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Le
fléau des préjugés. Dans la carrière honorable où nous vous admettons à combattre à nos côtés la gloire vous atlend, et si vous avez des sacrifices à faire, la nation vous en dédommagera et le sentiment du bien que vous aurez fait en sera la plus douce récompense. » î
Suivait un arrêté défendant par l’article 1°" d’attenter à la liberté des cultes, conformément au décret du 16, interdisant par l’article 2 aux ministres du culte d’en exercer: les pratiques hors des lieux destinés à cet usage, et de paraître en public en costume ecclésiastique, prescrivant par l’article 3 l'établissement « d’une forme civile d’inhumation pour les citoyens décédés », tout en laissant « les citoyens attachés à une croyance particulière » célébrer dans l’intérieur de leurs temples des cérémonies pour leurs morts. L'article 4 exhorte « les bons citoyens, les corps administratifs, les sociétés populaires... à développer les principes de la morale sociale toutes les fois qu’ils en auront l’occasion, de manière à lui préparer le triomphe qu’elle doit avoir », mais « à n’employer d’autres armes que celles de la raison, et à témoigner en tout à leurs frères cette douce condescen- . dance qui assurera leur succès ».
Cette proclamation et l’arrété qui la suit, comparés au langage qu'avait tenu le Représentant dans le club les 18 et 20 frimaire, confirment ce que nous avons dit plus haut de son évolution religieuse. Jeanbon souhaite l'avènement du culte de la Raison, il le croit proche, il s’en réjouit ; et d’ailleurs, ce culte de la Raison, il n’en fait point un athéisme ou une idolâtrie à cérémonies grotesques, c’est un déisme philosophique et moral, il y manque simplement le nom que lui donnera Robespierre de : culte de l’Être Suprême. Quant au clergé
constitutionnel, Jeanbon l’accable injustement des accusations de
fanatisme que les assermentés lançaient eux-mêmes et avec plus
- de raison aux prêtres réfractaires, il témoigne pour les doctrines
de ce clergé un profond mépris, il l’engage à les abandonner, à abdiquer, lui donnant à entendre que l’État l’indemnisera. Aux fidèles
du catholicisme il est moins sévère, il pardonne à leur faiblesse
d'esprit, forme le vœu que le bandeau qui couvrait leurs yeux disparaisse, et en attendant il prescrit la tolérance pour leur culte. Toutefois c’est une tolérance telle que Jeanbon la demandait autrefois pour le protestantisme, l'exercice du catholicisme est confiné dans les mai-
sons et dans les églises, tandis que le culte de la Raison, autorisé de la présence du Représentant, est célébré en public par des fêtes. Entre
tous les cultes, Jeanbon, quoi qu’il en dise, ne tient pas la balance égale ; visiblement toutes ses préférences vont à celui de la Raison, et il ne concède au catholicisme, en souhaitant ouvertement-sa fin prochaine, que la somme de ménagements qu’il ne croit pas pouvoir lui refuser. |
Cette atlitude, ce langage sont conformes à la conduite du gouvernement et aux propos de ses membres. Le discours et la proclamation de Jeanbon ne sont pas plus méprisants pour le clergé oonstitutionnel que les paroles de Robespierre du 1°" frimaire; c’est
du même ton dédaigneux que Robespierre accorde aux curés la permission de dire leur messe ‘. Jeanbon est allé au feu de joie allumé en l'honneur de la Raison à Cherbourg comme la Convention à Notre- Dame, et son arrêté du 21, complétéle 24 par la nomination de trois officiers publics pour présider aux inhumations, rappelle un précédent arrêlé de Fouché el une délibération analogue du Conseil général de la commune de Paris ?. Jeanbon copie jusqu’à des paroles prononcées dans la Convention sur la question religieuse, la phrase de sa proclamation « Juifs, Chrétiens », etc. rappelle à très peu près un passage du discours de Julien de Toulouse. Mais ce ne sont pas les nouvelles de Paris qui ont daté la conduite du Représentant, Le 18 et le 20 frimaire, avant d’avoir le décret du 16, il faisait l’apologie du nouveau culte, et par contre il déclarait qu’il n’adhérerait aux mesures anti-chrétiennes que si la masse des citoyens y tenait. C’est de sa propre initiative qu’il adoptait la même politique en matière de religion que le Gomité de Salut public et ses collègues de la Montagne.
