CHAPITRE V
Jeanbon et E. Lacoste insultés à leur passage à Orléans: Opposition des Girondins et des Feuillants au recrutement dans le Sud-Ouest. Mesures de rigueur des Représentants dans le Lot et la Dordogne. Organisation du contingent. Persistance de l'opposition. — Nouvelles rigueurs de Saint-André, la ‘guillotine à Montauban. Nouvelle levée concertée par lui avec ses collègues à Toulouse, rblEmen des colères, Rappel de Jeanbon, No e ias de sa mission,
‘Cette mission dans le Lot et la Dordogne allait exercer sur le caractère de Saint-André une heureuse influence, elle l’éloignait des discussions mesquines où se dépensait et s’épuisait en aigres personnalités son énergie combative, pour le jeter en pleine action, elle l’écartait des débats théoriques où se complaisait son esprit parfois chimérique et trop absolu, pour le mettre en contact avec les hommes el la réalité.
‘ Elle devait avoir aussi de grandes conséquences pour la conduite de notre législateur et pour la guerre des partis dans la Convention même. On a dit que les Girondins avaient pour cette mission laissé partir de préférence des Montagnards, afin d’avoir le champ libre dans l'assemblée ‘. Nous ne savons quels secrétaires au juste dressèrent la liste des représentants envoyés en mission le 9 mars ?, et par suite quelles influences présidèrent à la composition de cette liste; d’ailleurs, étant donné l’esprit audacieux de Jeanbon, son désir d'agir, de dominer et de soutenir ses partisans à Montauban, on peut croire qu’il s’est offert au choix des secrétaires. Mais si vraiment les Girondins éloignèrent de parti pris les Montagnards, leur aveuglement fut extrême, car ils avaient, par l'article 8 du décret du 9 mars, investi les Représentants en mission du pouvoir de changer dans leur composition les administrations départementales et locales, et celles-ci, jusqu’à présent pénétrées d'esprit girondin, étaient un grand appui pour la Gironde; en outre, les Montagnards se heurtant au cours de leur mission à l'hostilité des Girondins et des Feuillants, constatant qu’elle entrave l’organisation de la défense nationale elle-même, reviendront à Paris irréconciliables.
1. Danton se fait l'écho de ce soupçon le 10 mars (Moniteur, t. XV, p. 680).
* 2. Élus le 21 février : Julien de Toulouse, Mallarmé, Charlier ; le ? mars : Isnard, Guyton-Morveau, Grangeneuve, trois girondins, trois montagnards. Il reste à savoir quels furent les quatre qui dressèrent la liste, ce que n'indique pas le procès-verbal de la Convention,
JEANBON INSULTÉ A ORLÉANS 255
Jeanbon avait reçu comme collaborateur Élie Lacoste, Montagnard déterminé, Lacoste allait agir constamment d'accord avec son collègue, Tous deux partirent sans doute le 15 mars au matin ‘, c’est-à-dire le lendemain du jour où avait été lue dans la Convention cetle lettre de Dumouriez, « véritable manifeste de guerre civile », qui révélait la trahison du seul bon général qu’eut alors à sa disposition la France.
Les deux représentants apprirent le même jour, à leurs dépens, quel émoi le recrutement provoquait : ils traversaient Orléans vers cinq heures du soir, venaient de passer le pont sur la Loire et de prendre la rue Dauphine qui menait à la route de Toulouse, quand leur chaise de poste fut arrêtée par un groupe d'individus, « revêtus . de l'uniforme national et de celui de la gendarmerie ». Ils crurent qu’on voulait leur parler, baissèrent les glaces de la voiture : les gens attroupés se précipitèrent à la por tière en les injuriant, en vociférant : « Ce sont des Jacobins, commissaires de la Convention nationale », et l’un d’eux monta sur le marchepied pour leur cracher à la figure. Les deux conventionnels eurent la velléité de faire sur-le-champ tourner bride et de revenir à l'Hôtel de Ville « demander aux magistrats du peuple vengeance de l’insulte faite à la représentation nationale », mais ils craignirent d'augmenter l'agitalion, continuèrent leur chemin, et du premier relais à la Ferté-Saint-Aubin, ils écrivirent à la municipalité d'Orléans ?, L’outrage ne les surprenait pas tout à fait. Devant la maison de poste d'Orléans quelques instants avant, des sans-culottes en termes animés leur avaient dit que les citoyens aisés voulaient se faire remplacer pour échapper au recrutement, et la scène de la rue Dauphine avait eu lieu à la suite d’un repas qu'avaient offert les volontaires de la cavalerie orléanaise ?, recrutés probablement, comme partout ailleurs, dans la classe bourgeoise, à
1. Le 13, Jeanbon est encore à la Convention, le 15 au soir il est à Orléans, la : Convention a décrété, le 14, que ses commissaires seraient tenus de partir le lendemain
au matin. Jeanbon et Lacoste partent avec un troisième voyageur dont nous ignorons le nom (fol. 199 verso, L13, Arch. Loiret; Lottin, Recherches historiques sur la ville d’Orléans, Orléans, 7 vol., in-8, t. IT, p. 9). Voy. le « Compte-rendu à la Convention nationale en exécution du décret du 21 nivôse par Elie Lacoste des dépenses qu'il a faites avec son collègue Jeanbon Saint-André dans leur mission dans le Lot et la Dordogne depuis le 13 mars 1793 jusqu’au 1° juin suivant » (18 pluviôse an IIL, 3 p., in-8, Bibl. nat., Le‘, n° 116). Un décret du 29 mars accorda aux représentants du peuple en mission à l'intérieur des frais de poste et ports de lettre, de secrétaire et d'impression, à charge par eux de remettre leur compte au retour aux inspecteurs de la salle.
