I. Frégates ennemies, K. Cutter ennemi
La flèche indique d’où vient le vent.
Au commencement du combat les vents au S.-S.-0. ils ont varié ensuite jusqu’au sud on :
Chiffré au désir de la Représentation en la séance du jury militaire tenue au port de Brest le 29 nivôse an 4, Delmotte.
(Arch. marine, BB 37.)
De part et d'autre, l’ardeur touchait à la frénésie, Anglais el Français s’abhorraient ‘. Les Français s’irritaient de la répugnance de Villaret à combattre, les Anglais s’en impatientaient, à tous il tardait qu'une action décisive leur permiît d'assouvir leur haine. Les Anglais avaient failli être battus le 10 prairial et par des adversaires bien novices, honteux de ce demi-succès ils voulaient une revanche.
Villaret forma son armée dans l’ordre suivant de la tête à la queue ? :
Convention, America, Gasparin, Téméraire, Terrible, Impétueux, Mucius, Eole, Tourville, ces neuf vaisseaux constituant l'avant garde avec pour chefle contre-amiral Bouvet monté sur le trois-ponts le Terrible *; à la suite, le Trajan qui remorquait le Tyrannicide démâté, le Juste, la Montagne, le Jacobin, l'Achille, le Vengeur du Peuple, le Northumberland, le Patriote formant le centre commandé par Villaret placé avec Jeanbon sur /a Montagne *, puis l'Entreprenant, le Neptune, le Jemapes, le Trente et Un Mai, le Républicain, le Sans Pareil, le Scipion, le Pelletier, arrière-garde que Villaret mit sous le commandement du contre-amiral Nielly montant le trois-ponts Ze Républicain *. On remarquera que Villaret et Jeanbon demeurèrent sur le vaisseau amiral au lieu de passer sur une frégate, sans doute parce qu’au 10 prairial Villaret montant la Montagne avait réussi à entraîner toute son armée derrière lui. Jeanbon fit passer Nielly du Sans-Pareil sur le Républicain non seulement à cause du rang de ce dernier vaisseau, mais parce que le Représentant se méfiait des talents du capitaine Longer du Æépublicain, tandis qu’il était sans inquiétudes sur Courand du Sans- Pareil, « un de nos meilleurs officiers ». L’avant-garde fut à la droite et l’arrière-garde à la gauche du centre. - Howe dans sa ligne opposa ses plus gros vaisseaux aux troisponts francais. Les deux armées se trouvèrent rangées sur deux lignes parallèles (voy. le plan ci-dessus, p. 830). Jeanbon représente la ligne française comme bien formée. Cependant, d’après ses reproches au capitaine Alary de la Convention, d’après Villaret, d’après l’acte d'accusation porté devant la cour martiale maritime contre ce même capitaine Alary, la ligne ne se déploya que diffcilement, par la faute du vaisseau /a Convention qui portait une voilure autre que celle indiquée par l'amiral (1* juin).
Le: 13 prairial au matin s’engagea la bataille. Ce fut Howe qui
service en 1739, lieutenant en titre en 1745, capitaine en 1756, échoue dans la tentative de débarquement à Saint-Cast, contre-amiral en 1770, vice-amiral en 1775, se distingue dans la guerre d'Amérique, débloque Gibraltar, commandant de l’escadre du Canal et pair d'Irlande en 1782, premier lord de l’amirauté en 1783, quitta le commandement de la flotte en 1797 (National Biography).
1. Jurien de la Gravière (op. cit. t. 1, p. 43) a bien vu cette différence des sentiments entre les belligérants de 1778 et ceux de 1793. Voy. plus loin de nombreux faits à l’appui.
2. Liste établie par Villaret, BB* 37, fol. 192. D’après le journal du vaisseau {a Convention, c’est le Gasparin qui suit a Convention dans la ligne (BB* 38, fol. 29).
3. À l'avant garde sont attachées la frégate Précieuse, la corvette Nayade.
4, Au centre sont attachées les frégates Proserpine et Tamise, le brick Papillon.