. Fait digne de remarque : tandis que Saint-André appelait de tous ses vœux le triomphe d’une religion laïque sur les confessions anté- . rieures, tandis qu’il engageait les prêtres à abdiquer et copiait un passage du discours par lequel Julien de Toulouse renonçait au ministère évangélique, lui-même n’abdiquait pas. En nivôse, en fructidor de l’an IT, en l'an IIT, nous constaterons qu’il est et se dit toujours pasteur calviniste! Mais ses propos et ses mesures le firent confondre dans l’opinion avec ceux des ecclésiastiques, membres de la Convention, qui avaient dépouillé tout caractère sacerdotal , et il faut reconnaître que l’erreur du public était conforme à la logique des faits. Nous ne savons pourquoi il n’a. pas imité Julien de Toulouse. Peut-être considérait-il que pour le pasteur, simple « officier de morale » beaucoup plus proche de la doctrine nouvelle que le prêtre catholique, l’abdication était superflue.
Jeanbon s’empressa de faire part au Comité de Salut publicet à la Convention de l'attitude qu’il avait prise, en leur envoyant sa proclamation du 21 frimaire, et le 12 pluviôse (31 janvier 1794), dans son rapport sur sa mission, il dira : « Je ramenai le calme en rappelant les principes et maintenant l’exécution stricte du décret de Ja Convention sur la liberté des cultes, décret dicté par la raison et la philosophie autant que par le véritable amour de la liberté. » Il ajoutera :
1. La proclamation, publiée par M. Aulard (Actes du Comilé de Salut public, t. IX, p. 358), est avec l'arrêté dans AFr 120. Cf. Robespierre aux Jacobins le 1er frimaire et le 8.
2. Registre de correspondance de la commune, du 4 brumaire an If au 3 brumaire an [IT (Arch. commun. Cherbourg). Cf. Buchez et Roux pour Paris, t. XXX, p. 266).
3. Voy. plus loin. Benedict Prevost, à Montauban, écrivait de Jeanbon : « Il saffranchit du respect humain qui l’attachait au christianisme et libre dans son déspotisme dominateur il put concourir à imposer le culte dit de la Raison » (notes communiquées par M. le Pasteur Benoît).
SON ADHÉSION AU GULTE DE LA RAISON d 617
« pour apprécier l’inconséquence ou la mauvaise intention de tous
ces hommes qui vantent avec tant de complaisance les faciles vic- Loires qu'ils ont remportées sur des statues, des images ou des ossements vermoulus, il sufira de faire remarquer à la Convention que c'est précisément lorsque les rebelles faisaient le siège de Gran-
ville que des êtres soi-disant patriotes se livraient aux excès de: Ce philosophisme contre-révolutionnaire et préparaient de nom- breuses recrues aux rebelles s'ils avaient pu pénétrer dans le Go-
tentin ! », :
D'autre part, à Cherbourg, le 21 frimaire même, la Société populaire demandait à la commune le bris de l'orgue, pour en employer les matériaux à faire de la mitraille ou des boîtes à mitraille; en outre, elle réclamait à nouveau la transformation des confessionnaux en guériles. Le 23, la commune refusa, motivant sa décision pour l’orgue sur le caractère de vandalisme et l'inutilité de l’opéralion, pour les confessionnaux « sur l’arrêté des Représentants du peuple qui ne veut point gêner la liberté des cultes ». Alors Jeanbon dans le club déclara qu’il sanctionnait les arrêtés de la commune : « il a dit, porte le procès-verbal de la séance, que, charmé d’avoir trouvé dans notre ville la presque universalité des citoyens brûlant du plus ardent patriotisme, il avait remarqué avec douleur qu'un grand nombre de bons citoyens, vrais patriotes d’ailleurs, étaient prêts à se diviser pour des querelles théologiques, il a fait voir combien il est préjudiciable pour le salut de la patrie de s'écarter de ces principes. Magistral du peuple, a-t-il dit, exécutez mes arrêlés avec vigueur, mais je vous défends d’aller au-delà. Sociétés populaires, a-t-il dit, éclairez, dirigez l'opinion publique, mais gardez-vous de la contraindre, ne portez pas votre zèle jusqu’à voulou: mellre les consciences en serre chaude, car si vous forcez un accouchement, vous n'aurez qu’un avorton.... Les bons citoyens devraient abandonner une Société qui agirait ainsi, et elle devrait cesser d'exister ?. » En revanche, il enlevait à la commune d'Hardinvast son curé accusé de fanatisme, et se félicitait de la demande faite par les habitants pour le remplacer d’un « officier de morale ». C'était là « une nouvelle victoire de la vérité sur le fanatisme », et Jeanbon acceptait l’offrande à la patrie des ornements du culte dans cette paroisse *.
