SA MÉFIANCE VIS-A-VIS DU GÉNÉRAL DUMERBION
menacée, la garnison de Port la Montagne était réduite, les mutations se multipliaient dans les commandements des postes de défense du littoral, par ordre de Dumerbion le général en chef de l’armée d’Ilalie : « Tout change autour de moi sans que je le sache, sans que je m'en doute même, écrivait Jeanbon au Comité de Salut public, et
chaque jour je vois des visages nouveaux que je ne connaissais pas le
jour d’auparavant ! », et le ] Représentant ajoutait : « Dans le même temps on parle d'entraîner votre armée dans le cœur de l'Italie, et de Haïsser votre territoire sans défense sous la protection d’une armée navale coupée PA l'ennemi, et d’ailleurs insuffisante quand élle serait réunie ?. »
Tous ces indices mirent aux champs l'imagination de Saint-André. Il signala ses appréhensions, les observations dont elles s’inspiraient, dans une lettre écrite dès le 19 thermidor de Marseille au Comité : « Les événements qui viennent d’élonner encore une fois la France et l'Univers et de compromettre le salut de la patrie... ont dû me rendre plus attentif sur tout ce qui se passe autour de moi. » À la vérité, Jeanbon se trompait dans ses conjectures. Si les Espagnols et les Anglais s’élaient brusquement réunis devant le golfe Jouan, c’est, comme l'ont établi MM. Krebs et Moris, les historiens des campagnes de la Révolution dans les Alpes, qu'ils méditaient une opération combinée avec une attaque des Austro-Sardes sur la frontière des Alpes ÿ. L’affaiblissement de la garnison de Toulon, les mulations effectuées dans les postes de la côle étaient la conséquence naturelle de la concentration de l’armée d'Italie et des mouvements par lesquels elle préludait à l’offensive en Piémont, conformément au plan de Bonaparte et de Robespierre jeune.
Cette campagne même, Jeanbon n’en voulait à aucun prix. Mais Carnot, le Comité de Salut public, aussi prompts que Saint-André au
‘soupçon, la repoussaient aussi. Dès le 10 thermidor, le Comité de
Salut public en suspendait l’exécution, il ordonnait de borner le rôle de l’armée à la défense des côtes et pays conquis, et à l’établissement de fortes garnisons dans le Port la Montagne et Marseille . Le 26, tandis que Ricord, trop robespierriste, était rappelé de l’armée d'Italie, Carnot écrivait aux Représentants attachés à cette armée, Saliceti et Albitte des instructions dans ce sens et ajoutait que mieux valait reprendre la Corse. Carnot motivait ainsi ce changement de plan : « le projet que Robespierre jeune est venu nous arracher pour ainsi dire, ce projet d'entrer dans le Piémont en abandonnant nos propres frontières, en laissant enlever la Corse, en exposant le Portla Montagne à une invasion nouvelle,
1. Voy. ces mutations dans Guerre, armée d'Italie ; Jeanbon au Comité de Salut public, 19 thermidor, de Port la Montagne (Guerre, armée d'Italie).
2. Au Comité de Salut public, 19 thermidor (Guerre, armée d'Italie).
3. Krebs et Moris, t. IL, pp. 180-181, 192 note 1, 299, rapports de Tilly, de Lachèze à Gênes, de Garibaldon à Livourne sur les projets de Hood.
4, Lettre de Ricord à Dumerbion, du 18 thermidor, dans Krebs et Moris, t. IL, p. 289.
en livrant nos derrières à nos ennemis qui avaient là des forces toutes prêtes à débarquer, nous paraît être le fruit de l’intrigue de ces conspirateurs »‘ ; Saliceti el Albitte admetlaient, eux aussi, que les mouvements de troupes ordonnés par Robespierre jeune avaient pour but d’affaiblir l’armée d'Italie et de faciliter la trahison « des frères ambitieux ? ». Jeanbon n’était donc pas le seul de son opinion : sans s'être concerlés, Carnot et les Représentants du peuple à l’armée d'Italie avaient eu immédiatement après le 9 thermidor la même idée que lui.
Toutefois Saliceti et Albitte, présents sur le théâtre de la guerre, comprenaient l'urgence d’une attaque contre les Austro-Sardes, pour empêcher ceux-ci de lier partie avec la flotte anglo-espagnole et de couper nos communications avec Gênes le long de la côte. Ils ne discontinuèrent donc nullement les préparatifs d’une marche offensive en Piémont . Jeanbon redoubla donc ses plaintes et ses accusations. À Saliceti, à Dumerbion, il déclara que la situation allait devenir’ intolérable pour lui, et le 24 thermidor, il s'emporta jusqu’à écrire à Saliceti que le général de l’armée d'Italie était « un coquin « ». On comprend la vivacité de ses expressions si l’on songe qu’il ne pouvait s'expliquer les motifs des mouvements de l’armée d'Italie, que pour lui le départ de cette armée n’était qu'une faute criminelle, et que marin avant tout, il s'épouvantait de voir l’escadre de Martin privée du secours de nos troupes. De plus, le 24 thermidor, il appre-
nait la Capitulation de Calvi : « cet événement va multiplier nos embarras et nos craintes sur cette côte; dans le nombre des bons citoyens qui nous viendront de Corse, qui sait s'ils n’auront pas mêlé des
espions ou des traîtres », écrivait-il au Comité de Salut public le
même jour en parlant des Anglais, et il ajoutail : « voilà donc les ennemis maîtres de la Méditerranée, et nous n’avons à leur opposer que sept vaisseaux, la position qu'occupent les deux escadres combi-