5. A l’arrière-garde sont attachées la frégate Galathée, la corvette Gentille.
attaqua, ainsi qu'au 9 et au 10 prairial, el il avait cette fois l'avantage du vent ‘. Comme au 9 et au 10 prairial, Villaret attendit l'assaut, se tnt sur la défensive. Cette attitude ne convenait ni au tempérament des Français en général, ni à des marins novices et dépourvus de sang-froid ; elle était contraire à la «tactique préconisée par le gouvernement révolutionnaire, l'offensive sur mer comme sur terre el l’abordage ?;, de plus, placé sous le. vent, l'amiral français devait voir sa ligne enfoncée au premier choc par un ennemi accourant vent arrière. Le Bastard, Rouvier ont sévèrement qualifié cette tactique. Le Bastard indique une manœuvre par laquelle Villaret aurait pu éviter l’assaul de l’ennemi, et transformer le combat, comme au 10 prairial, en une série d'engagements partiels. Villaret ne paraît pas y avoir songé. En voyant la ligne anglaise arriver, il . recommanda à ses capitaines de rapprocher leurs vaisseaux, de facon à maintenir sa propre ligne très serrée et à empêcher les navires anglais dy faire brèche. Au dire de Troude, pour recevoir un enmnemi qui accourait d’un furieux élan il mit en panne, resta immobile, alors qu ’il aurait dû forcer de voiles lui-même au devant de l'adversaire. Il était à peu près 9 heures du matin.
L'armée anglaise arriva de front sur la nôtre, d’après plusieurs témoins el à ce qu’assure Howe lui-même. Villaret dit qu’en la voyant s'approcher sur l’ordre de front, quelques- uns de nos capitaines craignirent l’abordage et plièrent, que des vaisseaux de l’arrièregarde, faute de sang-froid, commencèrent le feu et tirèrent plusieurs volées avant d'en avoir recu l’ordre, ce que confirme Saint-André, que ces vaisseaux se trouvèrent par suite hors d’état de supporter le premier choc de l'ennemi, et que ce fut la vue de ces défaillances qui décida Howe à lenter de couper la ligne. Mais sur le plan cicontre (p. 833), dressé par le major général Delmotte, on voit l’ar- . mée anglaise arriver en quatre colonnes, c’est-à-dire formée de façon à couper la ligne en quatre points; Guérin admet ce dispositif. Au dire du capitaine du Brunswick, son amiral voulut faire « comme milord Rodney dans sa bataille contre le comte de Grasse, c'est-àdire rompre la ligne ennemie et passer à travers son centre », mesure d'autant plus inattendue et hardie « qu’il perdait ainsi l'avantage du vent qu’il avait et se mettait sous le vent des Français »; c’est ce que pense aussi M. Maurice Loir. D’après un écrivain anglais postérieur *, le nombre des navires étant égal de part et d’autre, « chaque vaisseau anglais devait traverser la ligne de l'ennemi sur l'arrière du vaisseau français qui lui était désigné comme son adversaire particulier, puis lui passer rapidement sous le vent », et l’attaquer ainsi « sur un bord où il n’était pas préparé »; M. Chevalier se range à
1. Avoir le vent pour soi n’était pas un avantage indiscutable. Voy. Maurice Loir, La Marine royale en 1789, p. 261.
8. Se rappeler que cette tactique offensive était également celle conseillée par Suffren.
3. La marine militaire depuis cinquante ans, par un officier anglais (anonyme). Revue Brilannique, juin 1843, p. 266.
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834 LA CROÎSIÈRE DE PRAIRIAL AN Il :
cette facon de voir. Gassin et Bompard considèrent que Howe a voulu attaquer l’arrière-garde française pour la mettre entre deux feux. Pour Rouvier, l'Anglais a porté son effort sur notre arrière- : garde et notre centre. On voit combien les avis sont partagés sur le plan de l'amiral anglais.
