RÉFORMES DE LA CONSTITUANTE
usages despotiques » qui fermaient la marine militaire aux marins du commerce ‘. Nous la citons parce qu’elle fut suivie, le 20 novembre, d’une lettre d'envoi du club de Bordeaux aux Jacobins de Paris rédigée par Jeanbon ? : autrefois officier du commerce attaché au port de Bordeaux, réfugié maintenant chez les Bordelais et secrétaire de leur Société patriotique, Jeanbon répète dans cette lettre les idées exposées dans l'adresse des officiers municipaux; il demande avec eux : que les ofliciers du commerce soient admis au grade de lieutenant de vaisseau, et que, pourvus de ce grade, ils puissent revenir sur les navires de commerce tout en restant entretenus et conservant leur rang, il termine par le vœu : que la marine marchande « ne demeure pas plus longtemps l’esclave de l’autre ».
De leur côté, les matelots et ouvriers accueillis dans les clubs, assourdis de déclamations, y restèrent d'autant moins indifférents que l'engouement général pour l’Angleterre endormait le seul sentiment qui pôt les tenir en haleine : la haine de l’ennemi héréditaire #, et que le pain était rare, -les assignats discrédités presque aussitôt qu’'émis. On réclamait de tous côtés la liberté : la liberté de ne point obéir, de ne rien faire et manger à leur faim, comprirent-ils ‘. On criait à la trahison des nobles : ils pensèrent de suite à leurs officiers dont beaucoup, d'ailleurs, correspondaient effectivement avec les émigrés *, et leurs rancunes longuement comprimées, leurs appétits inassouvis firent explosion. Il y eut des scènes épouvantables, à Toulon en décembre 1789, à Brest le 16 septembre 1790, notamment FE Des atrocités furent commises.
L’émigration en fut notablement accélérée, d'autant plus inquié-
1. Elle est rédigée au nom des « capitaines et officiers de la marine marchande de Bordeaux ».
2. Nous n'en avons que le brouillon, non signé de Jeanbon, mais indiscutablement de son écriture; d’ailleurs, il est alors secrétaire du club de Bordeaux : il prévient les Jacobins que le ministre de la marine, après avoir reçu favorablement les députés de la marine marchande de Bordeaux, loue a fait entendre que tout officiér du commerce devenu lieutenant de vaisseau ne pourrait plus naviguer au compte du commerce, ou ne compterait dans ce cas que comme lieutenant surnuméraire, « prenant toujours rang à la queue des lieutenants appointés »; il s’en indigne et invite les Jacobins à combattre cette idée (12107, Arch. Gironde).
3. Voy. Pariset, article cité, Révolution française, t. XXIX, p. 296, et pour 1792 Aulard, Jacobins, t. III, pp. 499, 621.
4. Ils se précipitèrent, « vers la liberté, ou du moins ce qui paraissait tel, en aveugles furieux. Pouvait-il en être autrement ? Se dépouille-t-on en un jour des brutalités éducationnelles souvent ataviques ? » (Ch. Malato, déjà cité).
5. Un fait entre autres : le 7? mai 1791, le lieutenant de vaisseau de Chaumontel, commandant le vaisseau le Brillant en rade de Cherbourg, fut convaincu de favoriser l’'émigration et de correspondre avec les émigrés (abbé Leroy, Le vieux Gherbourg. p. 115. Voy. sur cet ouvrage ch. x1v).
6. Le 1er décembre 1789 contre le comte d'Albert de Rions, chef d'escadre, précisément un des officiers nobles les plus libéraux, un de ceux qui déploraient naguère le mépris affecté vis-à-vis des officiers roturiers (Maurice Loir, p. 114 et Duruy, La Révolution à Toulon, Revue des Deux-Mondes, 17 mai 1893). Voy. AD vu, 35, Arch. nat. À Brest ce fut encore contre d'Albert de Rions, il dut céder son commandement à Bougainville (AD vu, 35 et Jal, Dictionnaire crilique d'histoire et de littérature, article Bougainville, p. 263).
