JEANBON PASTEUR A CASTRES
faits par Olivier Desmont à son caractère trop entier, comme le prouve le peu de relief du pasteur qu’on lui a préféré en fin de compte : Rabaut Pomier, une personnalité effacée, né pour un rôle de second plan etqui devait s’y tenir toute sa vie. Au jour où les deux concurrents de 1778 se retrouveront dans la Convention, Jeanbon Saint-André affrontera les responsabilités et les périls des missions aux armées et sur les flottes, siégera au fameux Comité de Salut public; Rabaut Pomier bornera son audace à figurer dans ce groupe des soixantetreize qui protesteront en faveur des Girondins, mais secrètement, n’osant défier la mort. Le conflit de Jeanbon avec les consistoires de Montauban et Bordeaux, démontre que, si elle fait l'éducation politique des pasteurs, l'administration des Églises leur réserve nombre de difficultés, quand, par aventure, ils ont un tempérament énergique et veulent requérir de la masse indisciplinée des fidèles l’oubli de la personnalité dans l’obéissance.
La question la plus délicate alors pour le pasteur est celle dé l'altitude qu’il doit adopter et imposer à sa communauté vis-à-vis de l'État. Etant donné que les non-catholiques sont des rebelles, que le gouvernement les laisse subsister et prier, mais n’établit pas de modus vivendi auquel ils puissent se conformer, chaque pasteur court le risque de provoquer la rigueur des lois à propos de tout acte de son sacerdoce ou de son administration. En toute circonstance, par suite, il lui faut pressentir les dispositions, les intentions des administrateurs royaux, scruter leur caractère, flatter leurs subalternes et leur entourage. Jeanbon, comme les autres ministres du Languedoc, est privilégié, car le commandement pour le roi dans la province appartient au comte de Périgord ! digne successeur du prince de Beauveau, un de ces beaux caractères aux idées larges et aux intentions généreuses, qu’on remarque dans la noblesse à la fin de l’ancien régime : le comte de Périgord à l'égard des réformés suit les avis du grand Paul Rabaut, intendant et subdélégués ?, celui de Castres entre autres *, tiennent à limiter, et il n’est pas jusqu’à Mer de Royère ‘, l’évêque de Castres, qui ne donne l’exemple de la tolérance et d'une charilé éclairée. Dans cette région, Jeanbon nous
1. Gabriel-Marie de Talleyrand-Périgord, comte de Périgord et de Grignols, gouverneur de la Picardie et du Boulonnais, nommé en août 1771 commandant pour. le roi dans la province du Languedoc. Voy. sur lui Desgenettes, Souvenirs de la fin du ‘ xvine siècle et du commencement du xix° où Mémoires de R. D. G. Paris, 1835, 2 voi. in-8, t. Il, p. 49.
2. Intendant jusqu’en 1786, M. de Saint-Priest fils, en somme tolérant. Le subdélégué de Nîmes, M. d’Alizon, apparaît dans la correspondance de P. Rabaut comme protecteur des réformés.-
3. « Tolérant par principe et par caractère », et « homme très doux et porté au bien » (Jeanbon, lettres du 24 mai 1780 et du 1° mai 1782. Papiers Rabaut, ILE. Correspondance, 1779-1782, pp. 45 et 147. Bibl. de la Société de l’hist. du protestantisme français).
4. Mgr de Royère, successeur en 1773 de Mgr de Barral, admet les réformés même dans sa société et à sa table. La Révolution réveillera en lui le fanatisme (Révolution française, t. XXXIV, pp. 455-460).
