CHAPITRE XX
Toulon depuis son retour à la France (29 frimaire an IL, 19- décembre 1793), rapport de Barère du 14 nivôse, installation d'une colonie révolutionnaire dans cette ville, Toulon devient le Port la Montagne, désignation pour ce poste du contre-amiral Martin et d’ofliciers de Brest, mesures de Jeanbon au Comité de Salut public en pluviôse pour y relever la marine, projets d'envoi de la petite escadre reconstituée dans cette rade au secours de la Corse, sortie de Martin, il est bloqué au golfe Jouan (23 prairial). — La colonie révolutionnaire de Toulon en messidor ; elle est une fondation de celle de Brest. Son sort est lié à celui de notre marine sur la Méditerranée, au sort de la Révolution dans les départements méridionaux et à celui de l’armée d'Italie. Jeanbon tout désigné par sa mission à Brest pour développer le Port la Montagne. — Mission donnée à Saint-André, arrêté inexplicable donnant à Niou une mission identique, coup d'œil de Jeanbon sur la situation à son arrivée, plan d'opérations navales qu’il propose : envoi de l'escadre de Brest pour chasser l'Anglais de la Méditerranée, sa demande d’un tribunal révolutionnaire. — Jeanbon à Marseille, il y apprend le 9 thermidor, son attitude à cette nouvelle, — Résultats qu'il a déjà obtenus à Toulon. — Effets du 9 thermidor sur Jeanbon, sa méfiance s’en accroît. Affaire Demaillot. Situation critique de Martin au golfe Jouan et mouvements de troupes en vue d’une offensive en Italie. Jeanbon s’en inquiète, ses soupçons contre Dumerbion, le général de l’armée d'Italie. Jeanbon exclu du Comité de Salut public le 13 thermidor (31 juillet), il demande son rappel à son successeur au Comité de Salut public, Bréard. Son animosité persiste contre Dumerbion. — Effets généraux du 9 thermidor : chute du gouvernement montagnard et disparition de la prépondérance de la démocratie, retour à la décentralisation et à. l’anarchie : la colonie révolutionnaire du Port la Montagne désormais
‘ privée de l’appui d’un gouvernement fort, et battue en brèche par les ennemis de la démocratie.
Toulon était dans une situation toute spéciale dont il faut rendre compte de façon détaillée, depuis que les troupes de Dugommier : l'avaient arraché aux Anglo-Espagnols et aux royalistes.
Nous avons précédemment indiqué les désastreux effets de la trahison de cette ville. Elle avait été reprise le 29 frimaire an II (19 décembre 1793), mais l’escadre avait été emmenée par les Anglais, partie des vaisseaux en construction ou en réserve incendiés, et les forces navales de la France dans la Méditerranée s'étaient trouvées réduites à une division d’un vaisseau et quelques frégates aux ordres du capitaine Vence bloqués en rade de Tunis, à quelques bâtiments légers dispersés dans différents ports !. De toute part des ennemis :
1. Le 17 juin 1793, Trogoff signale 54 bâtiments français en service hors de Toulon dans la Méditerranée (Rapport de Jeanbon sur la trahison de Toulon, p. 36). Les Anglais s'emparent des frégates Modeste, Impérieuse et Sibylle. Restent des frégates à Villefranche, et la division de Tunis : un vaisseau, ? frégates ou corvettes et 4 petits
l'Espagne à l'Ouest, à l'Est la Toscane unie maintenant à Naples et à la Sardaigne : tandis que Gênes chancelait dans sa neutralité, isolée de nos côtes par les corsaires d’Oneille ?. Reliant tous nos adver- Saires la flotte anglaise tenait la mer, et elle aidait depuis la fin de septembre Paoli à expulser les républicains du territoire corse, dans l’espérance d’hériter de sa conquête et de faire de cette île, bien mieux placée que Gibraltar, la citadelle de la puissance britannique dans la Méditerranée. Le littoral français insulté par les bâtiments des coalisés, était encore menacé à revers par les Austro-Sardes qui, élablis en Piémont, disputaient les passages des Alpes à l’armée d'Italie affaiblie par les troupes qu’elle avait détachées devant Toulon; inversement les communications de l’armée d'Italie avec Toulon, sa ligne de ravitaillement le long du littoral étaient à la merci d’un débarquement de l’amiral Hood. Pour reconstituer nos forces navales il n’y avait plus de ressources, le matériel emmagasiné à Toulon avait été brûlé par Sydney Smith * et il était difficile d'en tirer de la régence d'Alger, de la Bosnie, du Levant, puisque l’enñemi interceptait les routes maritimes; il n’y avait plus d'hommes ni de dévouements, la majeure partie des ouvriers et des marins de Toulon, de Marseille, avaient été licenciés, ou s'étaient dispersés; beaucoup avaient trahi, chez ceux qui étaient demeurés au service l’indiscipline s’autorisail d une juste méfiance vis-à-vis des chefs.
