ET 12 PRAIRIAL
et Villaret supposèrent très justement être Ze Révolutionnaire, Nielly n'amenait que trois vaisseaux, le Sans Pareil de 80 canons, le Trajan et le Téméraire de 74. Une frégate anglaise qu'il avait caplurée, le Castor, s'élant aventurée à chasser au loin malgré ses ordres avait été reprise par l'ennemi !. Le renfort était donc peu considérable pour Villaret. D'ailleurs, A trois vaisseaux étaient encombrés de prisonniers provenant des bâtiments de commerce ennemis que la croisière avait rencontrés, leurs effectifs étaient décimés par la même maladie qui sévissait à bord du Patriote el amoindris par les équipages de prises qu'ils avaient dû fournir ?. Mais une des trois opérations prescrites à Villaret, la jonction avec son lieutenant, était enfin réalisée. D'autre part, le même jour, sans que d’ailleurs la flotte française en fut informée, le contre-amiral Montagu, étonné de ne pas voir reparaître son chef, revint à Plymouth, laissant libre pour Doré la route de Cancale à Brest et à la flotte de Villaret #.
Aussitôt après sa jonction avec Nielly, l’armée navale de France cingla vers le nord-ouest. Elle avait des raisons sérieuses pour prendre cette direction. Le 9 prairial dans l'après-midi, pour garder l’avantage du vent, elle avait viré de bord et était descendue au sud-est, et le combat du 9 avait été livré par 4% 40° de latitude et 12° de longitude ouest; la nuit suivante, le lendemain, l’armée était encore descendue au sud-est, et elle s’élait de la sorte sensiblement rapprochée du lieu de rendez-vous assigné à Van Stabel. « Nous calculâmes, dit Jeanbon, qu’en tenant la bordée du large nous entraînions l'ennemi dans le nord et dans l’ouest, et que, par ce moyen, le convoi passerait à 25 lieues au sud des deux armées. » Effectivement, le 13 prairial d’après Saint-André, le 11 suivant M. Chevalier, Van Stahel passa sur le champ de bataille du 10, et le 14 il recueillit dans ces parages Bompard qui s’y était rendu, nous l'avons dit, pour l’y rencontrer. Un navire danois, visité par le capitaine Canon de la corvette /a Gentille, apprit du reste à Villaret, que le 18 floréal Van Stabel se trouvait par 8& de latitude et 52° de longitude ouest : « depuis cette époque, vingt-neuf jours s'étaient écoulés, et en supposant que le danois que Canon nous assurait marcher assez mal, eût pris cinq jours d'avance sur le convoi, il devait être très près de nous, ou peut-être même nous avoir dépassés ». La flotte cingla donc toute la journée du 11, toute la nuit et la matinée du 12 vers le nord-ouest. Elle voyageait au milieu d’une brume épaisse qui obligea Villaret à multiplier les précautions pour tenir ses vaisseaux rassemblés. Le commandant en chef était d'autant plus inquiet qu’il se savait suivi de la flotte anglaise, il l'avait entrevue dans des éclaircies et il craignait qu’elle se saisît d’un de ses navires s’il s’en égarail.
Le 12, dans l'après-midi, la brume se leva : Villaret constata l’ab-
1. Sur la prise du Castor, capitaine L’Huillier, voy. BB* 36, fol. 142, 148 ; BB*48, fol. 141.
2. BB? 52, tol. 323, Villaret à Dalbarade, 127 messidor (BB“# 37, fol. 204).
de Rouvier, p. 179; Brenton et réponse de Montagu à Brenton (National Biopraphy; ii Montagu):
sence dans sa ligne du Montagnard. Il aperçut aussi l’armée anglaise cherchant “à se former en bataille, Jeanbon et lui ne songèrent plus à se dérober. Ils se-trouvaient par 47° 28 de latitude nord et 20° 47’ de longitude ouest, c’est-à-dire à la hauteur d’Ouessant et sous le parallèle de Madère !. Depuis trois jours ils avaient : peu gagné au nord, mais très loin dans l’ouest, et d’après leurs conjectures le convoi devait être beaucoup plus près des côtes de France tout à fait dans l’est; « nous craignimes, dit Jeanbon, qu’en prenant chasse devant l’armée anglaise, elle ne fit quelque temps mine de nous poursuivre, et, qu'abandonnant une poursuite infructueuse,
elle ne se reportât sur la route du convoi; la victoire pour nous, ajoute-il, quelles que fussent les suiles du combat, était de mettre l'armée anglaise hors d'état de tenir la mer ». |
La flotte française se forma donc en bataille dans l’après-midi du 12 prairial. Elle comptait exactement vingt-six vaisseaux comme au 9 prairial, car si, le 11, elle avait rallié les trois vaisseaux de Nielly, elle avait perdu le 9 Ze Révolutionnaire, le 10 Z’Indomptable et le Montagnard. Elle manquait de bâtiments légers : depuis le commencement de la croisière, treize l’avaient quittée et Prieur ne lui en
avait point envoyé ?. C'était un gros inconvénient dont Villaret et Jeanbon n'’élaient d’ ailleurs pas. responsables.
