CHAPITRE XII
Dissensions dans les départements bretons et sur l'escadre Morard de Galles, — Révolte de l'escadre. — Effet sur les Représentants à Brest, Tréhouart et Bréard, et sur le Comité de Salut public. Envoi de Jeanbon et Prieur de la Marne à ?’escadre et à Brest. — Leur arrivée à Brest, la commission des quatre Représentants.
: État d’esprit de Jeanbon, son enquête, son rapport sur l'insurrection de l’escadre, analogie entre les faits révélés et la trahison de Toulon, discussion de ce rapport, les principaux inculpés au tribunal révolutionnaire de Paris. Conclusions du rap- . port : nécessité d’exclure de l’escadre et de Brest les éléments non démocratiques. — Arrivée des vaisseaux rapatriés de Toulon, officiers soupçonnés de trahison, quelques-uns traduits au tribunal révolutionnaire. — Epuration de l’escadre et promotions, Villaret-Joyeuse, état d'esprit des officiers démocrates, mesures en faveur des matelots et des ouvriers. — Epuration de la population dans Brest et les cités voisines, éducation civique de la démocratie brestoise. — Travaux de la marine. — Mouvements de nos forces navales, envoi de frégates en croisières etau blocus de Noirmoutiers, attente du convoi d'Amérique. Sortie de l'amiral anglais 4 Howe, le convoi d'Amérique ne viendra pas, projets de Villaret, entrée des Vendéens en Bretagne et crainte d’une descente des Anglais, envoi au large de la division Van Stabel. — Résultats obtenus par Jeanbon en brumaire, la colonie révolutionnaire de Brest et la marine de l'Océan. — Difficultés qui restent à vaincre, Jeanbon établit le code pénal maritime de la Terreur. — Jeanbon enlevé à Brest . | par le Comité de Salut public pour une mission contre les Vendéens. 4
L'arrêté du Comité de Salut public du 22 septembre, qui déterminait le départ de Jeanbon et de Prieur de la Marne, assignait comme but à leur mission « l’armée navale commandée par le vice-amiral Morard de Galles pour y prendre telles mesures de salut public »qu'ils jugeraient convenables. Huit jours après, le 30, un autre arrêté, considérant « que les malveillants ne cessent de travailler la ville de Brest », enjoignait aux deux Représentants de s’y rendre pour surveiller la marine et les autorités constiluées ‘. Nous avons déjà mentionné l'agitation qui troublait les départements de l’ancienne Bretagne, et la croisière fâcheuse assignée à l’escadre Morard de Galles. L'arrêté du 30 septembre, venant après celui du 22, semble indiquer chez le Comité de Salut public la croyance à une corrélation entre les troubles signalés et les vicissitudes de la croisière. Un exposé précis de ces deux ordres de faits montrera si le Comité de Salut public voyait juste. Cet exposé est d'autant plus nécessaire que les événements que nous allons raconter seront l’objet d’un
1. Arrêté du 22 septembre : Aulard, Actes du Comité de Salut public, t. VII, p.2. Arrêté du 30 : ibid., p. 182. :
rapport de Jeanbon et influeront sur tout le cours de sa mission à Brest.
Avant méme la sortie de la flotte, le ‘désordre était fort grand à Brest et dans la région voisine.
La malveillance était extrême parmi les gens des campagnes . et dans les villes. Les paysans, « peuple qu'une langue inconnue sépare de vous, dira Jeanbon à ses collègues, peuple qui connaît à peine vos lois, qui adore ses prêtres, et qui porte dans ses erreurs cette ténacité de jugement qui le distingue particulièrement ‘-», les paysans étaient des ennemis irréconciliables de la République ; toutefois, malgré les assignats, les réquisitions, le maximum, ils avaient élé trop sévèrement châtiés, après leur soulèvement en mars, pour être menaçants et ils ne devaient point le devenir tant que les Vendéens ne perçaient pas au-delà de la Loire ou les Anglais sur les côtes ?. Mais les royalistes des ports : ouvriers, Halelots. “officiers de marine, à portée de la Vendée où d’anciens officiers de marine commandaient les insurgés *, en face des Anglais devenus pour eux les défenseurs du trône et de la religion, constituaient un réel péril.
La majorité des habitants des villes était républicaine, leurs gardes nationales avaient écrasé naguère l'insurrection paysanne, et Michelet a décrit l’admirable élan qui, aux premiers bruits d'une guerre maritime les avait portés au devant du flot sur les rochers, sur les grèves, pour prévenir un débarquement de l'ennemi héréditaire Mais ils étaient divisés en Girondins et Montagnards acharnés à la perte les uns des autres. Les bourgeois ralliés à la Gironde avaient la prépondérance. Quelques-uns des Représentants bretons à la Convention, Lanjuinais, Kervelegan du Finislère, s'étaient signalés par leur animosité vis-à-vis de la gauche de l’Assemblée. Une force départementale, levée dès le 11 décembre 1792, était venue les soutenir, et les avait, on se le rappelle, durant la nuit du 9 au 10 mars 1793, protégés contre les énergumènes : parisiens *. Les partisans des
1. Rapport Jeanbon. Comme il existe deux rapports de Jeanbon où il est question de l'affaire Morard de Galles, nous désignerons le premier, après en avoir donné le titre à la note 1 de la page suivante, simplement sous le nom de rapport Jeanbon et le second sous son titre entier, celui que nous citons ici: Rapport des Représentants envoyés à Brest et auprès de l’armée nuvale. Bibl. nat., Le39, n° 61. Voy. lIntroduction, p. IV. Voy. Prieur de la Marne au Comité de Salut public. Pontivy, 23 brumaire an II, sur le fanatisme et l'ignorance du paysan breton (Aulard, Actes du Comité de Salut pubtic, t. VIII, p. 401), Lequinio dans sa Guerre de la Vendée et des Chouans. Paris, 30 brumaire an LIL, in-8, Cambry, Voyage dans le Finistère, ete. Le 27 germinal an [I, Jeanbon notifiera au ministre de la marine que les habitants de la côte de Penmarch sont restés pilleurs d’épaves (Arch. commun. Brest).