Cependant, à la nouvelle de la perte de l’escadre et de l'incendie de l'arsenal le Comité de Salut public avait répondu par cette fière déclaration de Barère à la tribune de la Convention le 14 nivôse (3 janvier 1794) : « La nature vous appela presque exclusivement à commercer et naviguer sur cette mer, en la séparant de l'Océan et de nos ennemis constants par un détroit difficile et fameux............ la Méditerranée n’est pour la France qu’un grand canal de navigation dont la police peut et doit lui appartenir. Ce n’est pas assez d’ailleurs de briser le sceptre des puissances territoriales, il faut encore briser celui des puissances maritimes, et affranchir les mers comme vous avez affranchi les terres “. »
Des mesures avaient été décidées conformément à ces projets. Dès le 1°" brumaire, confiscation des biens des rebelles toulonnais au profit des patriotes persécutés, ainsi qu’il avait été ordonné le 4 septembre pour Marseille et la région voisine; le 4 nivôse (24 décembre), décret portant «le nom infâme de Toulon est supprimé, cette commune portera désormais le nom de Port la Montagne. Les maisons de l’intérieur de cette commune seront rasées. Il n’y sera
conservé que les établissements nécessaires aux services de la
bâtiments (voy. Maurice Loir, Jean Gaspard Vence déjà cité), plus quelques bâtiments épars.
1. Le 8 octobre la Toscane, le 12 juillet le roi de Naples ont rompu avec nous.
&. Sur eux, voy. BB? 38, f 217.
3. Sidney Smith croyait avoir tout brûlé (rapport qu'il fait à Hood, Moniteur, t. XIX, p. 371), nous verrons qu’il exagérait beaucoup.
4, Moniteur, t. XIX, p. 180. Voyez plus haut p. 644 ssq.
guerre, de la marine, des subsistances et approvisionnements de la République »; le 7 nivôse, ordre du Comité de Salut public au Conseil exécutif de reconstituer le plus promptement possible les établisse-
ments maritimes et militaires détruits ou dégradés dans le ci-devant
Toulon, et le 14, nous l’avons déjà dit, Barère présentait à la Con-
vention, en même temps que la déclaration que nous venons de citer, :
un rapport sur «les moyens de FÉBÉUPFER la marine de . République dans la Méditerranée !.
Barère proposail de faire construire dans toutes les rades de cette côte, surtout dans le Port la Montagne le plus grand nombre possible de vaisseaux el autres bâtiments de guerre, de réquisitionner
à cet effet dans les départements environnants tous les ouvriers,’
tous les bois de constructions et matériaux et de les envoyer au Port la Montagne. II y joignait deux autres motions dont nous avons
parlé antérieurement : la punition de tous les agents de la marine
infidèles ou malveillants, l'envoi dans les ports de l'Océan des marins languedociens et provençaux que remplaceraient des marins de l'Océan dans les rades méditerranéennes. Votées sur-le-champ, ces mesures durent être complétées par la suppression de tous les complices vrais ou faux de la trahison de Toulon, de tous les partisans de l’ancien régime que l’on pourrait saisir dans la ville et la région. La
majorité d’ailleurs s'était cachée ou avait fui à l'étranger, et bien des
innocents allaient payer pour les coupables *.