À en croire l'écrivain anglais déjà cité, quand les vaisseaux anglais arrivèrent à angle droit sur les nôtres pour passer à l'arrière de chacun d'eux, quatre des assaillants manœuvrèrent mal : « le résultat fut de changer en lignes obliques les angles droits suivant lesquels ils se présentaient, et d'exposer ainsi la flotte anglaise au feu successif des bâtiments français. Si Villaret avait eu quelque confiance dans l’habileté et la prompte obéissance de ses capitaines, il aurait pu profiter du vent et de la supériorité réelle de sa flotte pour se laisser porter sur nos vaisseaux et les écraser successivement. » Il n’en fit rien. en
La ligne française fut aussitôt coupée par les Anglais. Jeanbon et Villaret disent qu’elle le fut derrière la Montagne par une fausse manœuvre du capitaine Gassin, commandant du Jacobin, qui était le matelot d’arrière du vaisseau-amiral, c’est-à-dire ie suivait immédiatement dans la ligne. C'est exact, mais à les lire il semblerait que la ligne fut coupée seulement en ce point. Or, si nous la considérons de. la tête à la queue, nous faisons les constatations suivantes : 1° le Téméraire, matelot d'arrière de / America, abandonna son poste, et la ligne fut coupée entre America et le Terrible ; ? elle le fut entre l’Impétueux et le Mucius, parce que celui-ci se laissa entraîner sous le vent; 3° elle le fut derrière le Mucius : l’Eole, matelot d’arrière de ce dernier, se laissa entraîner lui aussi sous le vent après la disparition de son capitaine Bertrand Keranguen, et, comme Langlois, commandant le Tourville, suivit aveuglément le Mucius, qu'il fut suivi lui-même de Dumoutier commandant le Trajan, lequel entraîna le Tyrannicide qu’il avait à la remorque, une brèche énorme s’ouvrit en avant du Juste; 4° la ligne fut encore coupée, nous venons de le voir, entre la Montagne et l’ Achille par la faute du Jacobin; 5 elle le fut entre l’Achille et le Neptune par une manœuvre fâcheuse du Northumberland, du Patriote et de l’Entreprenant; 6 elle le fut entre le Neptune et le Jemapes, tandis que le Scipion et le Pelletier, les deux derniers vaisseaux, se dérobaient. Que Howe l’eût projeté ou non, sa flotte coupa la ligne française au moins en six points différents. Chacun des bâtiments français demeurés à leur poste fut attaqué sur chaque bord par plusieurs vaisseaux ennemis, notamment le vaisseau amiral /&a Montagne, les combattants furent enveloppés d’une fumée très épaisse, peut-être aussi par la brume !, la confusion devint complète, et dans chacune des deux armées les signaux de l'amiral n'étant plus visibles, la direction du commandement n’existant plus, chaque capitaine abandonné à lui-même dut faire preuve
1. Observations manuscrites de Troude (Bibliothèque du Port, Brest).
de ses qualités personnelles et n Étendre son succès que de sa hs initiative et de son énergie.