Ainsi, pour satisfaire aux principes et éviter des troubles, Saint-
1. Procès-verbal, t. XX VII, p. 221, Rapport des Représentants envoyés à Brest, pp. 17 et 23. \
2. Délibérations du elub. Cf. un arrêté d'Esnüe la Vallée pour ordonner le bris des orgues (AF11 109). Sur le bien fondé des ménagements de Jeanbon pour les gens pieux, voy. Le Got au Comité de Salut public, d’Avranches, 12 pluviôse an I. « En général on aime la Révolution dans la Manche, mais le peuple a vu avec regret supprimer l'exercice du culte » (AF11 120). ,
3. Délibérations du club, Procès-verbal de la Convention, t. XXVII, p. 292; Jeanbon au Comité de Salut public, Cherbourg, 24 frimaire (Aulard, Actes du Comité de Salut public, t. IX, p. 401).
André faisait respecter la liberté du culte catholique, mais il en souhaitait la disparition et se laissait entrainer à la favoriser. Inconséquence étrange dont l'effet ne tarda pas à se faire sentir. À Cherbourg, le lendemain même du départ du Représentant, la Société populaire revint aux motions violentes malgré le Conseil général de la com- mune, et dans toute la Manche la persécution s’accentua encouragée par le conventionnel Bouret‘.Jeanbon avait envoyé au club de Montauban sa proclamation du 21 frimaire, Te club, le 30, la fit imprimer en placard, distribuer et envoyer à toutes les sociétés affiliées,
mais les hostilités contre les assermentés ne cessèrent pas ?. Quinet a caractérisé de la façon suivante la politique religieuse des conventionnels pendant cette période et ses effets : « dans la loi liberté des cultes, dans la réalité interdiction de tous les cultes, d’où il est résulté que, sans pouvoir s'appuyer d'aucune église, la Révolution les a eues toutes également contre soi *. » Pour Jeanbon du moins, rien de plus vrai, et sous peu, rentré à Brest, notre héros verra que le peuple n’était point encore. susceptible d’une religion philosophique,
et qu'il était au moins inutile d’aigrir les assermentés après les insermentés.
Jeanbon ne prolongea pas davantage son séjour parmi les Cherbourgeois. Le 23 frimaire (13 décembre), il recevait l’ordre de revenir à Brest : « le Comité l’a fait interrompre des travaux importants, lui était-il écrit, une plus longue absence nuirait à la chose publique “. » Le soir, il prenait congé de la Société populaire : « Souvenez-vous, disait-il aux ciubistes, d’un homme juste, intègre et incapable de s’écarter des principes. » Toutefois, pour quitter le département de la Manche, il attendit ns ée de son successeur désigné, : Bouret *.
1. Délibérations du club, 24, 29 frimaire, du conseil général de la commune du 26. Sur les mesures de Bouret, voy. AFr1 120. Voy. aussi la proclamation de Le Carpentier, Port Malo, 24 germinal, équivoquant sur le décret des 16-18 frimaire. « La Convention nationale a décrété la liberté des cultes, mais a-t-elle décrété la liberté des conspirateurs ? » (Biblioth. commun. Cherbourg, recueil factice n° 6777).
2. Recueil factice, Arch. commun. Montauban, « proclamation imprimée et distribuée par la Société républicaine de Montauban par ordre du 30 frimaire an II ». Sur la persécution à Montauban, voy. plus loin.