‹ Le Conventionnel Jeanbon Saint-André 1749-1813Chapitre 571 sur 889 · Fol. 25 verso, Registre du tribunal · texte numérisé non relu

Fol. 25 verso, Registre du tribunal

5. Le 22 sont nommés jurés au tribunal : Morineau maire de Concarneau, Boutibonne chef de légion de Quimper, Raoul commissaire national à Morlaix, Le Hir directeur de la poste aux lettres de Saint-Pol, Lot capitaine de canonniers à Quimper, Girard de Pont-l’'Abbé (Reg. I[ d’arrêtés des Représentants). Le 1er floréal, autre arrêté nommant à nouveau Raoul et Girard (nous ne savons pourquoi), et y ajoutant Nouvel capitaine de pionniers, Julien Jullien, et Queneudec de Pont-l’Abhé (fol. 12 verso, Reg. du tribunal).

huissiers et commis, s'occupe de l'installation matérielle du tribunal, règle le traitement de l’exécuteur Ance, amené par Laignelot et qui garde sa place ‘. Le tribunal porte le titre de « tribunal révolutionnaire séant à Brest, établi par le Comité de Salut public à l'instar de celui de Paris », mais il a été constitué en collaboration par le Comité de Salut public et Jeanbon, il est composé mi-partie de .démocrates brestois et de lerroristes envoyés de Paris, les premiers le mettent en communion d'idées avec les révolutionnaires de Brest, les derniers font prévaloir dans ses débats l'esprit du Comité de Salut public, c’est-à-dire du gouvernement central, et dirigent sa marche. C’est dans les derniers que Jeanbon place toute sa confiance. Il écrit au Comité de Salut public à l’arrivée de Ragmey et de Donzé-Verteuil : « Ce n’est pas pour pardonner aux contre-révolutionnaires que je vous ai demandé des juges pris dans le tribunal le plus sévère et le plus juste de la République ». Il ajoute : « les amis de la liberté se félicitent de voir dans leur sein un tribunal redoutable aux méchants, et le caractère des hommes que vous avez choisis nourrit leur confiance et leur espoir. Je connaissais l’accusateur public, le président et le secrétaire sont absolument de votre choix, mais tous trois me - paraissent infiniment propres à remplir vos vues. Ils rempliront leurs devoirs, je sais quels sont les miens... J'ai cette opinion des juges que vous avez envoyés que, si j'osais leur demander une faiblesse, ils sont assez pénétrés de la sainteté de leurs obligalions pour avoir le courage de résister à la volonté d’un Représentant du peuple qui méconnaîtrait à ce point ce que sa mission exige de lui?, » Ainsi, pour Jeanbon, un tribunal que dirigent des personnages nommés par ses collègues et choisis dans le tribunal de Paris, un pareil lribunal présente toutes les garanties nécessaires, et durant tout son séjour à Brest le Représentant garde cette illusion 3%. Aussi nous le verrons associer réellement le tribunal à son gouvernement. Il fait plus : il recoit dans son intimité Ragmey et Donzé-Verteuil, les autres ne sout que des comparses, leur vertu est moins authentique puisqu'ils ne sont pas du tribunal de Paris ‘. Il n’est pas

1. Arrêté du Comité de Salut public du 6 germinal nommant Lelièvre huissier au tribunal, chargeant Jeanbon de fixer son traitement (AF11 22, Alt 172, Aulard, Actes du Comité de Salut public, t. XII, p. 217), le 1 floréal il nomme Cabon greflier au tribunal à la demande de Jeanbon (ibid., Aulard, t. XIT, p. 704). Jeanbon nomme un scribe au tribunal le 22 germinal (Levot, p. 276), fixe le traitement de Ance et de ses deux aides le 7 floréal (AF11 102). Voy. AF11 102, arrêtés de Jeanbon sur l'installation du tribunal.

2. Jeanbon au Comité, 15 et 17 ventôse (AF11 298, Aulard, t. XI, pp. 558, 587).

3. Il demandera un tribunal analogue à Toulon : « Il serait par là même toujours juste et impartial » (12 thermidor, au Comité de Salut public, BB 62, fol. 179).