C'est alors que l’on vit la supériorité des capitaines anglais. pa minons la conduite des capitaines francais dans l'ordre où ils se trouvaient naguère. Alary de la Convention, après un engagement avec le vaisseau de tête anglais, porte dans le vent au nord des combattants et reste à deux lieues el demie de son armée, il prétextera plus tard ses avaries ; Tardy, commandant /e Gasparin, suit docilement la Convention. Par contre, L'Héritier de l’America engage un duel acharné avec le deuxième vaisseau de l’escadre ennemie, il a 250 hom- - mes hors de combat, son gréément mis à bas et son artillerie dé-
montée. Morel, du Téméraire, s'est dès l’abord éloigné du combat, il reste en ligne, mais tout à fait sur la droite, et agit peu. Le Terrible, capitaine Julien le Ray, contre-amiral Bouvet, garde son poste jusqu’au bout, bien que démâté de son grand mât et attaqué par trois vaisseaux ennemis dont le vice-amiral Graves ; par la précision de ses manœuvres, l'énergie de sa résistance, il donne un magnifique exemple. Sur l’Impétueux, le capitaine Douville est grièvement blessé, le lieutenant Lacoste qui le remplace a la mâchoire fracassée, va se faire panser et remonte sur le pont; un quart d'heure après, une hémorrhagie l’oblige à remettre le commandement au lieutenant Teillard ; le mât d’artimon étant tombé avec le pavillon, « Je fis, raconte Teillard, remettre le pavillon sur le tronçon du mât d’artimon aux cris mille fois répétés de : Vive la République. À une heure un quart, ajoute-t-il, je fus blessé au bras et au pied droit, l’os du bras fut fracturé. Je fus me faire panser et remontai de suite », de telles citations suffisent. Le Mucius, capitaine Larreguy, qui a laissé couper la ligne, se bat du moins très honorablement, son lieutenant en pied, Sainton, la cuisse brisée, demande après avoir subi l’'amputation à être rapporté à son poste. Mais, après la mort de Bertrand Keranguen, l’Eole sous le commandement du lieutenant Benoist abandonne l’action et reste à deux lieues sous le vent, plus tard, il alléguera ses avaries. Langlois, commandant le Tourville, pense qu'il ne doit pas quitter l’Eole son matelot de l’avant, c’est ce qu’il répond à son officier de manœuvre qui le presse de mettre entre deux feux un des vaisseaux qui attaquent Ze Mucius ; en conséquence, après avoir suivi / Fole hors de l'action, il reste derrière lui consciencieusement loin du combat; pourtant il a éprouvé des pertes, notamment le lieutenant Beaudouin, qui, malade d’une fièvre putride, s’est traîné à son poste et s’y est fait tuer. Dumoutier, commandant le Trajan, demeure derrière le Tourville, pour empêcher, dit-il, la ligne d’être coupée, mauvaise raison car à ce moment tous deux sont loin du combat; il demeure spectateur inactif de l’action et maintient dans la nullité Ze Tyrannicide traîné par lui à la remorque, malgré les protestations indignées du capitaine de ce dernier vaisseau, Dordelin, le héros de la journée du 10. Le J'uste, capitaine Blavet, attaqué par le Barfleur de 98 canons au contre-amiral Bowyer et par un vaisseau de 74, reçoit aussi les coups du vaisseau amiral anglais, [a
Queen Charlotte, puis de l’Invineible ; Blavel est grièvement blessé,
le lieutenant Prevert prend le commandement et est tué, la mâture vient à bas avec les pavillons, on cloue un guidon tricolore et les vaisseaux ennemis désemparés doivent s'éloigner.
Nous reviendrons tout à l’heure à /a Montagne et au Jacobin, son matelot d’arrière. La Villegris, commandant Achille, comprend .
que l'amiral Howe veut passer dans la brèche laissée ouverte par Le Jacobin à l'arrière de {a Montagne, il gouverne sur {a Montagne pour fermer celte brèche, il arrive trop tard, et sa courageuse initia-
tive lui vaut une terrible bordée de Za Queen Charlotte; dégréé de ce. fait, attaqué par quatre vaisseaux emnemis, l’Achille est rasé comme .
un ponton, sa batterie basse s’emplit d’eau, il va être dans l’impossibilité de prolonger la résistance quand ses adversaires renoncent à le réduire et s’éloignent. On connaît la belle conduite du Vengeur du Peuple, commandé par Renaudin qui voulait réparer ses fautes de la journée du 10 : il empêche les Anglais de couper la ligne entre l'Achille et lui, accroche le vaisseau anglais le Brunswick, balaye son pont, va le prendre à l’abordage, quand le Ramillies vient dégager le Brunswick; l'artillerie de ces deux vaisseaux réunis écrase le Vengeur, démâté il fait eau de tous côtés et son équipage doit courir aux pompes. Le Northumberland, capitaine Etienne, a laissé couper la ligne, mais rivalise de bravoure avec le Vengeur. Le Patriote, capitaine Lucadou, s'éloigne dès 10 heures 1/2 et se laisse tomber sous le vent, prétextant qu’il est encombré de malades; ?’Entreprenant, capitaine Le Francq, le suit et reste avec lui hors du champ de bataille. Le Neptune, capitaine Tiphaigne, se conduit mollement, pourtant le vaisseau auquel il a affaire perd son capitaine, frère du
contre-amiral Montagu. Le Jemapes, capitaine Desmartis, Ze Trente.
