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au 20 juin elle avait été renforcée de six autres, mais à bord de chaque navire équipements et approvisionnements se ressentaient de la négligence d'ouvriers et d’administrateurs qui s'étaient plus occupés des affaires politiques que de leur travail, et on n'avait même pas pourvu à l'habillement des équipages.
Les hommes qui montaient les divers bâtiments s'étaient déjà trouvés aux prises à terre à propos des querelles des partis. En quittant Brest et Lorient, ils ne firent pas trêve à leurs discordes. Les officiers nobles et les officiers du commerce se détestaient. Les premiers, royalistes, « revêtus de leur ancien uniforme ou alliant avec le nouveau les boutons et les distinctions de l’ancien ne cachaient pas si bien leur morgue et leur dépit qu’ils ne les laissassent échapper de temps en temps »; ils appelaient leurs rivaux : les officiers « de nouvelle fabrique », et l’un d’eux, rebuté par le ministre dans ses demandes d'avancement, s’écriait : « si c'était un foutu capitaine marchand qui eût demandé un commandement il l’eût obtenu ‘ ». Les capitaines du commerce leur rendaient leurs mauvais procédés, et pétitionnaient ouvertement pour obtenir: de la Convention la destitution des nobles; ils accueillaient avec plaisir tous les propos malveillants qui circulaient sur le compte des ex-privilégiés : un tel était émigré, tel autre avait une correspondance avec Coblentz, etc. ?. Parmi les capitaines du commerce eux-mêmes, les Girondins et les Montagnards continuaient à bord les âpres discussions du club de Brest, scrutaient réciproquement leur passé politique pour en noter les faiblesses et les colporter *. L'organisation générale des états-majors n'avait pas encore paru, en sorte que tous s’irritaient de ne pas être confirmés dans la possession de leur grade. On les payait en assignats, voire en assignats démonéltisés, autre sujet de mécontentement très légitime *. Les colères étaient atlisées par un ambitieux sans scrupule, Ker-
1. Rapport Jeanbon sur les mouvements de l’escadre Morard de Galles ; dénonciation contre Trinqualcon, capitaine, Faye, La Palisse, lieutenants sur le Revolutionnuire (BB*#, 20, fol. 219-222, Arch. marine). Des officiers sont blessés quand on les appelle citoyens, d’autres sortis de la marine royale la regrettent ouvertement (BB#*, 20, fol. 201).
2. Pétition de Thomas, capitaine du Northumberland à la Convention contre les officiers nobles (BB#, 20, fol. 92-106, Arch. marine). Le capitaine Richery ou Larichery, accusé faussement d'émigration (Procès-verbal de la Convention, t. XVI, p. 71, D xvr, no 3, Arch. nat.); dénonciation de Crevel contre le capitaine Bonnefous qui correspondrait avec Coblentz (BB*, 20, fol. 192).
3. Séance extraordinaire du club de Brest au sujet du lieutenant de vaisseau Lucadou, affilié aux Jacobins de Paris, procès-verbal signé de Thomas le capitaine du Northumberland, 1er juin (BB#*, 20, fol. 225).
4. Kerguelen au ministre, Brest 17 mai (BB#, 20, fol. 167), plaintes de Morard de Galles du 18 septembre (rapport Jeanbon sur l'insurrection de l’escadre, pièces justif., p. 64, dans l'édition de l’Imprimerie nationale. Bibl. nat., Le3®, n° 62 (l’édition de Brest est de pagination différente). Noter que le 12 mai Dalbarade avait annoncé qu'on imprimait l’état des officiers militaires et civils de la marine, à la suite d’un décret du 28 avril ordonnant de rechercher les causes du retard apporté à l'exécution de cette mesure (Aulard, Actes du Comité de Salut public, t. IT, p. 556). La mesure avait été prescrite le 2 et le 8 avril (Procès-verbal, t. IX, pp. 88 et 146). Nous n'avons vu nulle part que cette impression ait été achevée.
guelen. Rétabli dans les cadres avec le grade de capitaine de vaisseau, appelé comme adjoint par Monge, Kerguelen avait fait au ministère de la marine le plan d’une expédition qu’il jugeait devoir être très fructueuse et dont il escomptait le commandement et les profits. Dalbarade’avait ajourné son entreprise pour l'envoyer comme contreamiral commander sur l’escadre le vaisseau l’Auguste : « Je fus
désespéré, dit-il, de voir échapper l’occasion de rendre un grand service à ma patrie », en réalité, il récriminait sur la croisière peu lucrative assignée à l’armée navale, répétant à ses inférieurs que là où il voulait les mener, chacun en captures aurait gagné 10,000 livres t. EL entre tous ces hommes jeunes et passionnés, aigris et inquiets, sur le pont étroit du vaisseau les heurts étaient incessants, inévitables, les blessures d’amour-propre s’envenimaient.