On devait aboutir par ces procédés à l’anéantissement de l’ancien état de choses : les fugitifs et les condamnés, les marins transplantés sur d’autres rivages feraient place nette; les propriétés des premiers confisquées et devenues biens nationaux *, les maisons des plus criminels démolies, le nom même de la ville changé, rien ne rappellerait plus la population et la cité rebelle. Les ouvriers réquisitionnés de tous côtés, les marins appelés des bords de l'Océan, la très faible minorité des indigènes qui étaient demeurés républicains et avaient été éprouvés par la persécution royaliste constitueraient une population nouvelle ardemment démocrate, une colonie révolutionnaire au vrai sens du mot. Les propriétés passeraient dans leurs mains, soit que l’État les utilisät pour loger les arrivants, soit qu’il les donnât aux victimes de la révolte à litre d’indemnité. Sur l’'emplace-
1. Procès-verbal de la Convention, t. XXIV, p. 30, et pour Marseille, t. XX, p. 67; décret du 4 nivôse, tbid., t. XX VIII, p. 84; arrêté du 7, Aulard, Actes du Comité de Salut public, t. IX, p. 694; rapport du 14, Moniteur, t. XIX, p. 120, Procës-verbai, t. XX VILI, pp. 257-260.
2. C'étaient là des idées courantes à ce moment, voyez l'officier de marine Casta- -
gnier à Carnot, Agde 2 nivôse : « Comment aura-t-on laissé notre arsenal, dans quel état sont nos vaisseaux, éplucher et faire guillotiner tous les faux frères, mettre ensuite une armée sur pied, c'est de quoi vous devez vous occuper de suite » (AFn1 30).
3. C'est-à-dire toute la ville : « Considérant que la juste punition de tous les traîtres de l’infâme ville de Toulon laisse à la disposition de la République une quantité considérable de mobilier, ainsi que la presque totalité des maisons et des propriétés territoriales » (Arrêté de Barras, Fréron, Saliceti, du 10 nivôse dans Henry, Histoire de Toulon depuis 1789 jusqu’au Consulat, t. II, p. 140).
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ment des maisons abattues par autorité de justice et des magasins incendiés par les Anglais, s'élèveraient de nouvelles constructions pour les services maritimes, et la cité édifiée par le gouvernement républicain, le Port la Montagne, travaillerait à reconstituer dans Ja Méditerranée les forces navales que Toulon, la ville royaliste, avait livrées à l'ennemi. Le gouvernement montagnard décidait, en somme, l’extermination ou l'expulsion ainsi que l’expropriation de toute une population au profit d’une autre, mais dans Toulon le Comité des sections avait expulsé, emprisonné, mis à mort les clubistes et les ne our et le 16, le 17 septembre 1793, il avait confisqué leurs iens {.
Ce programme reçut aussitôt un commencement d'exécution. Comme il s'agissait de la création d’une colonie révolutionnaire et du relèvement de la marine de la Méditerranée, comme on voulait appeler à Toulon une partie du personnel de Brest, Jeanbon fut associé à l'œuvre. ;
Aux fusillades succédèrent les procès devant des commissions révolutionnaires établies à Marseille et à Toulon, ou devant les tribunaux criminels des Bouches-du-Rhône et du Var jugeant révolutionnairement. Le ministre de la marine prescrivit à l’agent maritime Pomme, au commandant des armes Castellan, d’armer à Toulon les six vaisseaux qu'avait épargnés l’incendie, de réparer, radouber et armer parmi les autres les huit dont on pourrait tirer parti, d’en construire dans le plus bref délai six autres dont deux à trois ponts, et avec eux dix-huit frégates et quatorze corvettes à répartir dans les chantiers de Marseille, la Seyne, la Ciotat, Celle ?. Les travaux furent mis sous la direction de l'ingénieur Abawzir, ci-devant Le Roi, dont Sané appréciait le talent, dont le patriotisme inspirait toute confiance, et qui suivit dans les constructions des plans envoyés par Sané *. Le soin de relever les magasins et bâtiments civils fut confié à un pralicien nommé Sardou *. Sur proposition de Jeanbon Saint-André, le contre-amiral Martin, montagnard fervent, fut détaché de l’escadre de Brest avec trois capitaines, huit lieutenants et d’autres officiers pour aller à Touloni.
Avec le concours d’un conseil de marine formé « de tous les bons patriotes sortant des cachots du despotisme », et qui discuta tous les jours les questions de service, avec celui d’une commission administrative qui rassembla tous les matériaux trouvés dans les