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CHAPITRE II

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Une quinzaine de jours auparavant, dans la salle à manger Renaissance de l'appartement des époux Puvinel, boulevard Montmartre, à Paris, la bonne venait de servir le potage.

M. et M"e Puvinel avaient à peine déplié leurs serviettes, lorsqu'un coup de sonnette dable, ébrai tout l'appartement, les fit sursauter sur leurs chaises.

— lourde Dieul qu'arrive-t-il?...

s'écria M"^® Puvinel, tandis que, traînant la savate, point

émue par un tel vacarme, Justine allait ouvrir. Mais elle revint bientôt, pâle, effarée, trébuchante.

— Eh bien ? interrogea M« Puvinel.

— Les gendarmes !... hoqueta la bonne.

— Les gendarmes t

— Oui!

— Que veulent-ils?

-- Ils demandent monsieur!

— Ils me demandent ?...

Justine ne répondit que par un hochement de tête des plus affirmatifs.

M« Puvinel demeurait anéanti.

Les gendarmes 1 Que pouvaient bien lui vouloir les gendarmes?

Et, la bouche ouverte, les yeux écarquillés, il semblait interroger ses souvenirs, cherchant s'il n'avait point éventré une vieille femme ou cambriolé un riche appartement.

— Eh bien ! va donc ^ voir ce qu'ils te veulent?

fit M""" Puvinel, en haussant les épaules devant la mine ébahie de son mari. Tu n'as pas peur qu'on t'arrête, je suppose? — Non!

Et tout d'une pièce", jetant sur la table sa serviette dont un bout alla tremper dans le potage, il se dirigea vers l'antichambre.

M™*" Puvinel demeura seule.

Quoiqu'elle en eût, elle n'était point aussi tranquille qu'elle voulait bien le laisser paraître.

On n'est pas mariée depuis un an avec un huissier, pour ne pas éprouver quelques craintes en voyant apparaître les tricornes de l'autorité de son pays.

LE CONTHKF'OIDS 23

Mais son anxiété ne fut pas de longue durée. Un instant après, elle entendit chiquer la porte et son mari rentra dans la salle à manger.

— Eh bien ! fit-elle en riant, tu vois bien qu'ils ne t'ont pas arrêté !...

Mais elle ne continua pas. en voyant la mine défaite de son mari.

— Qu'y a-t-il? fit-elle tremblante; tu es tout pâle !

M® Puvinel se laissa tomber sur sa chaise.

— Ce qu'il y a, tonnerre de tonnerre ! ... Il y a que je vais faire mes treize jours !

— Tes treize jours ?...

— Comme j'ai l'honneur de te le dire !... Voilà ma feuille de convocation.

— Quand ça ?

— Mais lundi prochain

— Et où ? "

— A Montélimar !

j^me Puvinel régarda son mari et ne répondit rien.

Mais l'huissier s'exclama :

— Mes treize jours ! A-t-on idée de ça 1 . . . M'envoyer fair mes treize jours, à moi un huissier !... Et quand ça, je vous prie, quand ?... Juste à la veille du terme, au moment où il y a le plus de travail dans mon étude !...

— Que veux-tu?... commença M™'' Puvinel sans conviction.

Mais son mari l'interrompit.

— Et où ça, vais-je faire mes treize jours?... A Paris peut-être, à Saint-Cloud, à Fontainebleau au pis-aller?... Non, à Montélimar !... A Montélimar, là-bas, je ne sais où!... S'il y a du bon sens !...

Mais, tonnerre de tonnerre 1 pourquoi à Montéli-

mar

— Mais parce que je suis de Savasse, peut-être, à cinq kilomètres de Montélimar.

L'huissier haussa les épaules.

— Tu es de Savasse I tu me fais rire ! . . . Mais je suis Parisien, moi ! JesuisdesBatignolles,depèreea fils ! ... Et puis, pour ce que tu y es restée, à Savasse ! tu avais six mois quand tu es venue à Paris ! . . .

— Mais j'y possède encore des propriétés !

— Ah! oui, parlons-en, de tes propriétés! Quatorze arbres blancs de poussière et une maison branlante à tous les vents ! Dire qu'avec ça je me figurais être un des gros propriétaires du pays et que j'ai eu la bêtise de m'y faire inscrire électeur, dans la folle ambition d'y être éligible !...

Mais, tout à coup, M. Puvinel se frappa le front.

— Pafbleu ! je vais chercher bien loin!... La raison ! il n'y en a pas d'autre : je suis citoyen de Savasse et en cette qualité je vais devenir troupier à Montélimar!... S'il ny a pas de quoi se briser la tête contre les murs !...