2. Copie d’une lettre écrite par eux le 15 mars de la Ferté Saint-Aubin et jointe à une autre du 25 mars à la Convention (voy. plus loin). Voy. aussi Lottin, [Te partie, t. Il, p. 9. Vergnaud Romagnesi, Histoire d'Orléans. Orléans, 1830, 1 vol., in-12, 3ibl. nat., LkT, n° 5917. Notes relatives à l'histoire d'Orléans, par l'abbé Pataud (ex-prêtre assermenté), p. 175 (Bibl. commun. Orléans). La Ferté Saint-Aubin, commune au sud d'Orléans, au départ des routes vers Romorantin et vers la Motte-Beuvyron, Procès-verbaux du conseil, général de la commune d'Orléans. Reg. D 95, fol. 98. (Arch. commun. Orléans.) M. Driault, professeur agrégé au lycée d'Orléans, a bien voulu faciliter nos recherches sur cette affaire,
3, Hottin, op. cit., t. If, p. 9, note,
un bataillon de Nantais accourus. pour faire partie de la force départementale et renvoyés à la garde des côtes; à ce dîner sans doute les têtes s'étaient considérablement échauffées et l’on avait beaucoup bu à l’extermination des Montagnards ‘. Les deux principaux auteurs du méfait se dérobèrent, momentanément du moins ?, à toute recherche. Mais des violences plus graves furent commises le 16 mars sur la personne du représentant Léonard Bourdon, et, une fois connues de Jeanbon et Lacoste, elles leur firent croire qu’ils avaient échappé à un réel danger *. è
Le 21 mars, les deux commissaires étaient à Cahors ‘. Ils s étaient croisés avec une lettre du Comité Central de Montauban expédiée à Jeanbon le 13 et non moins édifiante que l'incident d'Orléans. A la nouvelle que Montauban devait fournir 240 hommes pour le recrutement ‘, tous les habitants qui craignaient de partir s'étaient agités. Des appels successifs aux enrôlements volontaires avaient envoyé à l’armée tous les jeunes gens vraiment patriotes *, pour ne laisser au pays que les autres; à ces derniers s'étaient joints des volontaires de 1791 et 1792, de zèle très éphémère, revenus récemment des frontières et peu désireux de recommencer une existence
1. Lettre d’un des auteurs du méfait, Robert Tassin Duchesne, à Jeanbon, de Nantes le 11 thermidor an IL : « la malheureuse action que l’état d'ivresse où j'étais me fit commettre » (série D, Arch. commun. Toulon). Ajoutons qu’il y avait alors à Orléans disette et attroupements tumultueux à la porte des boulangers (Reg. D 25 procèsverbaux du conseil général de la commune).
2. C’étaient Olivier de la Roussellière et Robert Tassin. Duchesne; une enquête fut faite contre eux, ils prirent la fuite (Procès-verbal, séance du 26 avril, t. X, p. 164; D 331, Arch. commun. Orléans). Plus tard, nous retrouverons le second en prison à Nantes. Le premier est mentionné comme libéré des prisons de Paris le 28 vendémiaire an III, dans Campardon, Le tribunal révolutionnaire de Paris, Paris, 1866, 2 vol., in-8, t. II, p. 443.
3. Lettre de Montauban, 25 mars à la Convention (Aulard, Acles du Comité de Salut public, t. I, p. 497). ï
4. Procès-verbal de la séance de ce jour du club de Cahors (Arch. nat. DxL, n° 21).