et de privation localisée sont l'œuvre d'Azrael. Il bénissait les fils d'Éblis qui se ruent sur les cités où se promènent des filles au visage clair pour les enlever et les vendre, aux ports où des rois noirs, casqués d'argent, les attendent impatiemment. Il bénissait les inconscients pirates qui jettent leur àme à la mer orageuse, pour apporter sur les marchés où dolents se promènent avec lenteur des hommes blonds et pâles, des filles
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jaunes, comme un soleil Levant, dont 1rs chevelures enserrent le mystère de la naissance «le la nuit. [I bénissait ceux des Archipels, dont [ajournée se passe à mixturer le vin divin, des produits bas de la aaphte, pour en augmenter le poid le vendre plus de deniers. Il compatissait aux géants qui se précipitent sur des terres vides, dont l'aucienne prospérité les a séduits, en criant : ceci esl à moi, et aux décimés, qui, des anfractuos montagnes, guettent l'instant de surprendre le pillard, quand les prospérités l'ont jeté sans défense, sur un lit trop doux et trop large. Il plaignait de l'astuce et de la ruse qui vivent dans les g iandes villes, et ceux de la foi, qui dans les espaces déserts pleurent, se plaignent, et invoquent L'Immanence éternelle, parce qu'un vœu de pauvreté et d1 tisnie exaspéra leurs nerfs, et détruisit leur être physique.
Et c'est l'heure où Le roi-pontife souffre par toutes les âmes de la terre, pour Les mineurs et Les nautonniers, pour les auiles «les cités et les débiles
<les îles infertiles, pour les desservants hypocrites «les faux dieux, ponr les illumines des charités, pour tout ce qui parle et qui se nient, pour tout ce qui amasse et ce qui calcule, tOUS eeux qui ne Savent pas que ce qu'il Tant c'est d'entendre un jour, au sein du profond silence, ce <pie Ton doit SOÎnièine se dire, sur soi, égale volupté pour le cri-
minel ou pour le bienfaiteur, puisque c'est la justice qu'on écoute, atténuation, par les jours du repentir, pour l'humble qui ne sut pas, los infini pour celui que ses faibles lumières et l'habitude de se connaître, ont fleuri de quelques attributs bienfaisants du monde taciturne.
Et si les êtres du château pâle entendaient les derniers psaumes, leurs mémoires se meubleraient de tels refrains :
La paresse méditative sous les cippes des palmiers
nous indique la fontaine bonne
où jamais le miel de vivre ne s'assaisonne
du regard cruel du scrupule dernier
de ceux qui ne savent ta loi.
Ta loi, c'est d'attendre l'aube infinie,
celle qui dort aux sources de vie
en attendant que le sage bien-aimé l'éveille.
Alors sous les fêtes des étoiles, sous les treilles
des vignes de sagesse et de pardon pour tous délits
le sage bienheureux des bienfaits du silence parlera vers les plus simples, la parole infinie, alors le sage vêtu de lumière et muni du cortège éblouissant des humbles montera les rampes dures des capitales.
Et les armes de ceux qui gesticulent
et les flèches dont on orne les crépuscules
des vieux souffrants endurcis
20 LE CONTE DE 1. <>u
tomberont devant la parole vraie (jui fera germer foules les ivraies «lu monde endormi de bruit
vers la lente méditation du silence.
0 Silence, dieu contemplatif du monde
qui empêche l'otleuse,
0 silence qui détermine les vertus
parmi les seuls, dans l'univers têtu
dont la puissance règne au jour de morl sur la ronde
des caprices perdus dans les erreurs d'ambiai
Le roi Balthazar s'était retiré; dès l<vs lourdes draperies retombées sur ses pas glacés, a travers un silence magnifié d'un lointain grondement de grands dogues et d'une plainte sourde de la mer, une ombre traversa Ja terrasse blanche. Un bomme vançaif voûté, chenu, blanchi; sis yeus luisaient comme de L'argent dans sa face de basalte, ci ce serviteur vêtu d'une tonique safranée portait une petite torche.
Il s'arrêta devant L'image de Mobed i\ <'t
ses lèvres se mirent en prière. L'effigie «'tait seule éclairée, lucescente de bas en haut, brillante dans cette nuit d'une beauté fugitive, isolée, parée de la ténèbre environnante. Les veux trop grands dans
la face maigre, trop noirs parmi la face pâle, les cheveux de nuit déroulés en ondes symétriques sur ses épaules, semblaient attester une vie fiévreuse, accentuée par des limailles d'or dans les prunelles, et pourtant c'était une effigie. Le fait seul de n'avoir point de relief atténuait sa matérialisation d'idole, et la beauté des traits constituait tout son prestige. Le vieux serviteur contemplait et marmottait:
Ce fut celle des jardins de Gaza.
Ses regards brûlaient comme des lampes.
Quand elle apparaissait
les pierres du temple chatoyaient,
des lignes de danseuses flamboyaient aux marches du
[temple et les roses des jardins d'Ëden fleurissaient à sa marche souple sous son manteau ample.
Quand son manteau tombait
des épaules de marbre contemporaines des temps.
Celles dont le masque fut la beauté
et la voix câline les printemps
soulevaient les dalles immémoriales
et les pierreries des veines du monde étincelaient
sur leurs poitrines, leurs ceintures et leurs turbans.
Sa seule stature appelait les hymnes en saveurs alternées sous la nuit, dans la ruine son geste pavoisait les murs déracinés où le lierre de douleur inclinait ses feuilles noires et !e décor du jour où la source pleurait dans les feuilles disjointes; Astarlé et ses gloires