Le contrepoids
DANS LEQUEL, AINSI QU'iL SIED DANS TOUT VAUDE- VILLE QUI SE RESPECTE, DEUX DOMESTIQUES FONT l'exposition de LA PIÈCE.
— Non ! mais y a-t-il une chose plus bête que de faire un lit!... On fait un lit le matin, bien ! Le soir on le défait, et le lendemain il faut le refaire ! . . . Et comme ça tout le long de l'année 1...
L'homme qui proférait ces doléances était un garçon de vingt-cinq ans environ, grand, bien découplé, solide, et brun ; au demeurant, fort agréable de sa personne, et il le savait bien, le coquinasse!
Il s'appelait Marius et était employé en qualité de garçon à l'hôtel de la Corne-d'Or, la première maison de Montélimar.
A l'instant précis où commence cette histoire, Marius était fort occupé à faire le lit de la chambre 23, et, comme c'était le vingt ou vingt-cinquième
^. Contrepoids, s. m. — Poids qui en équilibre un autre. Balancier d'un danseur de corde. P. Larousse, Œuvres complètes.
qu'il faisait depuis le matin, on comprendra facilement ses récriminations contre ces satanés voyageurs qui, ayant la fâcheuse habitude de dormir, choisissaient justement l'hôtel de la Corne-d'Or pour se livrer à leur manie dormitive.
Mais il fut interrompu dans ses doléances par l'entrée d'une jeune personne qui était bien la plus jolie jeune personne qui se puisse imaginer.
Minois fripon, œil coquin, nez retroussé, lèvre -^v;.\ . moqueuse, et une taille
comme on n'avait pas l'habitude d'en voirbeaucoup àMontélimar, cette jeune personne était l'idéal de la soubrette parisienne.
Et c'en était une en effet !
— Comment ! vous n'avez pas encore fini de faire ce lit ! s'exclamat-elle en pénétrant dans Isu chambre n'' 23.
Marins prit un air malin, et :
— Ah ! bien, vous savez, un lit, c'est plus facile à défaire qu'à retaper.
Justine — tel était le nom de la jeune personne — éclata de rire.
— Ne dites donc pas de bêtises ! fît-elle.
— Pour sûr que je préférerais en 'faire ! reprit l'autre.
— Vous allez bien, en province !
— Dame !
nous monte !
quand les Parisiennes arrivent, ça
LE GONTKEJ'OIDS 7
Un nouveau rire fusa des lèvres de Justine.
— Vous ne devez pas être montés souvent, alors! reprit-elle, car les Parisiennes ne m'ont pas l'air d'affluer beaucoup par ici !
— Malheureusement ! gémit Marins.
— Pour elles?
— Et pour nous ! — J'étais même en train de me demander ce que vous étiez venue faire à Montéliraar ?...
— Puisque M""^ Puvinel est venue, et que je suis sa femme de chambre, j'étais bien obligée de la suivre.
— Oui... mais alors... pourquoi M™'- Puvinel...?
— Parce que la femme, interrompit Justine, doit suivre son mari partout ! C est dans le code !
— Oui ! fit Marins d'un air grave : Dura lex, sed lex.
— Plait-il?
— Oh ! ne faites pas attention ! C'est tout ce qui me reste de mes études, et je n'en abuse pas 1
Comme on le voit, ^rius était un garçon qui avait des lettres.
Cependant, il reprit :
— Alors, M. Puvinel venant à Montélimar faire ses treize jours, il a amené sa femme !... Eh bien ! écoutez, mam'zelle Justine, je ne connais pas M. Puvinel, mais je trouve ça bizarre ! Généralement, quand un mari fait ses treize jours, il laisse sa femme à la maison et en profite pour faire un peu la fête. \
— Et pendant ce temps-là, riposta Justine, madame, à la maison, reçoit les amis de monsieur qui la consolent de son veuvage !
Marins regarda Justine d'un air stupéfait.
— Ah! vous croyez, fit-il, queM"""" Puvinel... Mais Justine, gravement :
— Je vous ferai remarquer que je n'ai pas dit cela.
— Oui ! mais le mari le pense !
— Dame 1
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— Alors, c'est qu'il y a quelque chose ! riposta Marins triomphant.
Et s'asseyant sur le matelas qu'il venait de retourner, croisant ses mains sur ses genoux, l'air hilare :
— Racontez-moi donc ça !
— Mais il n'y a rien ! riposta Justine en riant comme une petite folle.
— Je ne le répéterai à personne ! insista Marins.
— Mais je vous dis...
Marius comprit qu'il fallait user des grands moyens.
Aussi, étendant son bras, il saisit Justine par la taille, l'attira .,
vers lui, et Tem- ^^"^^ "^,\
brassant dans les '^^C'^ frisons du cou :
— Ma petite Justine ! supplia t-il.
— Et l'on dit que les femmes sont curieuses! s'esclaffa la soubrette toute secouée par le rire.
Mais était-ce la curiosité de Marius ou ses baisers qui la faisaient rire ?
