PLAN D'OPÉRATIONS NAVALES QU'IL PROPOSE
EL vous, administrateurs, sociétés populaires, réveillez s’il en était besoin, l’ardeur de nos jeunes guerriers *. » Il écrivait au Comité de Salut public : «il est dur de voir ces Anglais se promener insolemment sur nos côtes, et de ne pouvoir aller vers eux pour les en chasser », et à Barère : « il faut hâter l'instant où tu proposeras à la Convention de décréter que la Méditerranée est une propriété nationale ». Pour obtenir ces résultats, il demandait à ses collègues de l’appuyer de tous leurs moyens : « j'attends tout de votre amour pour la patrie, comptez sur mon dévouement ?. »
Mais comment oblenir de prompts succès ? Avant de quitter le Comité de Salut public, en messidor, Saint André avait eu un entretien avec Carnot sur le plan d'opérations à suivre. Carnot était d'avis qu'à l’heure présente, après avoir éprouvé les forces navales de l'Océan dans une lutte inégale, il fallait porter tout l'effort de la République dans la Méditerranée, mer fermée, mer éloignée de l’Angleterre, et où, par suile, il serait plus aisé d’écraser les flottes britanniques ; pendant ce temps les constructions navales prescrites sur l'Océan s’achèveraient. Jeanbon ne s'était point rendu aux vues de son collègue *, mais quand il fut au Port la Montagne un revirement se produisit dans son esprit, et le 7 thermidor (25 juillet), il écrivit à Barère la lettre suivante.-qu’il recommandait à son attention : « Pour devenir maitres de la Méditerranée, il vous faut plus que nous ne pouvons faire ici. Cependant le projet de dominer sur cette mer est excellent, il ne peut être, selon moi, trop tôt exécuté, el si le Comité veut, il peut par là mettre l’Angleterre à ses pieds.
« Nous avons dans la Méditerranée 7 vaisseaux embossés au golfe de Joan, ? dans cette rade, un troisième dont l'armement a commencé aujourd’hui et qui sera prêl. dans quelques jours; en tout, 10 vaisseaux. Les 5 autres exigent des radoubs plus ou moins longs, et pour aller vite il faut réorganiser l’escadre, ce qui demande du temps. Quand on pourrait marcher rapidement, le résultat dans deux mois ne serait que 15 vaisseaux : or ce nombre est insuffisant. Les Anglais en ont au moins autant, et l’on doit compter sur quelques espagnols et napolitains. Dans cet état de choses, on peut bien dire qu’il faut dominer dans la Méditerranée, mais on n’y domine pas.
« Cependant le commerce du Levant, sur lequel la nature ellemême vous donne des droits, est entre les mains de ces insulaires, la Corse est en leur pouvoir, l'Italie est sous leur joug, la Porte et
1. Arrêté du 18 thermidor à Marseille (AF1 296), nous y reviendrons. ;
2. Au Comité de Salut publie, 5 et 12 thermidor. A Barëre, 11 thermidor (BB 62, fol. 178).
3. « La nature elle-même a fixé-le sort de la liberté sur les mers qui baignent les côtes méridionales de la République. Je n’ai cessé de vous le dire depuis que je suis dans ce port. Je vous le répète encore, et je me rappelle qu'avant mon départ de Paris, Carnot était de cet avis, dont je ne sentais pas aussi bien la justesse alors que je l’ai sentie depuis ». Suit la répétition de l'exposé du plan que nous allons voir, et Jeanbon ajoute : « faites vous rapporter ma lettre à Barère du 7 thermidor », (Jeanbon au Comité de Salut publie, 20 vendémiaire an ILI, BB* 838, Marine). Cette lettre à Barère du 7 thermidor c'est celle que nous citons ci-dessus. |
les puissances barbaresques s’indignent de leur supériorité, mais attendent de votre part un grand effort pour s’y soustraire, et tout vous crie : affranchissez la Méditerranée, ne perdez pas un moment. Que faut-il donc faire ?... Faites partir de Brest 20 vaisseaux de ligne
sous le commandement de Villaret, et envoyez-les ici; choisissez-les :
meilleurs voiliers et qu’ils ne perdent pas un instant pour arriver.
« Réunis aux 15 vaisseaux de ce port, ils vous donneront une armée de 35 vaisseaux avec lesquels vous pouvez poursuivre la flotte anglaise partout où elle sera, et la détruire.
« Que feront les Anglais? S'exposeront-ils à un combat inégal? ils seront battus. Se réfugieront-ils dans le port de Livourne ? vous les y poursuivrez, et si vous voulez que votre armée de terre prenne celte ville par derrière, vous vous en emparerez. Iront-ils dans un des ports de l’île de Corse ? il n’y en a pas un où ils puissent tenir. Prendront-ils le parti de faire passer une escadre de l'Océan dans la
Méditerranée pour rétablir l'équilibre des forces ? cette expédition
ra horriblement dispendieuse, car ils sont forcés dans ces mers d'être chez les autres, au lieu que vous êtes toujours chez vous. Au reste ils peuvent ignorer pendant longtemps votre projet, si vous gardez le profond secret qui convient à ces expéditions DE
Ge plan d'opérations, Jeanbon n’était pas le seul qui en eût l’idée: Saliceti avait naguère demandé l’envoi d’une division de Brest à Toulon, et à la fin de 1792, en vue de l'expédition de Sardaigne, sous l’ancien régime, bien souvent, on avait grossi nos flottes de la Méditerranée de divisions empruntées à celles de l'Océan. Les circonstances réclamaient-elles la répétition de cette manœuvre? Jomini le conteste: les Anglais, dit-il, avaient à leur disposition, pour s’y réfugier et s’y radouber, tous les ports de l'Italie et de l'Espagne avec Bastia et Saint-Florent ; en outre, Howe pouvait attaquer l’escadre de Brest dans la traversée, ou, s’il la suivait dans la Méditerranée, il rétablirait dans cette mer la supériorité numérique des Anglo-Espagnols et bloqueraïit toutes nos forces à Toulon, tandis que nous n’aurions plus un seul vaisseau sur l'Océan ?. Le premier argument est juste. Quant à une attaque de la flotte de Brest sur la route de l'Océan à la Méditerranée, Jeanbon recommandait le secret précisément pour y parer. Enfin, dans des lettres postérieures, il a répliqué par avance à la dernière objection : si les armements prévus par les programmes
.1. Guerre, armée d'Italie. Cf. le plan de Dalbarade du 24 juin 1793 pour la Méditerranée : « Accélérer par tous les moyens les constructions, radoubs et armements pour augmenter le nombre de vos vaisseaux jusqu’à ce.que nos forces puissent balancer celles de nos ennemis que divers événements peuvent affaiblir ou forcer de rentrer dans leurs ports » (BB*# 38, fol. 5-12). C’est parce que les constructions, radoubs et armements ne pouvaient de longtemps nous donner des forces égales à celles des ennemis que Jeanbon veut appeler la flotte de l'Océan. Il insiste encore sur la nécessité d’une action rapide dans une lettre à Barère du 11 thermidor : « Deux lignes de ta part qui m’annoncent que le Comité s'occupe de la marine du Port la Montagne et des demandes que je lui fais pour ressusciter à la Patrie et à la victoire cet établissement si important » (BB3 62, fol. 178).
2. Tome VI, pp. 102-104 de l’'Histoire-critique et militaire des guerres de la Révolution