4. Le n° 55 des Annales républicaines de Brest, 3 prairial an ILf, dénonce cette intimité (ADxvun, n° 39. Arch. Nat). Nous la verrons prouvée dans la suite du récit, Donzé- Verteuil écrira à Jeanbon le 2 brumaire an III à Toulon, eomme à un ami (Arch. commun. Toulon, série D, voy. ch. xx1). Jeanbon écrira dans la Réponse à la dénoncialion des citoyens de la-commune de Brest : « Je témoignais de labienveillance au président et à l’accusateur public afin qu'ils se prêtassent à mes vues : et quel est l’homme sensible qui osera m’en blâmer ? Quand la tempête est déchainée et qu'il faut

démontré en revanche que Ance, le bourreau, ait joui des mêmes faveurs !. Ge Que valent Ragmey et Donzé-Verteuil? La réaction thermidorienne les a naturellement vilipendés, et il est difficile de les apprécier en pleine connaissance de cause, les documents du tribunal ayant été mutilés. 5 Ragmey, d’abord avocat à Lons-le-Saulnier, s’est jeté dans la Révolution avec son compatriote et ami Dumas; celui-ci étant devenu président du tribunal révolutionnaire de Paris, Ragmey a été porté par le Comité de Salut public et le Comité de Sûreté générale quatorzième sur la liste des juges proposés à la Convention, le 28 septembre 1793, pour compléter les quatre sections du tribunal. Il est énergique, pourvu d’une certaine instruction juridique; il sera accusé par les thermidoriens de brutalité, de grossièreté, voire même de cruauté; Bonnet, d’autre part, dénonce son indulgence extrême à Fouquier-Tinville. « L'histoire nous maudira pendant longtemps, je ne veux pas m'en plaindre. Il me suffit de pouvoir me dire à moi-même que je n'ai jamais été autre chose qu’un juge consciencieux », dira-t-il dans sa vieillesse qui s’achèvera vers 1837,

très digne et’ paisible. Il est sobre, mais tous les rapports le repré- :

sentent comme un homme de plaisir, à Brest même « une maîtresse connue publiquement et d’autres Laïs trop exercées pour craindre la critique l’obsèdent sans cesse, ou le sont sans cesse par lui ? ».

À en croire un rapport anonyme, d'inspiration thermidorienne, adressé au Comité de Salut public en l'an IT, Donzé-Verteuil, fils d'un boucher, ci-devant jésuite, s’est donné à Paris dans le monde élégant après la suppression des jésuites comme abbé de Verteuil; il a été entremetteur, puis au service des chanoinesses de Montmartre, et enfin s’est jeté dans la Révolution en exalté. Ce qui est certain, c’est que la Convention l’a nommé le 13 mars 1793 deuxième substitut au tribunal révolutionnaire de Paris, et il a siégé dans le procès de Marie-Antoinelte. Jeanbon a dû le connaître par l'intermédiaire de son frère, l'agent Armand Verteuil. Donzé-Verteuil est l’auteur, semble-t-il, d’un certain nombre d'ouvrages anonymes, entre autres Derniers sentiments des plus illustres personnages condamnés à mort! Il n’est pas dépourvu de finesse et de litté-

prêter le côté au vent, celui qui s’efforce de gagner le port en louvoyant n’est peut-être :

pas indigne de quelque estime », ses vues tendaient à la clémence d’après le contexte.

1. Du Chatellier (Quelques journées de la 1'e République dans les départements bretons, Nantes, 1884, in-8, p. 12) appelle Ance « le confident » de Jeanbon, voy. aussi du même, Brest et le Finistère sous la Terreur p. 75, et B. Bernard, Les colons à Brest en 179%, dans la France maritime. Nous n’avons trouvé nulle part trace de cette intimité.

&. Levot, pp. 217-218, Buchez et Roux, t. XXIX, p. 154. Campardon, t. I, p. 100, Berriat Saint-Prix, La Justice révolutionnaire à Paris, Bordeaux, Brest, Lyon, Nantes, Orange, Strasbourg (Paris, 1861, in-12, pp. 245 et 253). Bonnet à Fouquier- Tinville, 14 floréal (W 500 Arch. Nat.). La loi du 22 prairial maintint Ragmey comme vice-président au tribunal révolutionnaire de Paris (Procès-verbal, t. XXXIX, p. 170).