Obsédés de leurs préventions et de leurs griefs, aux aguets des nouvelles de Brest et de Paris, les officiers délaissaient la tâche journalière, pratiquant l'oubli de leurs devoirs ils n’avaient plus d’autorité pour rappeler au matelot sa consigne. Les nobles dédaignaient, comme par le passé, de gagner la confiance des équipages, les roluriers associaient leurs subordonnés à leurs rancunes ?. Ajoutez les maladresses individuelles, par exemple celles de Thomas capitaine du Northumberland, qui suspect d’avoir voulu naguère abandonner son poste aux colonies, promettait maintenant à sés hommes des prouesses d’une telle témérité qu’aller au combat sous un tel chef leur paraissait le gage d’une mort certaine *. Or, matelots et soldats de marine élaient déjà fort mal disposés. Bretons et normands ne s’enlendaient pas, et ces derniers voulaient retourner chez eux faire la pêche *. Beaucoup étaient restés royalistes et très attachés au culte insermenté. D’autres, montagnards exaltés, croyaient que la
1. Kerguelen, Relation des combats et des événements de lu guerre maritime de 1778, mélée de réflexions sur les manœuvres des généraux et terminée par un précis des principaux événements de la guerre présente, des causes de la destruction de la marine française et des moyens de la rétablir, déjà cité, Paris, an IX, 1 vol.,in-8, p. 853 et Un mot de vérilé ou renseignements donnés par Yves Joseph, Kerguelen sur l'affaire de Quiberon (BB#, 20, fol. 155-162, Arch. marine). Voy. BB#*, 20, fol. 194 et fol. 138, qui montrent ses vrais sentiments. Kerguelen-Tremarec (Yves-Joseph de), né à Quimper en 1734, garde-marine en 1750, enseigne en 1755, lieutenant provisoire en 1761, confirmé en 1763, chargé d'un voyage aux Terres Australes au cours duquel il découvrit le 1er mai‘1771 la terre qui a gardé son nom, capitaine. chargé d’une nouvelle expédition, cassé en 1775 pour débauches, trafic de marchandises emportées secrètement à son bord, abandon d’un canot chargé d'hommes, insultes à ses ofliciers, autorisé à commander un corsaire dans la guerre d'Amérique. Réformé en 1796, mort en 1797 (Biographie bretonne et Guérin, “Hist. maritime de la France, t. Il, p. 440 ssq.).
2. Voy. Rapport Jeanbon texte et pièces justif., BB*, 20. Arch. marine, passim.
s: BB", 20, fol. 92-106, Aperçu de la conduite du ciloyen Guillaume Thomas depuis la Révolution, Brest, 1° vendémiaire an IIL, et ibid., fol. 226, 235, 242. Rapport de Marec du 13 ventôse an LI, BB‘, 20, fol. 326-329.
4. Rapport Jeanbon. Kerguelen, Relation des combats, etc. p. 289, BB#, 20, fol. 196. Beaussard justifie la turbulence de l'équipage de la Côte d’Or par l’article VII de la Constitution de l'an I donnant à tous le droit de manifester leur pensée et de s’assembler (Rapport Jeanbon, pièces justif., pp. 71-73).
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liberté consistait dans la suppression de toute contrainte ou discipline. Les uns et les autres n'avaient que trop retenu de leur séjour à terre les assertions et déclamations des clubistes el des journaux : mis au
courant des divisions de leurs officiers ils ne savaient plus auquel
croire, jugeaient tout possible et vraisemblable de la part des supérieurs. Payés en assignats eux aussi, nourris de salaisons, partis sans vêtements, tous souffraient matériellement, plus de 600 tombèrent malades ‘. Enfin dans le nombre se trouvaient des individus d’allure louche, ét peut-être faut-il voir dans un certain Verneuil, soldat de marine au passé fort aventureux, un affidé des agents anglais ?. Il n'était pas besoin de lui, du reste, pour égarer la foule ignorante et misérable qui servait sur l’escadre, et Jeanbon, Kerguelen après lui ont ainsi résumé la situation : « les équipages avaient peu de confiance dans leurs chefs, et les officiers n’en avaient pas davantage les uns à l'égard des autres. »
En présence de pareils éléments de désordre que pouvaient les généraux? Jusqu'en septembre, les deux contre-amiraux furent Kerguelen dont nous venons de montrer l'attitude, et Lelarge, ancien officier bleu, capitaine de 1780 affecté au service des ports, marin capable et de grande dignité dans sa vie privée, mais suspect aux montagnards de l’escadre par ses alliances avec la famille bourgeoise la plus puissante et la plus dévouée à la faction girondine dans Brest, les Bergevin *. Le vice-amiral Morard de Galles, commandant
en chef, avait été nommé capitaine de vaisseau en 1781, sur la pro-
position de Suffren pour sa belle conduite au combat de la Praya #‘;
1. BB#, 20, fol. 315-316. Kerguelen, op. cit., pp. 351-356, confirmé par le rapport de Maïec ; six cent vingt-sept malades au 1er octobre 1793 (BB, 38, fol. 381).