— Est-ce qu'on ne pourrait pas t'accorder un sursis?... fit M"**' Puvinel, conciliante.

— Un sursis! répondit l'huissier, un sursis! Tu en parles à ton aise ! Avec ça que j'ai le temps de demander un sursis?..''. Nous sommes aujourd'hui jeudi, je pars lundi : cela fait trois jours et il en faut vingt et ua pour demander un sursis !

— Alors?

— Alors?... Comment alors?... Il n'y a pas d'alors! Je suis convoqué pour faire mes treize jours et je ferai mes treize jours!... Dis-moi un peu si c'est drôle!...

M'°® Puvinel piqua le nez dans son assiette et ne dit pas si elle la trouvait drôle ou non.

A son tour, M. Puvinel trempa sa cuillère dans le potage.

Mais il était froid.

En revanche, le poulet était carbonisé et la salade trop cuite.

Il se rattrapa sur les macaronis qui eussent été excellents s'ils n'avaient été réduits en une bouillie qu'à deux pas vous auriez prise pour de la colle de pâte.

Cette maigre chère n'était point faite pour calmer l'huissier qui faillit renverser deux superbes potiches chinoises en pénétrant ||||j'^ dans le salon où le *')[ café était servi.

Il s'assit sans rien dire, réfléchissant.

M™« Puvinel ouvrit le piano, choisit une partition et allait préluder, quand, se retournant :

— Il faudrait écrire à l'oncle Marouillat.

— Qui ça, l'oncle Marouillat? grommela l'huis sier.

— Eh bien! l'oncle Marouillat, le frère de ma mère, l'oncle Marouillat de Savasse !

— Connais pas !

— Je sais bien que tu ne le connais pas, puisqu'il n'est pas venu à notre mariage et que, depuis

LE CONTKEPUIDS

un an que nous sommes mariés, nous n avons jamais mis les pieds dans le Midi. Mais ce sera justement l'occasion de faire sa connaissance.

— Et il habite Savasse, ton oncle?

— Oui.

— Et ce Savasse, c'est-il loin de Montélimar?

— Cinq kilomètres, à peine, je te l'ai dit.

— Dame! écris-lui! Ça me fera une société dans ce sale pays où je ne connais personne.

— Je vais lui écrire tout de suite, fit M'"^ Puvinel.

B^t elle se leva, se dirigeant vers un petit bureau en bois de rose qui meublait un coin du salon.

Mais, à ce moment, on sonna.

— Qui ça peut-il être encore, à cette heure? fit l'huissier.

— Pas les gendarmes, à coup sûr!

— Oh! non, merci, ils n'auraient cette fois qu'à m'envoyer faire mes treize jours encore plus loin ! . . .

Cependant, la porte s'ouvrit, et Justine annonça :

— M. Mantelin!

Et un jeune homme parut, souriant, portant beau, mis avec recherche, le plus parfait exemplaire du boulevardier boule vardant.

— Ah! ce brave Mantelin! fit l'huissier, en pressant les mains du nouvel arrivant.

Tandis que, toute rougissante, M"'" Puvinel disait :

— Ohl c'est gentil à vous d'être venu ce soir!

Mantelin, toujours souriant, s'assit, frisa sa moustache, puis :

— Oui, je passais et j'ai dit : Tiens! je vais souhaiter un petit bonjour à ces excellents amis! Je ne vous dérange pas, au moins?

28 LE CONTHEFOIDS

— Nous déranger! Allons donc! protesta l'huissier.

— Vous allez prendre une tasse de thé? demanda la jeune femme.

— Je ne saurais vous refuser.

Robert Mantelin était un fort joli jeune homme et un joli jeune homme millionnaire, ce qui ne gâte rien. Son titre de douzième d'agent de change lui laissait des loisirs et il les employait à faire la fête, ce qui est une occupation comme une autre.

S'étant rencontré avec le bon Puvinel dans un dîner quelconque, ils s'étaient reconnus comme anciens labadens. Puvinel avait invité Mantelin, qui avait répondu sans enthousiasme à cette invitation. Pourtant; un soir, il était venu prendre une tasse de thé chez l'huissier et, tout de suite, la beauté de M""'' Puvinel l'ayant séduit, il était tout bêtement tombé amoureux de la femme de son ami.

A vrai dire, Mantelin avait bon goût, car M"'" Puvinel était une fort agréable personne, avec son teint mat, ses yeux de Méridionale et ses cheveux plus noirs que l'aile des corbeaux.

Avec ça, une taille souple, onduleuse, et un je ne sais quoi qui faisait, à son passage, retourner tous les hommes dans la rue, l'œil enflammé soudain de lueurs concupiscentes.

