Déjà cité, même chapitre p
ÉTAT D'ESPRIT DES OFFICIERS DÉMOCRATES Da
de la marine et l'invasion dans les cadres d'éléments de valeur discutable dataient de loin et rendaient la tâche des Représentants très difficile. On a dit que Jeanbon et ses collègues avaient chassé les officiers d'âge et d'expérience pour les remplacer par des jeunes gens absolument novices. Or, aucun des contre-amiraux promus par eux n'avait moins de quarante ans et n’était un marin improvisé !; ils ont gardé plusieurs des anciens capitaines, ont pris tous les nouveaux, sauf deux, parmi les lieutenants. Sans doute tous les lieutenants étaient de date récente, il ne faut pourtant pas se figurer que les capitaines écartés avaient beaucoup plus d'âge et d’expériencecar les officiers qui n’avaient pas émigré avaient gravi les grades supérieurs, depuis les débuts de la Révolution, avec une rapidité extrême; en 1793, Duplessis-Grénedan, avait vingt-neuf ans, Coëtnempren, treute, Boïssauveur, vingt-neuf, et ils étaient capitaines depuis peu ?. Leurs remplaçants n'étaient pas sensiblement plus novices dans la guerre d’escadre, l’inexpérience était la même chez les uns et les autres. Les généraux et chefs de brigade que les Représentants aux armées el Bouchotte nommaient à chaque instant se trouvaient aussi neufs; mais la guerre les formait, ceux qui manquaient d'aptitude étaient vite décelés par les circonstances, on les destituait aussi rapidement qu’on les avait élevés, et ainsi la sélection se faisait ainsi peu à peu dans l’armée de terre. Jeanbon et ses collègues ne pouvaient penser que la guerre maritime allait chômer et que les occasions manqueraient de mettre à l'épreuve les nouveaux états-majors, de vérifier d'après les services rendus les nominations et destitutions prononcées. X
Évidemment, les marins élevés aux grades supérieurs par les conventionnels montagnards n'avaient plus l’exquise courtoisie, les manières raffinées des « talons rouges »: Sauf chez quelques-uns, leur ton et leurs allures faisaient souvenir de leurs origines plébéiennes. Jurant et sacrant à l'égal du père Duchêne, ils se souciaient peu d’affecter vis-à-vis des Anglais la suprême politesse de leurs prédécesseurs, leur orthographe était déplorable, plusieurs avaient un penchant malheureux pour la boisson *. Les Représentants les traitaient d’ailleurs en conséquence, leur interdisaient toutes les recherches de confort auxquelles se plaisaient les officiers de la marine royale, par exemple, les fours à pâtisserie ‘, qui rendaient
1. Villaret, quarante-cinq ans; Bouvet, quarante; Martin quarante-un; Cornic- Dumoulin, soixante-deux ; Nielly, quarante-deux; van Stabel, quarante-neuf.
2. Levot, p. 120, note, et p. 121, note 2, tous trois sont nommés lieutenants en 1791, Voy. sur la préférence de Bouchotte pour les jeunes ofliciers « plus propres à servir la Révolution que ceux qui plient sous de vieilles habitudes », Chuquet, Hondschoote,
k 3. Voy. AFu 268, lettre du 30 frimaire de l’adjoint à la 6° division, au Représentant Gillet ; Arch. Marine, lettres de Van Stabel, Nielly, Lucadou (BB# 36, fol. 151 ; BB# 22, fol. 161); Levot, p. 234, note 1 : discours ridicule du capitaine Tiphaigne; Jal, Dictionnaire historique, p. 1051 : sur la courtoisie du capitaine Pillet qui fait exception; Journal de Bordeaux du 6 pluviôse an Il (Biblioth. commun. Bordeaux).
4. Arrêté du 3 brumaire (Recueil des arrétés pris par le républicain Jeanvon), Jour-
l'installation à bord plus compliquée et plus coûteuse. En revanche, presque tous étaient désormais animés des mêmes sentimen{s. Ils avaient un zèle à toute épreuve pour la République et la Montagne qui servaient leurs rancunes à l'égard de l’ancienne marine, qui avaient fait leur élévation et leur promettaient le plus bel avenir : « Comment ne serais-je pas patriote, écrira le capitaine Henry à Saint-André, depuis 1760 que je sers ma patrie sans interruption je n'ai cessé jusqu’au jour de sa régénér: ation d’être victime de l’ancien despotisme et de l'intrigue de cette orgueilleuse marine des ci-devant nobles ‘! » La carrière de Cornic-Dumoulin, de Nielly, fait comprendre avec quelle reconnaissance ils s'attachaient à un régime politique nouveau.
Jeanbon prit des mesures pour entretenir dans les élats-majors reconstitués l’exaltation des convictions républicaines : journaux patriotiques, exhorlations enflammées, secours nombreux aux officiers dans la gêne ou à leurs camarades retraités dont la pension était arriérée ?. D'autre part, il les voulut moralement supérieurs à leurs prédécesseurs. Il leur demanda de traiter les matelots en hommes, de leur témoigner des ménagements, de gagner leur confiance dans les limites compatibles avec le maintien de l'autorité; il les pria « de ne pas confondre la durelé du commandement de l’ancien régime avec la fermeté de la discipline républicaine * ». Le Représentant ne voulait plus des compétitions, de l’esprit d’intrigue et de dénigrement trop fréquents dans le grand corps-et qu'il avait encore remarqués sur l’escadre Morard de Galles, qu’il avait signalés comme une des causes de désorganisation de cette armée navale et châtiés dans Kerguelen; il flétrissait dans son rapport ces officiers, qui «jaloux de leurs camarades n’aspirent qu’à les devancer », pour qui « tous les moyens sont également bons pourvu qu ‘ils ‘augmentent en grade », ainsi que « les calomnies réciproques, les haines personnelles, les divisions toujours dangereuses, mais qui le sont davantage à la mer où les succès ne s’obtiennent que par un ensemble de mouvements fruit de la confiance el de l’estime mutuelles », et Jeanbon ajoutait : «il faut enfin élever les hommes au niveau de leur devoir ».
nal de Bordeaux du 6 pluviôse, « les matelots furent charmés de ce nouveau triom-
phe de l'égalité ». Voy. dans Maurice Loir, La marine royale en 1789, les officiers sous l’ancien régime faisant faire à bord des navires des aménagements pour leur commodité (p. 287),