300 à LA MARINE DE LA RÉVOLUTION AVANT JUIN 1793
tante que, durant la guerre d’ Amérique, on avait déjà souffert de la pénurie d’officiers *. On ne pouvait compter pour Peprayer sur les
successeurs du maréchal de Castries au- ministère : le comte dela
Luzerne jusqu’en octobre 1790, puis M. de Fleurieu # Le second manquait d'énergie, tous deux éfaient en secret hostiles à la Révolution. La Constituante, par les décrets du 26 juin et du 3 juillet1790, garantit à tous les officiers la propriété de leur grade : les états majors continuèrent à se dépeupler *. Elle vota contre l’indiscipline un nouveau code pénal où étaient conservés les châtiments corporels #, il resta lettre morte et les actes de révolte individuels ou collectifs n’en furent pas diminués.
À la fin de 1790 et au début de 1791, après avoir voté un nouveau .
pavillon, rouge, blanc et bleu pour le beaupré, blanc avec quartier rouge blanc et bleu pour la poupe *, la Constituante discuta une
nouvelle organisation de la marine. Les débats montrèrent que la
majorité de l’Assemblée était hostile à l’ancien ordre des choses : le Comité de marine chargé de préparer le travail législatif voulait l’union des deux marines marchande et militaire; l’intendant de marine Malouet f, conservateur par ailleurs, se faisait l’interprète des rancunes des administrateurs contre les. officiers d'épée; d’autres allaient encore plus loin que le Comité, attribuaient aux marins du commerce autant de connaissances qu'aux militaires, et comme les officiers municipaux et clubistes de Bordeaux, comme Jeanbon, souhaitaient qu’il n’y eut plus qu'un seul et même personnel servant alternativement sur les vaisseaux de l'État et sur les navires marchands ’. Partagée entre les rancunes coalisées contre le grand
1. Chevalier, Hist. de la marine française sous la première République, p. 20.
2. De Castries est parti le 24 août 1787; c’est le 24 décembre 1787 que l’a remplacé le comte César Henri de la Luzerne, gouverneur de Saint-Domingue, né à Paris en 1737, lieutenant général; il donna sa démission le 23 octobre 1790, partit pour l'Angleterre en 1791 et, porté comme émigré, se retira en Autriche où il mourut en 1799 (Dict. des Parlementaires). Le 23 octobre 1790 lui succède Charles Pierre. Claret de Fleurieu, directeur des ports et arsenaux au ministère; né à Lyon en 1738, entra dans la marine, travailla avec l’horloger Berthoud dont nous parlerons plus loin, donna sa démission le 12 mai 1791, incarcéré sous la Terreur, député de Paris aux Anciens, exclu au 18 fructidor, membre du Sénat et comte de l’Empire, mort en 1810 (Dict. des Parlementaires).
3. Au 1er octobre 1791, sur 739 officiers, 111 sont en congé, 31 ont demandé leur retraite, 271 sont absents sans congé dont 31 capitaines de vaisseau sur les 53 du cadre et 140 lieutenants sur les 275 du cadre (Etat de situation dressé pour le Comité de Marine de la Constituante, Arch. nat., D xvi, n° 14).
4. Discussion du 16 au 21 août 1790, Archives Parlementaires, t- XVHT, pp. 94-207. Procès-verbal, t. XX VIIL, pp. 18-28 et AD vu, 35.
5. 21, 24 octobre 1790. Archives Parlementaires, t. XIX, pp. 714-748, t. XX, p. 16, Voy. Jal, op. cit., art. Pavillon national, p. 949.
6. Malouet, né à Riom en 1740, intendant en 1780 à Toulon, député du Tiers de la sénéchaussée de Riom aux Etats généraux, passa en Angleterre après le 10 août, rentra en France sous le Consulat, réintégré dans l’administration de la marine, commissaire général à Anvers, conseiller d'Etat, baron de l’Empire, suspect de royalisme
en 1812 et exilé, ministre de la marine sous la première Restauration, mort en 1814,
Le des Parlementaires).
. Voy. AD vu, 39, un résumé des discussions dans le Comité de marine à ce
Le