Aussi, dès ce jour, Mantelin était-il devenu le familier de la maison Puvinel.

Bien entendu, le bon huissier n'avait pas été dupe, il avait tout de suite compris que le plaisir d'effeuiller des souvenirs d'enfance et de jeunesse n'était pour rien dans les assiduités de Mantelin; mais il avait pleine confiance.

Ce n'est pas qu'il fût joli garçon, avec sa tête

chauve, ses gros yeux bleus, sa petite moustache blonde éveillant l'idée d'une brosse à dents, avec ses jambes courtes et son ventre un tantinet bedonnant, et il sentait qu'entre lui et Robert, tout l'avantage reviendrait à ce dernier.

Mais bah 1 il n'était marié que depuis un an et il pensait — assez justement d'ailleurs — que tant qu'il pourrait suffire aux poétiques aspirations de sa femme, il n'y avait pas péril en la demeure.

Aussi, comprenant fort bien pourquoi Mantelin venait si souvent à la maison, il n'avait nullement le ridicule de le mal recevoir.

Cependant, Justine venait de servir le thé.

— Oh ! oui, proclama Puviuel en passant le sucrier à Mantelin, tu as eu une fameuse idée de venir nous voir... surtout ce soir !

— Et pourquoi ça?

— Mon cher, j'étais farieux!... Une tuile... une tuile énorme qui me choit sur la tête !

— Vraiment?

— Conçois-tu que l'on m'envoie faire mes treize jours!

— Mais c'est tout naturel, il me semble ! fît Mantelin.

— Oui, mais où va,, m'envoie-t-on faire cette période dinstruction ?... Je te le donne en mille... Mais ce n'est pas la peine, tu ne trouverais pas... A Montélimar!... Non! mais a-t-on idée deçà? A Montélimar!...

— J'avoue que c'est un peu loin.

— A Montélimar! Pourquoi pas en Tunisie, pendant qu'ils y étaient, ou à Madagascar!.. .

— Il est un fait!...

Mais Mantelin n'était pas à lu liauteur de l'exaltation de son ami ! C'est qu'il venait de penser soudain que. pendant l'absence du mari, M'"" Puvinel, sans doute, se montrerait moins cruelle.

Cependant l'huissier continuait :

— Non! mais me vois-tu quitter mon étude, mes affaires, pour aller là-bas, je ne sais où ! S'il n'y a pas de quoi se faire naturaliser Belge!...

— Bah! treize jours sont bien vite passés I

— Tu en parles à ton aise, toi ! tu n'es pas huissier, tu n'as pas des clercs qui pendant ton absence te feront un tas de bêtises !

— Surtout, riposta Mantelin, je ne suis pas marié !

— Ah ! si ce n'était que cela!

— C'est vrai! approuva la belle M™® Puvinel, et M. Mantelin a raison! Ce n'est guère agréable pour moi, de rester treize jours toute seule, ici !

— Tu n'aurais pas peur, je suppose? fît Puvinel.

— Non! Mais je vais furieusement m'ennuyer ! Mantelin sourit.

— Mon Dieu ! fît-il, si Puvinel le veut bien, pendant son absence, je pourrai tâcher de vous distraire, vous conduire au théâtre...

LE COiNTilEPOIDS

C'était assez maladroit ce que Mantelin faisait là, car, du coup, Puvinel dressa l'oreille.

— Ouais! pensa-t-il, je n'avais pas songé à ça!... Pendant que je ne serai pas là, mon bon

Mantelin serait bien capable... Mais pas de ça, Lisette!

Et tout de go :

— Ma foi, Mantelin, tu es bien gentil. Je te remercie ! Mais il y a un moyen de tout arranger...

— Ah! fit Robert inquiet.

— C'est d'emmener ma femme avec moi.

32 J.E CONTKLPOIDS

— Pardieu ! c'est une excellente idée ! clama Mantelin, horriblement vexé.

Et tout bas, il murmura :

— Raté I

— Ça fera plaisir à ma femme d'aller revoir le pays natal. N'est-ce pas, Jenny?

— Mon Dieu, oui î répondit la douce Jenny sans enthousiasme.

Peut-être eût-elle préféré demeurer a Paris, et se faire distraire par Mantelin : qui sait ? la femme est un être si bizarre !...

Mais le bon Puvinel avait compris cela.

Et le lundi suivant, accompagné de sa femme et de Justine, dont M'"® Puvinel prétendaitne pouvoir se passer, il prenait le train à la gare de Lyon, et le lendemain débarquait à Montélimar où il louait un appartement à l'hôtel de la Corne d'or.

Comme on le voit, Marins, perspicace garçon d'hôtel, avait deviné juste, aidé en cela par la jolie Justine.

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