— Dame, ma petite Justine, on a si peu de distractions à Montélimar. Voyons, je vais vous interroger... Qu est-ce que c'est que M. Puvinel?...
. —Un huissier., boulevard Montmartre, Paris.
— Et sa femme?
— Eh bien! sa femme, c'est sa femme depuis un an.
— Déjà! s'exclama Marius en pouflEant.
Puis, redevenu grave :
— Et l'autre ?
— Quel autre?
— Eh bien, l'autre, quoi!... le troisième... ramant?...
Mais Justine se récria, et s'arrachant des bras de Marins :
— Mais il n'y a pas damant! fit-elle.
— Eh bien ! celui qui aspire à le devenir?
— Ah! bon! M. Mantelin!
Marins rejeta ses mains au-dessus de sa tête, se faisant une pinte de bon sang.
— Ah ! ah ! ce n'est pas moi qui vous l'ai fait dire?... il y a un petit Mantelin!... Parbleu! j'en étais sûr! Et qu'est-ce qu'il fait, ce petit Mantelin-là?...
— Lui? c'est un agent de change.
— Et un ami du mari ?
— Oui!
— Et il ne fait pas ses treize jours"?
— Non.
^ Marins se dressa sur ses pieds, et, un bras tendu, d'un ton doctoral :
— Eh bien, tout s'explique ! "Voilà : M. Pluvinel n'a pas voulu partir et laisser sa femme en tête à tête avec ce Mantelin. Alors, il l'a emmenée avec lui, c'est tout simple! Voilà!
Justine fit une révérence.
— Vous êtes un malin, vous !
— On me l'a toujours dit ! approuva Marins. Et il continua :
— En tout cas, je suis plus malin que votre maître.
— Ah ! et pourquoi ça?
— Parce qu'il n'a évité un accident que pour tomber dans un autre...
— Voyez-vous!.., fit Justine, moqueuse.
— Et qu'il faut être bouché comme un huissier pour ne pas s'apercevoir que le lieutenant Charmillon rôdaille autour de M"« Puvinel.
Justine haussa les épaules.
Et avec un drôle de sourire :
— Si vous croyez qu'il ne s'en aperçoit pas !
fit-elle.
— Tiens ! vous êtes bonne, vous !
répondit Marius imperturbable.
C'est déjà quelque chose s'il s'en aperçoit; mais croyezm'en, ça n'empêchera pas l'accident de se produire.
' — Alors, vous y tenez, à l'accident?
— Oh! j'y tiens !... Vous savez, ça m'est égal à moi!... Seulement, j'ai l'œil... et rien qu'à voir jyjme Puvinel, je me suis dit : Tiens ! voilà une petite femme qui a envie de faire une bêtise î
Justine allait répondre ; mais elle ne le put.
Un homme venait d'entrer en coup de vent, un soldat, la culotte rouge trop courte, la capote bridant sur son ventre légèrement bedonnant, le
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képi enfoncé jusqu'aux oreilles, le type enfin du parfait territorial.
— Madame n'est pas là ? glapit-il essoufflé.
, — Non, monsieur!
répondit Justine.
— Et personne n'est venu me demander?
— Personne !...
— C'est étonnant!...
Et se parlant à lui-même, mais à haute voix, tel quelqu'un qui serait en proie à une profonde ^ émotion :
•p%\ — Pourtant, il a x^ dû recevoir ma lettre !
Il aurait dû arriver ! . ..
Enfin je vais voir à la gare !
Et rapide, comme il était venu, le territorial disparut.
Gomme on l'a deviné, c'était maître Puvinel en personne.
A peine eut-il tourné le coin du corridor 'que Marius, se tapant sur les cuisses, gloussa de joie.
— Hein! fit-il enfin, l'avez-vous vu?.. . Distrait, l'œil efïaré, parlant tout seul... Justine, je vous le dis, et cro3'ez-en ma vieille expérience, avant huit jours, votre maître...
— Aura eu son accident? continua la fidèle camériste.
— Parfaitement !
Mais Justine hocha la tête.
— Non, tenez! vous me faites rire! déclarat-elle.
— J'en suis heureux !
— Alors, vous, à première vue, vous vous dites : Voilà un homme qui va être trompé ?
— A première vue, non! rectifia Marins... Mais songez qu'il y a bientôt huit jours que M. et M""^ Puvinel font leurs treize jours!
— Alors, comme ça, en une semaine... interrompit la soubrette que le verbiage de Marins amusait.
Mais l'autre prit un air dogmatique ;
— Observez, mademoiselle Justine, observez !... Charmillon, le lieutenant Charmillon, un territorial aussi, et un Parisien également, est depuis huit jours ici!...
— Oui! après?
— Or, au point de vue féminin, il faut l'avouer, cette garnison est assez mal partagée.
— Je l'ignore ! mais je vous crois ! déclara complaisamment Justine.
— Donc, depuis huit jours, le lieutenant Charmillon est comme qui dirait... un canon sans affût !
Justine salua.
— J'admire la comparaison... et... j'attends la
suite.
— Par conséquent, rien à craindre de son côté; il fera tout son possible pour emporter M™« Puvinel d'assaut et... coucher sur ses positions...
