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LA SITUATION DANS LE DÉPARTEMENT DE LA MANCHE

former l'entrée du Cotentin et il avait armé ces retranchements de pièces de marine. Il paraissait d’ailleurs vouloir s’y ténir sur la défensive. À la vérité, il ne possédait que cinq mille hommes, dont la moitié à peine étaient aguerris, qui manquaient de tout et dont les sentiments même n'étaient pas sûrs; il avait à couvrir Cherbourg privé des troupes écharpées à Ernée et Fougères, et il avait recu du Comité de Salut public la consigne de ne marcher qu’au signal de Rossignol seul commandant en chef, et de l’armée de Rennes, seule force numérique assez considérable pour mener une opération décisive {.

Pourtant, comme les Vendéens, repoussés de Granville, s'étaient repliés sur Pontorson, le moment paraissait venü d'exécuter le plan résolu à Dinan et d’écraser l'ennemi entre Rossignol, Tribout et Sepher. Il était d'autant plus urgent d’agir que les voiles anglaises apparaissaient maintenant au large. Le brick Liberty croisait devant Saint-Malo, la frégate Crescent, capitaine Saumarez, devant Granville; c'était l'avant-garde d’une escadre légère et d'un convoi aménés par l'amiral Mac Bride à Guernesey, et ces bâtiments multipliaient les signaux à l'adresse des Vendéens, dont ils ignoraient la défaite *. Jeanbon n’osa faire sortir Sepher de sa position ÿ, et réduit à l’impuissance, mécontent de son inutilité, il se demanda pourquoi le Comité . de Salut public l’avait appelé dans ce pays.

Il écrivit à ses collègues le 28 brumaire : « Je dois vous dire que j'ai vu avec effroi la multitude des dangers dont nous sommes environnés et le peu de ressources que nous avons pour y faire face. Les brigands ont été repoussés, mais ils ne sont pas vaincus ; probablement ils n’ont pas renoncé au projet de faire une nouvelle tentative, etilne faut pas se dissimuler que s'ils avaient du succès, ce serait un des plus grands malheurs pour la République. La situation du port de Granville, sa proximité des îles de Jersey et de Guernesey, l'impossibilité d'établir une croisière par mer qui empêche la communication ouvrirait la porte aux Anglais, ce qui rendrait la perte de Granville presque aussi sensible que celle de Cherbourg ». Il ajouta le 30: «Il ne faut pas que nous nous aveuglions sur la nécessité de mettre promptement en œuvre de très grands moyens pour terminer

1. Guerre : Armée des côtes de Cherbourg. Jeanbon au Comité de Salut publie, de Coutances, 28 brumaire.

P Jeanbon à Prieur sur les signaux des frégates anglaises, Coutances, 29 brumaire (AF11 277). Sur les préparatifs des Anglais, voy. Hettier, ch: 11 et 11 passim. Saumarez (James, lord de), 1757-1836, né à Guernesey, entré au service en 1767, second lieutenant à la bataille de Doggerbank en 1781, capitaine en 1782, commandant en 1793 la frégate Crescent, venait de s'emparer de la Réunion, contre-amiral en 1801, vice-amiral en 1807, amiral en 1814 (National Biography). John Mac-Bride, entré dans la marine en 1754, lieutenant en 1758, contre-amiral le 1er février 1793, vice-amiral le 4 juillet 1794, àmiral le 24 février 1799, mort en 1800 {ibid.). Chassin (&. IL, p. 305) montre que les Vendéens avaient précipité leur marche sur Granville et devancé la date du rendez-vous avec les Anglais devant cette ville.

3. Le Carpentier au Comité de Salut public (Aulard, Actes du Comité de Salut public, t. VIII, p. 563). Jeanbon au Comité, de Coutances, 28 brumaire.

cette guerre. On s’est cruellement trompé quand on a dit que la Vendée était détruite; elle a été seulement déplacée, elle existe tout entière dans les départements occupés par les rebelles et je ne sais pas si nous ne devons pas Compter au nombre des malheurs cette prétendue victoire à la suite de laquelle ils ont passé la Loire. Si l’on avait réussi, comme la chose était possible, à les cerner dans Avranches et à les y claquemurer, c’eut élé Ia meilleure manière d’en finir, car je pense que c’est par exlinction que l’on doit terminer la guerre, et des exploits brillants qui résonneront à merveille dans les papiers publics seront d’un faible prix; après avoir perdu beaucoup de monde, ils se recrutent de gré ou de force et je ne connais que deux dangers, celui de les laisser vaguer sur le sol de la République, ou de les laisser s'emparer d’un port de mer quel qu’il soit ‘. » Il s’indi-

gnait du silence de l’armée de Rennes : « D’après vos arrêtés et les,

lettres du ministre, les ordres doivent émaner d’elle et elle n’en donne pas, elle ne fait connaître aucun de ses mouvements, si toutefois, d'après votre réquisition et la présence de Prieur, elle a bien voulu en faire ». Il réclamait les troupes exercées que le Comité de Salut public lui avait promis d'envoyer et qui ne paraissaient pas. « Point d'armes, point d’effels de campement, point de vêlements, point de souliers, et cependant on veut exterminer les rebelles ». Enfin, il écrivait à ses collègues : « Je vous observe que l’objet même de ma mission n’est pas déterminé, et qu'en m’envoyant à Cherbourg, vous me confinez dans un cul-de-sac où je serai bien peu ulile : fautil agir auprès des armées? pourquoi n’y suis-je pas autorisé formellement? Mes collègues ont des droits, je leur dois des ménagements et ils sont chargés de tout ce qui est relatif aux mouvements militaires. » A Bréard il s’ouvrait plus librement. « Si tu savais, mon cher ami, quelle mission on m’a donnée ? J'arrive ici sans savoir ce que jy viens faire », et «Le Carpentier a été bien aise, et Laplanche a été surpris de me voir; probablement il faudra ménager des amourspropres » ?. Il insinuait encore au Comité de Salut public que Laplanche serait plus utile dans la mission purement administrative

dont il avait été chargé récemment par décret dans le Calvados, « il.

n’a pas la confiance de l’armée », disait-il, avec raison. D'ailleurs, le Comité de Salut public ne pensait-il pas qu’il y avait trop de Représentants auprès des troupes * ?

En attendant une réponse à toutes ces observations, il pria Bréard de lui adresser, pour empêcher un nouveau débarquement des Anglais, trois frégates et une corvette de plus, la Pomone, la Carmagnole, la Fraternité, la Nayade, et de les appuyer par une croisière dans la Manche du vaisseau rasé le Scévola. Déjà Bréard avait expé-

1. Guerre : armée des côtes de Cherbourg, Aulard, Actes du Comité de Salut public, t. VIII, p. 534.

2. Jeanbon au Comité, Coutances, 28 brumaire. Jeanbon à Bréard, Coutances, 29 brumaire (Biblioth. du Port, Brest).

3. Jeanbon au Comité de Salut public, Coutances, 30 brumaire.

sado fils 6-27.

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