et Un Mai, capitaine Gantheaume, font belle contenance, Desmartis est tué au feu. Le contre-amiral Nielly, sur le Républicain, est attaqué par plusieurs vaisseaux ennemis dont le Royal Georges au vice-amiral Alexandre Hood, il est presque complètement dégréé, mais tient ses adversaires en échec avec une énergie superbe, bien que le capitaine Longer se montre d’une absolue incapacité. Une magnifique défense est celle du Sans Pareil, capitaine Courand : il repousse le vaisseau anglais /e Majestueux, désempare le Royal Georges et un autre, et se croit déjà victorieux quand il voit le Scipion, son matelot d’arrière, capitaine Huguet, le Pelletier, capilaine Berrade, s'éloigner du champ de bataille, Ze Scipion fait même de la voile pour se dérober plus vite. Plusieurs matelots de la manœuvre crient du Sans Pareil au Scipion : «oh! les lâches, ils fuient! », d’autres envoient au bâtiment déserteur une décharge d'artillerie. Resté seul, le Sans-Pareil esi cerné par quatre vaisseaux anglais; il leur fait lâcher prise; dégréé complètement, ses canons démontés, faisant eau par plusieurs brèches ouvertes dans sa coque, il repousse encore un nouvel adversaire qui tente sur lui une dernière attaque, puis il essaye de se réparer et d'épuiser le flot qui envahit sa cale. Quant au capitaine Huguet du
Scipion, il prétendra pour excuser sa conduite, qu'il a été complè-
OR EAN LE ENS OU PPT PCT TRE M PE
‘tement dégréé, ce qui est faux, et qu'une partie de son équipage, sous
la conduite de l'officier Decasses, s’est révoltée pour le contraindre à
‘amener son pavillon ; Berrade du Pelletier, après avoir suivi Le Scipion, porte dans le vent au nord de l'armée anglaise loin de la balaille comme la Convention et le Gasparin, plus tard il se vantera d’avoir repoussé trois vaisseaux ennemis.
Quant à la Montagne, elle à été, au dire de . et Villaret, mise en péril par « l’ineptie et la poltronnerie » du capitaine Gassin du Jacobin. Gassin ayant laissé entre la Montagne et lui un vide par
lequel Howe allait se- glisser avec la Queen Charlotte, la Montagne
recula pour fermer ce vide, Gassin au même moment avança dans des intentions analogues et le vaisseau amiral et son matelot faillirent s’aborder; alors Gassin, pour éviter un abordage laissa arriver, c’est-à-dire qu’il se mit par le travers de la Montagne du côté opposé à celui qu’elle présentait à l'ennemi, se faisant de la sorte un abri « du flanc sacré » de son général « pour parer les coups d’un ennemi contre lequel il avait la charge immédiate de le garantir à toute outrance ». Howe eut ainsi le passage libre à travers la ligne française derrière la Montagne. Non content de cette fausse manœuvre, Gassin, au dire de certains témoins, sans doute pour atteindre l’ennemi par delà la ligne française, tira sur /a Montagne et y tua quatre hommes; furieux, les servants d’une batterie de la Montagne voulurent lui riposter !, et sans l'intervention de leurs chefs on aurait vu deux vaisseaux français se canonner. Howe pénétra donc dans la ligne française derrière /a Montagne, un silence se fit, l'Anglais tout entier à sa manœuvre.ne tirant pas, les deux vaisseaux français suspendant leurs décharges.
