INTRIGUES CONTRE LUI DANS BREST
mières rigueurs du Représentant. Huguet, capitaine du Scipion, Decan lieutenant, Foucot enseigne sur le même vaisseau, Lucadou capitaine du Patriote, Philippe Barère et Letorzec ses lieutenants, Morel commandant le Téméraire, d'autres encore saisirent probablement cette occasion pour attaquer par des insinuations habilement répandues la conduite de Jeanbon, de Villaret et de Nielly durant la croisière. On ne peut attribuer leur campagne au motif honorable d'établir exactement les responsabilités et de faire triompher la justice. Huguet, Lucadou et Morel étaient du nombre des capitaines dont la conscience n’était pas tranquille. Les deux premiers n'avaient obtenu le grade de capitaine, lors de la rentrée de l'escadre Morard de Galles, que par des dénonciations contre leurs supérieurs et par les manifestations d’un républicanisme exalté, et, après avoir alors poussé Villaret au commandement, Lucadou avait dénoncé l’amiral à Laignelot, en l'absence de Jeanbon, durant le mois de pluviôse. Les officiers subalternes qui se joignaient à eux, Philippe Barère surtout, avaient des états de services analogues et pensaient probablement profiter de la rentrée de la croisière de prairial, comme Huguet et Lucadou de la rentrée de Quiberon, pour obtenir eux aussi par des dénonciations des postes de capitaines. Leur opposition était très dangereuse, car tous comptaient parmi les clubistes de Brest les plus violents, parmi ces démagogues dont Jeanbon avait eu tant de peine à triompher dans Brest même; de plus, ils possédaient des alliés à Paris jusque dans le personnel du gouvernement, et dans le moment le prestige de Jeanbon élait affaibli par l'échec du 13 prairial et la perte de sept vaisseaux. Peutêtre auraient-ils ménagé le Représentant s’il avait feint d'ignorer leurs fautes au cours de la croisière et abandonné à leurs rancunes ou à leurs ambitions Villaret, Nielly, etc.; comme il s’y refusait, ils tournaient leurs intrigues en premier lieu contre lui.
D’après un arrêté du 30 prairial (18 juin), les sept officiers que nous venons de nommer furent sommés « de faire par écrit dans les vingtquatre heures, chacun et séparément, la dénonciation des faits par eux avancés ; à l'effet de quoi ceux qui sont sur l’escadre seront sur le champ autorisés à se rendre à terre ! ». Mais cet arrêté est fort étrange : transcrit au Registre de correspondance des Représentants il n’est pas signé, en sorte que nous ne savons à qui l'attribuer de Jeanbon ou Prieur; la date du 30 prairial est peut-être erronée, car le 12 messidor Villaret fera part à Jeanbon de cette campagne de ses subordonnés comme si le Représentant ne la connaissait pas, et Prieur écrira le 19 fructidor à son collègue ne rien savoir de ces intrigues. En tout cas, un autre arrêté des deux Représentants
1. Les manœuvres de ces individus sont indiquées par cet arrêté daté du 30 prairial et la lettre de Villaret à Jeanbon du 12 messidor. Il est dit dans l'arrêté du 30 prairial qu'ils « répandent des bruits tendant à inculper le Représentant du peuple Jeanbon Saint-André et le contre-amiral Villaret relativement à leur conduite dans la campagne qui vient d'avoir lieu sur mer » (I: Reg. d’arrêtés des Représentants du peuple).
rendit publiques des mesures déjà prises par Jeanbon le 23 prairial : le 5 messidor Tardy commandant le Gasparin, Langlois commandant le Tourville, Berrade commandant /e Pelletier, Benoît lieutenant commandant ?’Æole par intérim, furent destitués pour avoir manqué à leur devoir par impéritie. Le même arrêté envoya devant le tribunal révolutionnaire Alary commandant {a Convention et Dumoutier commandant /e Trajan suspects de lâcheté ou d'insubordination. Gassin, Bompard et Cornic étaient déjà traduits au même tribunal ‘. Une enquête sur l'épidémie qui aurait, d'après Lucadou, décimé l’équipage du Patriote et rendu ce vaisseau incapable d'un rôle actif au 13 prairial fut confiée au Comité de santé ?.
Au milieu de ces embarras,: Jeanbon reprenait le cours de sa mission dans le port. De concert avec Prieur, il envoyait à la flotte les officiers, soldats et marins, aux hôpitaux les chirurgiens, aux ateliers les ouvriers venus par le convoi d'Amérique ÿ. Il incarcérait les gens suspects ayant pris passage sur le convoi et qui pouvaient bien être « des présents funestes envoyés par les Anglais à qui des trahisons livrent les colonies * ». Il expédiait au Comité de Salut public La Salle et Polverel, gardait en détention à Brest les autres personnages compromis dans les troubles de Saint-Domingue et ramenés également par le convoi *. L’arrestation ordonnée à ce moment sur mandat du Comité de Salut public, et malgré Jeanbon, de l'agent maritime Esmein, du chef d'administration Cavelier 6, était une gêne pour les travaux maritimes. Néanmoins les Représentants veillaient au : débarquement du convoi. Ils renvoyaient Lecomte en Amérique avec mission d’y acheter un stock de pièces de charpente pour constructions navales *. Le Comité de Salut public ordonnait de son côté pareille acquisition, et il y joignait des commandes de goudrons, chanvres, étoffes et cuivre dans les pays scandinaves. Jeanbon mettait en régie l'exploitation des forges des Côles-du-Nord, des mines de Quimper ; il ordonnaït à Morlaix l'établissement d’une manufacture de canevas de fil de fer et de laiton pour les fanaux de la marine 8. Il faisait exécuter sur les vaisseaux de la flotte les plus