ÉCHEC DU GÉNÉRAL TRIBOUT À PONTORSON
dié les frégates avec un chargement de vivres au secours de Granville qu’il croyait encore assiégé !. Jeanbon envoyait, d'autre part, à Prieur de la Marne, courrier sur courrier, pour s’enquérir de l’armée de Rennes et de ses mouvements. « Il est désolant que nous n’ayons pas de vos nouvelles, nous ne savons que faire, quel parti prendre, jamais incertitude ne fut plus cruelle ?. »
Sur ces entrefaites, il apprit que Tribout, le 28 brumaire, s'était fait battre en avant de Pontorson. Après avoir mis en joie la population de Saint-Malo, par ses allures grotesques, ses épaulettes constellées d'argent, le manque d’aptitudes équestres de son aide de camp, l’ancien tambour-major improvisé général avait, devant les Vendéens {rès supérieurs en nombre, entassé ses 4 à 5,000 hommes dans la grande rue de Pontorson avec, pour toute retraite, un pont sur le Couesnon; puis, sitôt le combat engagé, sans plus se soucier de ses troupes, il s'était mis à servir une pièce d'artillerie *. Il aurait fallu renvoyer à Brest cet individu dont les aptitudes se bornaient à organiser les factions et patrouilles de police dans l'intérieur d’une ville, mais le jeune Jullién qui se trouvait alors non loin du théâtre de l’action n’admit pas qu’un général sans-culotte fût disgrâcié, il ne s’illusionnait pas sur les talents de Tribout, il écrivit néanmoins à Saint-André et à Prieur que l’échec de Pontorson avait été causé par Vergnes, chef d'état-major de Rossignol, qui aurait dû amener l’armée de Rennes au secours de Tribout, et par Bouïn- Marigny, commandant de la cavalerie d'avant-garde de cette armée, qui n'avait pas davantage marché au canon *.
Il n’en était rien. L'armée de Rennes était partie le 26 brumaire avec Prieur de la Marne, Bourbotie et Turreau sur Granville par la route d’Antrain, mais elle avait dû, en apprenant le succès de Le Carpentier, se reporter sur la route de Fougères à la rencontre de Tribout ; de là, des retards dont Vergnes, officier de grand mérite, n’était point coupable ÿ. Bouïn Marigny, cavalier magnifique, d’une audace inouïe, ne pouvait être accusé d’avoir voulu se tenir loin du feu. Jeanbon, trompé par Jullien, dénonca les deux officiers à la sévé-
1. Jeanbon à Bréard, Coutances, 29 brumaire, Jeanbon au Comité de Salut public, Coutances, 29 brumaire (Guerre : armée des côtes de Cherbourg, Aulard, Actes du Comité de Salut public, t. VIII, p. 561). Bréard à Dalbarade, Brest, 28 brumaire (BB? 38, fol. 452 recto).
2. Jeanbon à Prieur, 29 brumaire (AF11 277); autre au même, même date (AF11 271).
3. L'agent Verteuil à Desforgues, Saint-Malo, 21 frimaire (Aff. étrang. France. Reg. 328. fol 190). Leclerc-Sempré au même (ibid., Reg. 325, fol. 263), Savary, t. Il, p. 365. Chassin, t. IIL, p. 312. Jeanbon à Prieur, Coutances, 29 brumaire.
4. Voy. Jullien dans Lockroy, pp. 93, 95 et 104. Jeanbon au Comité de Salut public, Coutances, 29 brumaire et, du même au même 2? frimaire, Aulard, Actes du Comité de Salut public, t. VII, p. 634. Sur Vergnes, voy. Chassin, op. cit., t. I, p. 354, note 2, t. IL, p. 341. Sur Bouïn Marigny, voy. le même, et J. Charavay, Les généraux morts pour la patrie, Paris, 1893, in-8, p.14, Chuquet, Mayence. p. 193.
5. Guerre : armée des côtes de Brest; Rossignol aux Représentants à Brest, 26 brumaire (Biblioth. du Port. Brest), Prieur de la Marne au Comité de Salut public, 27 brumaire (Aulard, t. VIII, p. 503), Chassin, t. IIL, p. 315.
rité du Comité de Salut public !. Vergnes était déjà frappé, victime de la rancune de Rossignol qui ne lui pardonnait pas d’avoir à plusieurs reprises corrigé Ses bévues; emprisonné dans la nuit même du 28 bru-
maire, il ne recouvrera sa liberté que trois mois plus tard ?. Pour -
Bouïn-Marigny, Jeanbon, quelques jours après, le dénonça de nouveau au Comité de Salut public comme parent d’un chef des rebelles. La suspension du malheureux officier fut donc prononcée, mais, avant d'en être informé, il fut tué en sabrant héroïquement des canonniers ennemis, près d'Angers, à Durtal. «Il prévint ainsi par une mort glorieuse l'injustice des gouvernants », dit Kléber. Cette courte oraison funèbre nous dispense de toute autre appréciation sur l’accusation portée vraiment trop à la légère par Saint-André *. Jeanbon
était mieux inspiré quand, de l'événement de Pontorson, il tirait pour
le Comité de Salut public cette moralité qu’il y avait encore trop d’armées, trop de généraux en chef, qu’il fallait à tout prix un seul commandant, une seule volonté “.
L'impression produite par la défaite de Tribout fut profonde, quoique la perte en hommes eût été minime. Après la victoire retentissante de Granville, l'événement déconcertait tout le monde. Les Vendéens crièrent au miracle et reprirent courage. Bréard, isolé dans Brest avec trois cents hommes, fut littéralement épouvanté. « Je viens de conférer avec les généraux Sepher et Tilly, écrivit Jeanbon au Comité le 29 brumaire, ils sont d'avis de marcher sur Avranches qui est évacuée; là, ils attendront les ordres du commandant en chef et couvriront le poste important de Granville ÿ. » C'était un pas vers les Vendéens, au moment de l’effectuer Sepher se ravisa, deux jours se passèrent en contestations entre le général et le Représentant du Peuple. Jeanbon exaspéré somma finalement Sepher de se porter sur Avranches, et le délogea de Coutances presque par la force, Sepher et Laplanche partirent le 1°" frimaire (21 novembre)au matin, ils arrivèrent dans la nuit du 1% au 2 à Avranches.