Howe, du reste, quoi qu’en dise Guérin, n'avait aussi qu’un petit nombre de bâtiments légers *; il mettait en ligne vingt-cinq vaisseaux, l’Audacieux l'ayant quilté au 9 prairial. Jeanbon et Villaret lui en donnent davantage, ce qui les a fait accuser d’avoir voulu grossir aux yeux du public les forces mises en ligne par l'ennemi. Leur erreur est cependant très involontaire. Le 12, Jeanbon compte vingt-quatre vaisseaux ennemis, c’est-à-dire un de moins qu’il n’y en avait, le 13 il croit en voir vingt-huit, plus quelques-uns au vent formant un corps de réserve, et, dit-il, « le capitaine de la frégale Za Précieuse nous a assuré en avoir compté trente-quatre en tout »; Jeanbon s'explique cette augmentation subite par la réunion avec Howe de l’escadre Montagu que, d’après les renseignements du Maire Guiton, il jugeait en croisière dans ces parages. Ce qui le confirme
1. A deux cents lieues à l’ouest d'Ouessant (BB? 51, fol. 172), La latitude et la longitude d’après le rapport du Papillon (collection Maurice Loir).
2. Elle aurait dû compter dix-neuf bâtiments légers, y compris ceux de la division Nielly, elle n’en a le 13 prairial que sept, en comptant Le Papillon qui lui a été réexpédié par Prieur (BB# 37, fol. 192). Elle n’a point de fourneaux à rougir les bou- . lets (exception faite du vaisseau le Scipion), ce dont le Comité de Salut public se plaint, le 6 prairial, dans une lettre à Prieur (AF1 294).
3. Troude, qui donne l’état de ses forces, lui attribue six frégates, un brick, deux eutters (t, Îl, pp: 3315934),
dans celte idée, c’est que le 11, dans une éclaircie, il a vu une division anglaise près de notre flotte, après avoir jugé avec raison que c'était l’escadre légère de l'amiral anglais, le 13, il admet que c’est la division Montagu. Ne lui avait-on pas dit, au reste, que Howe était sorti des ports d’ Angleterre avec trente- huit vaisseaux ? Villaret partage celte opinion, le 1°" messidor il explique à Dalbarade la victoire des Anglais au 13 prairial par « la jonction de Montagu avec l'amiral Howe qui, la veille du combat, porta cette armée à trente-quatre vaisseaux ». Jeanbon répèle encore cette assertion à la Convention le 16 messidor. Cn a fait observer qu’à cette date le rapport de Howe avait déjà paru el ne comptait que vingt-cinq vaisseaux anglais, mais Jeanbon et Villaret ne croyaient probablement pas aux affirmations de leur adversaire. Un fait prouve enfin qu’à bord de Za Montagne on a bien cru voir trente-quatre vaisseaux anglais, et que cette opinion a fait foi longtemps après la bataille : le major général Delmotte, sur le plan qu’il dressa le 13 prairial même et que nous reproduisons cicontre (voir p. 830), met vingt-huit vaisseaux ennemis en ligne et six en réserve, et ce plan fut représenté par lui à la cour martiale maritime, le 29 nivôse an IV, comme un document officiel capable d'éclairer le tribunal sur les événements.
Nous avons déjà fait connaître les capitaines de Villaret à l’exception de ceux de la division Nielly. Ces derniers étaient Lucadou du Patriote, Courand du Sans Pareil, Dumoutier du Trajan, Morel du Téméraire. Lucadou, ancien officier du commerce, en service sous Guichen durant la guerre d'Amérique, lieutenant en 1793, clubiste fervent, était peut-être redevable de sa nomination de capitaine à son exallation révolutionnaire et à de vieilles’ relations de sa famille avec Jeanbon ‘, nous avons vu que le Représentant commençait à être fort peu satisfait de lui; Courand, sous-lieutenant avant la Révolution, lieutenant sur la liste de 1791, avait été promu capitaine par Laignelot et Tréhouart le 11 pluviôse; Dumoutier, souslieutenant de l’ancien régime, était lieutenant de 3° classe sur la liste de 1791; Morel, simple matelot de l'Etat lors de la Révolution, était lieutenant en pied sur le Téméraire quand Jeanbon lavait nommé capitaine. L'armée française, nous l'avons vu, possédait trois contre-amiraux : Villaret-Joyeuse, commandant en chef, Bouvet et Nielly; le premier élait capitaine en 1791, les deux autres de simples lieutenants et depuis peu. A l’exceplion de L'Héritier et Dordelin, tous les capitaines ayant appartenu à la marine militaire de l’ancien régime n'y avaient point dépassé le grade de sous-lieutenant. L'armée anglaise était pourvue d’un amiral, deux vice-amiraux, quatre contre-amiraux ?, tous avaient de l’âge, de longs services et de l'expérience, leurs capilaines également.
1. Voy. AFn 64, lettre qu'il écrit de Castres le 11 frimaire an HI au Comité de Salut public, se dit déporté de la Guadeloupe dans une pétition au Directoire du 1e" thermidor an VIT envoyée de Castres (ADvir n° 35. Arch. nat.).
2. Amiral Howe, vice-amiraux Graves et Alexandre Hood, contre-amiraux Pasley, Caldwell, Bowyer, Gardner. Howe (Richard, vicomte) 1726-1709. né à Londres, entre au
FN ra re MACRE Te F G H
POSITION DES DEUX ARMÉES A L'INSTANT OU LE FEU A COMMENCÉ PAR L'ARMÉE DE LA RÉPUBLIQUE.
À. Armée de la République courant babord amures.
B. La Tamise se reployant sur l’armée, ayant passé la nuit entre les deux lignes en observation.