l’a dit.plus haut, les violences deviennent três rares ‘. Bientôt cependant Jeanbon éprouve les dangers de la situation précaire faite aux réformés. En 1773, un dénombrement général de la population ordonné par le ministère, amène les intendants à réclamer aux pasteurs calvinistes la liste des baptêmes et mariages qu’ils ont célébrés ?, demande insolite puisque légalement de tels actes sont sans valeur, et même interdits, demande qui met l'esprit des pasteurs aux champs ; ajoutez que Paul Rabaut engage ses confrères à lui envoyer un recensement de leur troupeau pour dresser un tableau d'ensemble des communautés réformées qu’il fera présenter à la cour. Jeanbon Saint-André envoie alors à P. Rabaut des observations qu’il dit provenir de ses collègues *, qu’il a du moins faites siennes par la netteté avec laquelle il les expose et les discute : il serait très essentiel évidemment « que le ministère connût que le nombre des protestants mérite de sa part quelque considération », et même que l’on formäât «une espèce de réclamation universelle des droits qu’on nous refuse si injustement ». Pourtant si cet état de situation des réformés n'’arrive pas jusqu’au ministère il sera inulile, s’il y parvient, n’étant pas transmis par les intendants il sera regardé comme un acte de méfiance contre eux, et s’il n’est pas conforme à ceux qu’ils auront dressés il excitera davantage encore leur mécontentement ; or, les intendants « sont à peu près tout pour nous en province. Ils peuvent à leur gré adoucir la loi ou en aggraver la rigueur sans paraître s'en - écarter ». Jeanbon termine sur cet avertissement, et l'événement prouvera que ses craintes n'étaient pas vaines “. Ainsi notre pasteur, dès le début de son ministère, pense que les protestants doivent se conduire vis-à-vis du pouvoir sans pusillanimité, mais avec une extrême circonspection. Dans le sermon de 1778, prononcé à l’occasion de la naissance de Madame, et d’autant plus important qu'il était destiné à l'impression, les idées sont aussi prudentes et sensées : Jeanbon, avec tact et mesure, y dépeint les malheurs de ses frères, el, respectueusement, il demande que des améliorations soient apportées à leur sort. Oh, il les sollicite bien légères! non pas l’égalité de traitement avec la religion d’État, le catholicisme, ou le partage des fonctions et des honneurs avec les catholiques, simplement la liberté de prier à l'écart et la concession d’un état civil . Il y affirme très haul,
1. Voy. sur des tracasseries isolées Coquerel, op. cit., t. IT, p. 518. 2. Le comte de Périgord demande aussi aux protestants le nombre et l’organisa- tion des églises, la topographie, les productions, l’industrie des pays qu'habitent les réformés, les noms et âges de leurs ministres, « comment les protestants ct les catho liques vivent d'accord ». Voy. çêtte enquête pour la province des Basses-Cévennes dans une «statistique protestante du xvui° siècle » de la collection Coquerel (Bibliothèque de la Soc. d’hist. du protest. français), document des plus curieux qu’il serait bon de publier. 3. Lettre du 25 septembre 1773 à P. Rabaut, Bulletin de la Soc. d’hist. du protest, français, 1894, p. 341. ; k 4. Lettre du 17 février 1774 à P. Rabaut (Papiers Rabaut II D. Correspondance, p. 204; Bibl. de la Soc. d’hist.-du protest. français). .! 5. « Que vous demandons-nous ? des temples fastueux ? des honneurs? des dignités ? Non, nous ne demandons que la grâce de vivre en paix sous vatre gouvernement...
26 JEANBON PASTEUR A CASTRES
mais sans platitude, les sentiments d'affection et de dévouement de ses coreligionnaires et de lui-même pour la royauté; en réponse à ceux qui prenaient texte du gouvernement démocratique des Églises pour dénoncer à la couronne les tendances républicaines des -réformés, il dit à ses frères : les rois sont « les soutiens de l’État, les lieutenants de Dieu sur la terre, ses délégués pour exercer la justice, en un mot, nos conducteurs et nos maîtres... Qu'est-ce qu’un roi? C'est un père que Dieu a établi sur une famille immense afin de veiller à sa Se es à ses besoins, la garantir des attaques de ses ennemis... .... Au plus fort des tribulations, vos pasteurs n’ont cessé de vous exhorter avec force à craindre Dieu et à honorer le Roi. C’est la doctrine constante et invariable de nos églises, celle que nos Réformateurs ont prêchée........… », et aux. arguments tirés du passé factieux des calvinistes, il oppose ce cri de la raison et du cœur: « Cendres des deux Henris, vous nous êtes témoins du zèle qui nous a toujours animés au service de nos Maîtres. L'un trouva on nous un asile. L'autre combattit et triompha par. nos mains. » À cette profession de foi générale il joint un éloge bots asle de Louis XVI et de Marie-Antoinette. Enfin, se tournant vers les catholiques, le prédicaleur, dans une péroraison d’un élan magnifique, fait appel à leur esprit de concorde et de charité !. Jeanbon Saint-André semble donc avoir, en 1778, pour la royauté et les catholiques, plus el mieux que les pensées de soumission qu'inspire la prudence à des opprimés, de véritables sentiments d'affection. Ce n’est pas là un fait isolé, de semblables manifestations se retrouvent chez tous les pasteurs d’alors : déjà le synode national de 1748 proteste de l’obéissance des religionnaires et de leur affection pour le roi qui les frappe ?, les suivants renouvellent cette manifestation * ; à Louis XV, si méprisable pourtant, les églises ont payé quand il est mort un large tribut d’éloges funèbres et de pleurs, comme si pour elles seules il était demeuré le Bien- Aimé *; des sermons de titre significatif ont adressé au nouveau
donner le jour à des enfants qui apprendront de nous à bénir votre nom, et exercer sans éclat, sans orgueil, un culte,dont la tolérance ne saurait produire des inconvénients. » Et s'adressant aux catholiques : « Nous ne sommes point jaloux de vos privilèges, nous vous voyons sans envie occuper tous les postes brillants de l’État. Serait-ce donc trop à vos yeux qu'il nous fût permis de jouir dans l'obscurité des droits les plus naturels de l’homme et du citoyen? »