2. Rapport Jeanbon. Les révolutionnaires ont si souvent accusé Pitt d’avoir soudoyé toutes les intrigues contre la Révolution qu’on a fini par ne plus les croire. Voy.
- cependant The manuscripts of J. B. Fortescue, déjà cité, les ouvrages sur l’Angle-
terre et l’émigration, l'Angleterre et la Vendée, etc., et Revue historique, octobrenovembre, 1894, p. 147, analyse de Secret service under Pitt by Fitzpatrick.
3. Le Ministère de la marine n’ayant mis à notre disposition qu'un très petit nombre de dossiers d'officiers de marine, nous avons dû, pour leurs états de services, nous confier à Levot (Brest pendant la Terreur), où à la Biographie bretonne, du même, ? vol., grand in-4, Paris, 1852, à Guérin, Hist. de la marine contemporaine de France, Paris, 1849, in-4, aux Gloires maritimes de la France, de Levot et Doneaud, Paris, 1866, in-8, complétés et rectifiés par l'Etat de la marine de 1790 et la liste de 1791 ou liste Thévenard (AD vir, 41, Arch. nat.). Jean-Amable Lelarge, né à Louisbourg (Canada) le 17 avril 1738, navigue dès 1751 comme pilotin surnuméraire sous les ordres de son père officier bleu. Capitaine du 26 décembre 1782, directeur de port en 1790. Contre-amiral en 1793, interné à Laval en frimaire de l’an Il, remis en service en l'an III comme commandant des armes à Rochefort, vice-amiral en l’an V, retraité le 23 ventôse an IX, chevalier de la Légion d'honneur le 26 prairial an XII, mort à Plabennec le 11 mars 1805. 11 avait épousé Mauricette de Bergevin. Un Bergevin faisait partie de l'administration fédéraliste du Finistère, un autre était juge du tribunal du district, un troisième ordonnateur à Rochefort, un quatrième lieutenant de vaisseau (Levot, Brest pendant la Terreur, notes, pp. 91, 121, 139; notes 1 et 2, p. 141).
4. Morard de Galles Justin-Bonaventure, né à Goncelin (Dauphiné) en 1741, mort à Guéret en 1809, garde-amarine à seize ans, enseigne en 1765, lieutenant en 1777, assiste à la bataille navale d’Ouessant, aux combats livrés par Guichen dans les Antilles, accompagne Suffren dans l'Inde, nommé capitaine le 1e: juin 1781, resta sans
482 sie MISSION DE JEANBON A BREST
caractère loyal, estimé de tous ses: subordonnés, paternel pour le matelot, superbe de bravoure devant un péril visible, il était troublé, perplexe devant une situation aussi anormale; après avoir refusé son commandement ‘, il l'avait accepté avec répugnance, l’exer-
çait avec anxiété; il demandait avis sur tout à son capitaine de
pavillon Bonnefous, et comme tous deux étaient nobles, les décisions du commandant en chef, pour peu qu’elles déplussent aux malveillants, étaient attribuées à l'influence de son aristocrate conseiller ?.
Avant les graves événements qui désorganisèrent l’escadre en septembre, de fâcheux incidents s'étaient déjà produits.
Le 13 juin, sur la Bretagne, capitaine Richery, contre-amiral Lalarge, sur le Terrible, capitaine Bonnefous, au moment d’aller rallier l’escadreles marins avaient refusé de quitter Brest, les uns alléguant qu'ils étaient trop peu nombreux, que l'insuffisance des effectifs avait été calculée pour les livrer à la croisière anglaise au large et que la nation avait supprimé toutes peines et punitions, les autres réclamant leurs aumôniers. 44 des mutins avaient été DÉSREIES et emprisonnés *.
L’insurrection fédéraliste augmenta le désarroi qui régnait sur la flotte. À l’époque où la Bretagne et le Terrible venaient la joindre, on apprit le coup d’État du 31 mai-2 juin. Un jeune homme, Thomas Raby, qui en avait été témoin à Paris, revint à Brest, se présenta le 10 juin à l’administration départementale à Quimper, et lui fit des événements un récit qui se terminait par cette philippique : « Marchez à Paris pour Paris même, que tous les actes qui pourraient rappeler l’infâme conspiration du 31 mai soient anéantis *. » Il tint un langage analogue à la Société populaire de Brest, qui, d’ailleurs, sous la présidence d’un juge du district, Lebronsort, s’occupait de l’organisation d’une nouvelle force départementale à envoyer
emploi de 1785 à 1792, contre-amiral à la fin de 1792, vice-amiral en 1793, réintégré en 1795, commandera l’expédition d'Irlande, sénateur en 1804, comte de l'Empire (Gloires maritimes; Aulard, Actes du Comité de: Salut public, t. WI, p. 215).