Dieu! ce Marius était trop drôle !
Jamais Justine n'avait rencontré un garçon pareil.
Et elle déclara en pouffant :
d6 LE CONTREPOIDS
— Vous avez un de ces styles militaires!...
— Et de circonstance! appuya Marius. Donc, nous pouvons compter sur Charmillon. Quant au mari, comptons sur lui aussi, mais dans un autre ordre d'idées... D'ailleurs, que pourrait-il faire?... L'exercice, les manœuvres, la salle de police sont là pour assurer sa neutralité...
— Reste donc M"® Puvinel!... fit la soubrette qui s'amusait telle une petite folle.
— Oh! celle-là, proclama Marius, elle ne compte pas!
— Et pourquoi cela?
— Dame ! parce qu'elle compte trop 1
— Je ne comprends pas.
— Je veux dire, expliqua Marius, qu'elle est arrivée à ce moment de la vie où une femme cherche une pomme à croquer. Peu lui importe le serpent!... C est Charmillon qui siffle pour le quart d'heureet, ma foi, moi, je parierais pour Charmillon.
Pour un simple garçon d'hôtel, Marius s'exprimait certes d'une façon fort convenable, il avait des métaphores inattendues et, au besoin, citait du latin.
C'est que Marius avait fait ses classes... jusqu'en troisième; il avait été pion au lycée de Carpentras, et ce n'est qu'après une fâcheuse histoire de femme que le mauvais sort l'avait conduit à accepter une place de garçon à l'hôtel de la Corne d'Or.
Mais s'il avait l'habit d'un valet, tout comme Ruy Blas, il n'en avait point l'âme, et ses façons de parler, plus que son allure de beau gars, lui valaient toutes ses conquêtes féminines, qu'il n'était plus à compter, comme ce faquin de don Juan.
Pour tout dire, Justine le trouvait fort à son goût, et à cette heure même, le connaissant depuis
huit longs jours, elle ne savait ce qu'elle devait le plus admirer ou de son beau parler ou de sa fière tournure.
Mais jusqu'ici, hâtons nous de le dire, Justine n'avait rien eu à se reprocher, voulant demeurer fidèle au pompier parisien qu'elle devait épouser un jour, mais plutôt l'autre . . .
Cela ne l'empêchait point, d'ailleurs, d'admirer Marius, dont l'esprit méridional la ravissait d'aise, et de lui accorder la menue monnaie de baisers furtifs, l'aumône du pauvre...
Ce jour-là, justement, cette conversation au sujet de sa maîtresse lui plaisait comme il n'est pas possible. En sa qualité de femme de chambre, elle n'eût pas été fâchée que sa maîtresse prît un amant, et cet amant, elle eût donné je ne sais quoi pour que ce fût l'aimable douzième d'agent de change Mantelin, homme généreux et sachant vivre.
Aussi, à la prophétie de Marins, que ce serait avec le lieutenant Gharmillon que la douce M'^^Puvinel aurait son fameux accident, elle ne voulait ajouter aucune créance.
Et cependant, eëe se rendait bien compte que Marins raisonnait fort juste.
Et, comme elle demeurait rêveuse :
— Eh bien! vous ne répondez rien? demanda Marius.
— Eh! que voulez-vous donc que je dise?
— Que j'ai raison!
— Mais, mon pauvre Marius, fitelle, vous raisonnez fort bien, seulement vous oubliez...
— Quoi?
— Qu'il y a des honnêtes femmes !
Marius se tordit dans les afïres d'un rire inextinguible.
— Où donc, que j'y coure! fitil, les yeux pleins de larmes.
Mais Justine, dignement :
— Et moi!
Marius redevint sérieux.
— Vous, proclama-t-il, parbleu! vous êtes en bois... Et encore, en bois, c'est plutôt en pierre à fusil que je devrais dire, car vous allumez les autres et vous ne prenez pas feu. Tonnerre! Ah! je m'en souviendrai, de vous!... Heureusement pour Charmillon que votre maîtresse n'est pas bâtie des mêmes matériaux que vous !
— Alors, vous y tenez?
— J'y tiens tellement, proclama Marins, que je vous fais un pari...
— Lequel?
— Eh bien! vous serez à moi le jour où Charmi lion...
Justine éclata.
— Vous êtes fou !
— Dame! vous êtes si sûre de votre maîtresse!... Tenez, je parie! Qu'estce que vous risquez?
Justine était clouée au pied du mur !
— Ehbien! c'est tenu! fitelle carrément. Je suis tellement certaine...
Mais Mari us ne l'écoutait plus !
Il dansait au milieu de la chambre un cakewalk effréné, ce qui était pour lui sans doute la preuve d'une joie incommensurable.
— Il y a du bon! fit-il enfin. Ma petite Justine, vous pouvez demander vos papiers; avant trois jours, je serai le plus heureux des hommes, ou Gharmillon n'est qu'un veau!... D'ailleurs, je m'en charge!... Vive la joie et l'amour !...
Et, saisissant Justine par la taille, il l'entraîna dans une valse folle.