2. Voy. sur l'insurrection de Mars déterminée par la levée des 300,000 hommes, Levot, Brest pendant la Terreur, pp. 71-81. En juillet 1792, une autre avait été réprimée à Fouesnant près Quimper.
3. Charette, Bernard de Marigny, ex-lieutenant de vaisseau, frère d’un contreamiral de la Liste de 1791 (Guérin, p. 398, note). Voy. Lequinio, Guerre de la Ven- dée et des Chouans.
4. Voy. Wallon, La Révolution du 31 mai, t. [, pp. 393-398; lettres de Blad,
Girondins dominaient tous les clubs, toutes les administrations des départements de l’ancienng Bretagne. Ils réprimaient rigoureusement la propagande et les manifestations de leurs adversaires, à la grande colère de ceux-ci. Comme partout ailleurs, les deux factions s’abandonnaient aux pires violences de langage, se suspectaient réciproquement de trahison #.
La population des arsenaux et rades à Brest et à Lorient, avait pris parti dans le conflit, elle suivait les'débals des sociétés populaires et les nouvelles des journaux. Parmi les ouvriers, matelots et soldats de marine, tous ceux qui n'étaient pas obstinément royalistes étaient allés au parti avancé, qui flattait leurs appétits.et leurs goûts d’égalité; les employés de l'administration et les officiers non nobles, recrutés dans la classe bourgeoise ou alliés à elle par des mariages, menacés par les ambitions brutales de leurs inférieurs comme elle l'était par le peuple, avaient lié partie avec elle et avec la Gironde. Administrateurs et officiers favorisaient la tendance des clubs et autorités constituées à abuser de l’énervement du pouvoir central, de la faiblesse de Monge, et à disposer souverainement du personnel, des ressources de notre marine ; d'autre part, l’insubordination des marins et ouvriers s’autorisait de l'attitude politique de leurs supérieurs, les accusations de trahison lancées par les Montagnards parisiens à la Gironde trouvaient facilement accueil dans ces esprits crédules et bornés.
Les conséquences de cet état de choses, aggravées d’ailleurs par le désarroi ministériel, apparurent quand il fallut organiser l’escadre de l'Océan à l'ouverture des hostilités avec l'Angleterre.
On employa un temps fort long à armer les vaisseaux de Brest et Lorient et à les envoyer rejoindre en avril et mai la division du capitaine Villaret-Joyeuse stationnée à Quiberon depuis la fin de mars. Ces vaisseaux pañftirent l’un après l’autre, au fur et à mesure de l'achèvement des préparatifs ?, et si les Anglais n’avaient élé absorbés par la mise en défense de leurs colonies et stations lointaines, nul doute qu’ils eussent aisément anéanti en détail cette armée ‘ de concentration si lente. Composée à la fin de mai de sept vaisseaux,
publiées par M. le docteur Corre (Révolution française, t. XXIX pp. 534-557), Buchez et Roux, le Moniteur, etc. Baudot (Notes historiques, p. 233), hote des projets des députés bretons à la Convention tendant à un coup d'État contre la commune de Paris et pour dominer la Montagne.
1. Voy., Levot, Du Chatellier, op. cit. Voy. le Rapport sur les mouvements qui ont eu lieu sur l’escadre de la République convmandée par le vice-umiral Morard de Galles, et sur sa rentrée à Brest, par Jeanbon. Bibl. nat., Les9, n° 62, sur les bourgeois de Brest, « qui n’avaient consenti à adopter les principes de la liberté que sous a condition tacite que ce serait à leur profit ».
2. On a déjà parlé de la croisière Villaret. Sortent de Brest pour s’y joindre : v Achille et Le Suffren le 8 avril ; l'Engageante le 9 ; Lx Convention, le Neptune, le Téméraire te Tourville, le 22 ai: le Trajan la rejoint, de Lorient, le 23 mai; l’Indomptable y arrive le 14 juin, La Bretagne et le Terrible le 15 juin, l’Auguste, le Juste, le Northumberland, le 20 juin (BB, 22, fol. 359. Arch. marine). Voy. rapport du ministre
au Comité de Salut public du 12 mai (AF*%1, 138. Aulard, Actes du Comité de
Salut public, t. IV, p. 126).