D’après Jeanbon, Villaret fit crier par le porte-voix au capitaine du Jacobin de laisser arriver vent arrière pour faciliter à l'amiral ennemi le passage le long de {a Montagne : Howe s’engagerait de la sorte entre a Montagne et le Jacobin et ce dernier revenant sur
la Queen Charlotte la mettrait entre deux feux. Gassin et ses offi-
ciers ont soutenu qu'ils n’avaient pas entendu cet ordre. Linois,
rapporteur près la cour martiale maritime de l’an IV, a déclaré cette manœuvre impraticable, et Guérin le répète d’après lui. Par contre,
des témoignages prouvent que l’ordre fut donné au porte-voix par plusieurs des hommes de la Montagne ?, Jeanbon dit qu’il alla luimême sur la galerie * du vaisseau amiral pour le transmeltre au capitaine du Jacobin, et l'Anglais recommençant alors son feu, c’est en hélant Gassin que le capitaine Basire de la Montagne eut les deux cuisses emportées par un boulet. En outre, l'opinion de Linois n’est pas acceptéé de tout le monde, l’acte d'accusation présenté con-
1. Déposition devant le tribunal révolutionnaire, BB# 38, fol. 250.
2. Déposition devant le tribunal révolutionnaire, BB# 38, fol. 251.
3. Galerie : balcon ayant peu de saillie entouré d’une balustrade, il y en avait deux sur les vaisseaux à trois ponts, l’une était le prolongement du pont de la batterie haute, l’autre le prolongement du gaillard d’arrière (Jal, Glossaire nautique).
tre Gassin à la cour martiale maritime de l'an IV par le capitaine de
vaisseau Barbier, dit que le capitaine du Jacobin aggrava ses fautes
précédentes « en ne manœuvrant pas pour se laisser culer et tomber sur l'ennemi qu’il devait et pouvait aborder aux risques même cerlains de s’en faire couler »; pour M. Chevalier la manœuvre était habile, « la position de la Queen Charlotte entre la Montagne et le Jacobin était fort périlleuse. De l’aveu même des historiens anglais, lord Howe ne pouvait échapper à l’allernative d'amener son pavillon ou de voir son bâtiment couler sous ses pieds ! ». Le Jacobin n’obéit pas à l’ordre de Villaret et n’arriva pas sur a Queen Chariotte. Gassin n’a pas seulement déclaré qu’il n’avait point entendu, il a prétexté plus tard, ce qui était vrai, qu'avant la bataille, il avait éprouvé dans sa mâture une avarie qui le gênait beaucoup pour manœuvrer; mais ses officiers et timoniers reconnaissent « que la manœuvre que le rapport du Représentant du peuple reproche au Jacobin de n’avoir pas fait, ce vaisseau pouvait réellement la faire malgré ses avaries ? ». |
. Howe n'eut donc point à souffrir en somme du Jacobin, et ayant coupé la ligne, « après avoir lâché sa bordée de tribord sur l’Achrlle, il enfila par la hanche le vaisseau /a Montagne et lui fit un mal affreux ». La Montagne perdit de vue le Jacobin, ce bâtiment se laissa tomber sous le vent à deux lieues au sud de la bataille et demeura simple spectateur des événements, quoique dans un factum composé plus tard en collaboration avec Bompard, Gassin ait prétendu qu’il avait combattu deux heures ét demie, démâté l’amiral anglais du mât de misaine, et qu’il n'avait été éloigné finalement du combat que par les avaries qu'avait éprouvé son gréement au cours de l’action *.
Attaquée par la Queen Charlotte, la Montagne engagea avec le
vaisseau amiral d'Angleterre une\lutte furieuse. À la Queen Charlotte vinrent se joindre le Gibraltar, le Culloden, d’autres encore. Entourée par moments de cinq à six vaisseaux, /a Montagne ne vit plus du combat que ses ennemis immédiats, et même, dans la fumée, saisissant mal ce qui se passait, Jeanbon el Villaret crurent distinguer un vaisseau anglais coulant bas. Après des volées terribles, la Queen Charlotte et la Montagne s’éloignèrent l'une de l’autre,