ÉTAT D'ESPRIT DES OFFICIERS DÉMOCRATES
Le 20 brumaire (10 novembre), le Représentant lança une proclamation qui, par delà les officiers de Brest, s’adressait à Lous ceux de la marine de la République. « Il fault extirper de tous les cœurs le germe des passions-qui nuisent au bien public, leur disait-il..…..……. nous vous devons la vérilé. L'esprit de l’ancienne marine tend avec force à se reproduire dans la marine républicaine, Nous avons remarqué avec douleur que des officiers parvenus, par la Révolution, à l’honneur de commander, conservent, aflichent et veulent perpétuer des prétentions que nous avons éu tant de peine à détruire. De nombreuses pétitions nous ont élé présentées pour demander de l’avancement, on nous parle de « passe-droit, d'ancienneté », chacun vante ses talents et son expérience, chacun veut commander, nous nous demandons où sont ceux qui ont le courage d’obéir.
« Ge courage, Citoyens, en vaut bien un autre! C’est celui de tous les vrais amis de la patrie. Heureusement, nous avons trouvé de ces vrais amis de la patrie... Nous ne les avons pas vu venir faire leur cour aux Représentants du peuple, mêler ia prière à l’orgueil et nous menacer de quitter le service si nous ne cédions pas à leurs prétentions. Citoyens, des marins, des guerriers savent combattre et vaincre ; ils ne savent pas, ils ne veulent pas savoir autre chose; la place qui leur convient le mieux est celle qui leur est assignée, et nul de nous n’est juge de son propre mérite. Vous exigez la subordination parmi les équipages et vous avez raison. Mais il faut que vous en donniez vous-même l'exemple. Pour que le matelot vous obéïisse, il faut que vous obéissiez vous-mêmes à vos chefs. Or, comment leur obéirez-vous, quand, jaloux de leurs places, vous vous croyez faits pour les occuper de préférence ? Nous vous déclarons donc au nom de la Nation qu'elle ne veut reconnaître pour ses serviteurs que ceux qui savent attendre que la patrie les appelle. Si, par inadvertance ou par erreur, nous ne rendions pas à chacun ce qui lui appartient, nous serons toujours disposés à réparer les torts in volontaires. Mais que les sujets oubliés aillent à la mer nous accuser de cet oubli par des actions éclatantes, et nous forcer ainsi, s’il en était besoin, à les mettre à leur véritable place ‘. » Nobles pensées, laugage superbe que la plupart des historiens de cette époque se sont bien gardés de signaler. Cette confiance réciproque, Jeanbon voulait l’établir surtout entre l’amiral et ses capitaines : ordre fut donné au commandant en chef de réunir à sa table, au moins une fois par semaine, tous les capitaines des vaisseaux pour créer une solidarité fondée sur la connaissance mutuelle des idées, des caractères et du mérite ?.
Voilà ce que Jeanbon entendait quand il déclarait vouloir former « l'esprit public » dans les états-majors. « L'éducation civique » lui apparaissait comme l'indispensable complément de lépuration pratiquée. Quart à l'instruction technique, il se contenta d’ordonner
1. Recueil des arrêtés pris par le républicain Jeanbon Saint-André, 2. Arrêté du 14 brumaire (ibid.).
à l'amiral de faire des conférences hebdomadaires à ses capitaines avant de les réunir à sa table !; pour les autres prescriptions à établir,, il les laissait à l'inspiration du commandant en chef plus compétent que lui dans ces questions.
Quant aux marins, l’épuration parmi eux avait été restreinte, ils sollicitaient l’attention des Représentants du peuple à d’autres points de vue.
Leur nombre était fort insuflisant, même avec lappoint des Ponentais rapatriés de Toulon ?, et les navires en armement ou en construction allaient réclamer à leur tour des équipages. La première réquisition mettait à la disposition des conventionnels les jeunes gens qui optaient pour le service de la mer, et l'embargo pérmeltail de recruter sur les bâtiments de commerce et les corsaires. Mais les recrues ainsi faites se montraient totalement inexpérimentées. Jeanbon créa une école de matelotage sur chaque vaisseau, tout gabier qui réussirait à instruire deux novices recevrait la paie de quartiermaître, tout novice qui aurait profité de ces lecons aurait un supplément de solde *. Les maîtres d'équipage du commerce répugnant à venir comme simples matelots sur les bâtiments de l'Etat, Jeanbon leur offrit le traitement correspondant à leur ancienne situation et la promesse d’un avancement #.
L'éducation civique était autrement nécessaire au matelot qu'à. l'officier, la grande majorité des marins de l’escadre s'était plus ou moins compromise dans les désordres de Quiberon et Belle-Isle; les contingents ramenés de Toulon n'étaient rien moins que sûrs, parmi les recrues nouvelles, beaucoup étaient suspectes; enfin ce personnel formé d'éléments ramassés un peu partout manquait d'homogéneité. Pourtant Jeanbon et ses collègues fondaient de grandes espérances sur « ces hommes simples et bons ÿ » qui constituaient la démocratie dans l’armée navale, et qui, comme la démocratie des villes et des campagnes, devaient être les soutiens de la Montagne, devaient donner au gouvernement montagnard les plus instruits d’entre eux pour les états-majors de l'avenir; ils avaient été égarés, mais il suflirait de les éclairer sur leurs devoirs pour les ramener sans peine, et de leur faire comprendre l'intérêt que leur portait la représentation nationale pour les attacher au nouveau régime. Des soins aux malades, des secours pour les familles restées au pays, des dispositions pour accélérer la vente des prises et la
1. Arrêté du 14 brumaire. Noter que ce procédé sera conseillé dans un mémoire, thermidorien d'inspiration, remis à Marec, le meneur de la réaction thermidorienne dans la marine, le 29 pluviôse an III (collection Maurice Loir).
8. Des matelots échappés de Toulon furent aussi envoyés à Brest (Jeanbon au Comité de Salut public, 2 brumaire, Aulard, Actes du Comité de Salut public, LAND 500)
3. Arrêté du 3 brumaire transformé en loi le 12 pluviôse (Recueil des arrêtées pris par le républicain Jeanbon Saint-André, Rapport des Représentants envoyés à Brest, p. 34. Procès-verbal de la Convention: t. XXXI, p. 7