EFFORTS POUR INTÉRESSER LA FRANCE A LA MARINE
avec plaisir, répond Jeanbon, que je saisis toutes les occasions d’être utile à des patriotes qui, comme les citoyens du district de Rostrenen, s’honorent chaque jour par des sacrifices nouveaux en faveur de la patrie. Je te fais passer trois barriques de vin, dix tonnes de morue, cinq de fromages; c’est tout ce qu’a pu charger le voiturier. Si, comme je l'espère, nos marins continuent à nous envoyer des secours en toul genre, tu peux être sûr que le district de Rostrenen pe sera pas oublié par le Représentant du peuple ’ ». Des grenadiers ont offert à la patrie cent livres qu’ils avaient reçues pour l'arrestation d’un insermenté, le conventionnel écrit à leur capitaine ces quelques mots : « Je n’ai pu voir sans admiration le désintéressement des douze grenadiers de ton bataillon, fais leur agréer de ma part à chacun uue paire de souliers que le district de Brest aura ordre de leur remettre, pour leur témoigner combien je suis satisfait de leur conduite vraiment républicaine ? ». De telles paroles expliquent mieux que tous les raisonnements l'action prodigieuse qu’exerce Jeanbon Saint-André sur la marine, sur la population de Brest et des autres villes des côtes de l'Océan. Mais l’ardeur qu’il leur communique, lui-même et le Comité de Salut public voudraient qu’elle gagnât toute la nation. C’est la France en-
tière qu’ils souhaitent passionnément d’arracher à son indifférence séculaire pour la marine, qu'ils veulent détourner de son goût trop exclusif pour la guerre continentale. Barère, Jeanbon, l’ont déclaré dans la Convention. Maintenant Jeanbon voudrait qu’un tableau de toutes les prises effectuées par nos bâtiments fût imprimé par ordre du Comité de Salut public « et mis sous les yeux de la nation pour lui apprendre ce qu'elle doit attendre de sa marine *. »
Du moins, l’'énumération de toutes les captures opérées trouve place au procès-verbal de la Convention. Le Comité de Salut public dissimule l’échec de l’île de Batz, nous l'avons vu, et il en fait presque un succès. Le 11 floréal, Thibaudeau lit à la Convention l'instruction que le Comité d'instruction publique a rédigée, conformément à la loi du 16 pluviôse, pour les instituteurs des écoles établies à bord des vaisseaux. Cette instruction résume, nous l'avons dit, toutes les idées des Montagnards sur la marine, toutes celles qu’ils veulent inculquer à nos marins et répandre dans le pays; aussi se compose-t-elle en majeure partie d'extraits du rapport de Barère du 14 nivôse et du rapport de Jeanbon du 12 pluviôse. Très injuste, comme tous les écrits des révolutionnaires, pour l’ancienne marine royale, elle affirme que la France doit dominer sur les mers. Il ne faut plus que la marine soit un corps fermé, il n’y aura qu’une seule marine militaire et marchande : « chez un peuple libre, tous les citoyens en état de porter les armes forment l’armée de terre et tous les marins
1. Arch. commun. Brest. Autre au district de Ville-sur-Aulne (Châteaulin) pour lui envoyer trois barriques de vin (ibid.).
2. 23 floréal. Arch. commun. Brest ; Procès-verbal de la Convention, t. XXX VITI, p. 51.
3, Jeanbon au Comité de Salut public, 22 floréal (BB? 61, fol. 43),
sans distinction l’armée navale »: Il ne faut plus qu'il y ait une marine du Levant et une marine du Ponant, c'est ce « fédéralisme maritime » qui vendit Toulon aux Anglais. Puis, l'instruction recommande aux marins de joindre à l’expérience et à la pratique de Ja mer le savoir acquis par l'étude, « leur réunion assure les grands succès... les commandants des forces navales sous le despotisme n'avaient guère que des connnaissances théoriques et la marine marchande que des connaissances pratiques ». La tactique de mer doit être l’abordage. L’instruction fait encore ressortir que trop longtemps « les armes de la nation ont principalement été dirigées vers les combats de terre ». Elle ajoute : « C’est surtout sur la mer que la pratique des vertus est nécessaire. Pour des officiers et des matelots qui voguent sur un point isolé, dans un espace immense el éloigné des terres, la confiance réciproque, les besoins, les dangers communs, l’union, la fraternité, l'amour de la gloire et de la patrie doivent constituer toute la discipline des marins. » L’instruction conseille aussi aux marins d'économiser sur leur solde, de l’'employer en achats utiles ou à soutenir leur famille et se fournir de vêtements. Elle leur recommande l'hygiène la plus sévère. « Ces délails ne sont point ae et les chefs ne doivent jamais les perdre de vue ni les négliger !.
La Convention ie “bense de l’Instruction rédigée par Thibaudeau, son envoi aux armées navales, à tous les ports, et dans les départements ?. Mais déjà l’ardente propagande du gouvernement réussissait à intéresser les citoyens au développement de notre marine. Dans ces mois de ventôse, germinal et floréal de l’an IL, il se manifeste dans le parti montagnard, sur tous les points du territoire, l'ambition véhémente de triompher sur les mers. Le Comité de Salut public est harcelé par les faiseurs de projets, par ces offres d’inventions plus ou moins pratiques dont l'apparition atteste tout au moins quand elle se produit la fièvre des esprits. Jeanbon à Brest reçoit des offres analogues ?. Précédemment, alors que les armées ennemies étreignaient nos frontières de terre, les Sociétés populaires offraient à la patrie des volontaires, des munitions, des équipements, de l’argent pour les troupes, et en dernier lieu « des cavaliers jacobins ». Maintenant, c'est du chanvre, de la toile à voile, des marins qu’elles expédient aux différents ports, et des souscriptions s'ouvrent comme sous l’ancien régime, comme au début de 1793, à Bordeaux, Brest, Nantes, Carcassonne, Nancy, etc., pour la construction de vaisseaux