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rature. Bonnet qui convoite sa place le déclare d’une nullité radicale : « S'il touche à une affaire c'est pour l’embrouiller », et, « depuis qu'il est à Brest il n’a pas été trois jours sans être ivre, et même quelquefois au point de tomber. » Les assertions de Bonnet ne. méritent guère de créance, et il nous paraît que Jeanhon, très soucieux de la dignité de la justice, que Sané et Villaret-Joyeuse n’auraient pas reçu dans leur intimité Donzé-Verteuil si ce dernier avait mené la vie d’abjecte débauche que lui reproche Bonnet ‘. Les ther- -midoriens le diront mielleux, fourbe, cruel et fripon; la dernière accusation est fausse, mais Donzé-Verteuil est certainement astucieux et de raisonnements sophistiques, et il quête les coupables avec une âpreté extrême ; c’est surtout, croyons-nous, un républicain fanatique, enorgueilli de sa mission, qui se croit appelé à sauver la République dans Brest en la délivrant de tous les conspirateurs, et son imagination exaltée lui montre dès lors partout des conspirateurs. Jeanbon tout le premier né le croit pas toujours sur parole et aide parfois les gens à lui échapper, puis rit de sa déconvenue ?. Ragmey et Donzé-Verteuil ont un ennemi intime, Bonnet. Lui aussi est enivré de sa mission, car, désigné au Comité de Salut public par Fouquier-Tinville, il se considère comme chargé de diriger à Brest toute la justice révolutionnaire; ce n’est qu’un abominable drôle, féroce et vil, au visage sinistre, rendu plus hideux encore par un œil de verre au regard fixe. Jeanbon, d’ailleurs, ne l’admet pas dans son intimité, mais s’abuse complètement sur son compte, il félicite Bonnet de son intelligence, il loue son désintéressement patriotique quand il le voit refuser la place de juge et il augmente son traitement. Tous trois, Ragmey, Donzé-Verteuil et Bonnet, sont arrivés à Brest faisant grand tapage sur leur route et se montrant peu disposés à obéir aux prescriptions de police qui régissent la circulation des simples citoyens “; mais, nous le répétons, choisis par le Comité de Salut public, pris dans le tribunal de Paris, ils représentent pour Jeanbon la justice et la conscience. A côté de Ragmey et Donzé-Verteuil, le personnage le plus important est Armand Verteuil, frère cadet de l’accusateur public, que

1. Mémoire au Comité de Salut public (collect. Maurice Loir). Joseph-François- Ignace Donzé-Verteuil, né vers 1736 à Belfort, collaborateur à l'Année littéraire de 1774-1776, auteur en 1775 des Derniers sentiments des plus illustres personnages . condamnés à mort, Paris, 2 vol. in-12, et en 1776 des Nuits attiques d’Aulu-(relle traduites et cominentées par M. l’abbé de V***. Paris, 8 vol. in-12. Il dira le 20 nivôse an IL qu'il avait puisé ses sentiments républicains dans l'étude particulière de l’histoire romaine depuis vingt ans, comme se destinant un jour à l'écrire (Levot, p. 218), et qu’à la journée du 10 août il avait combattu à côté des Marseillais pour l’anéantissement du trône (ibid. p. 392). Voy. aussi Buchez et Roux, t. XX V, p. 103, Campardon, t. I p. 335, Levot p. 218, Le Guillon Pénanros p. 441. Bonnet à Fouquier-Tinville, 14 floréal an II (W 500 Arch. Nat.).

2. Du Chatellier, Brest et le Finistère sous la Terreur, p. 192 ; voy. sur ses facultés inquisitoriales et son imagination déréglée la suite du récit.

3. Levot, p. 219, voy. ses lettres à Fouquier-Tinville du 14 floréal et du 21 messidor (W 500 Arch. nat.), arrêté de Jeanbon du 30 ventôse AF1 102.

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