NOUVEAUX CONFLITS AVEC NIOU
disposé qu'il fût pour les montagnards Marseillais à la suite de leur rébellion contre l’Assemblée conventionelle, pouvait-il voir sans inquiétude la réaction qui grandissait contre le parti montagnard tout entier, et les inculpations dont étaient menacés trois de ses. anciens - collègues au Comité de Salut public, entre autres celui-là même qui avait été son confident, son associé dans l’organisation de la marine, son suppléant au cours de ses missions ? - Comme si ce n’était point assez pour lui de ces embarras et de ces appréhensions, il se trouva dans le même temps engagé dans un nouveau conflit avec Niou. Le 23 fructidor (9 septembre), le Comité de Salut public avait fait confirmer par un décret les pouvoirs illimités dont Niou était investi au Port la Montagne, à Lorient, Rochefort, Nantes, Bordeaux et Bayonne !. En effet, Niou, qui ne s'était jamais compromis avec les terroristes, était un de ces conventionnels écartés des premiers rôles en l’an Il par la prépondérance des Montagnards et sur lesquels s’appuyait la majorité thermidorienune, aussi le voyait-on en coquetterie réglée avec Bréard et Dalbarade fort soucieux eux-mêmes de faire leur cour à la majorité ?. Ainsi, croyons-nous, s'explique le maintien par le nouveau Comité de Salut public de la situation très fausse créée par le Comité montagnard et par l'arrêté du 6 thermidor. Niou reçut le décret du 23 fructidor sur la route de Port la Montagne à Nantes, à son passage à Moulins. Il s'empressa d’en faire part à l'agent maritime du Port la Montagne, ainsi qu'à Tréhouart et Abauzir, par une lettre où se trouvait cet avertissement : « Je vous répète encore que tous les arrêtés « des Représentants antérieurs ou postérieurs à ma mission qui se « trouveratent contraires aux mesures que j'ai prises, doivent jus- «qu'à nouvel ordre demeurer sans effet »; il y ajouta une série de décisions à exécuter immédiatement, et dont l’une en particulier prescrivait l'envoi à Lorient d’un commis d'administration du Port la Montagne ÿ. Jeanbon, de son côté, considérait sa propre mission comme s'étendant toujours à tous les départements maritimes, puisque aucun décret ne lui avait ôlé ce droit, et il agissait en conséquence, nommait par exemple des officiers du Port la Montagne au commandement de ‘ vaisseaux armés à Lorient +. De plus, Jeanbon était chargé spécialement du Port la Montagne. Niou et lui avaient donc la même mission, ils s’appuyaient tous deux sur des décrets de la Convention, et les
et Serres au Comité de Salut public le 12, AFu 58). Le 8 vendémiaire, Auguis et Serres a épuré la Société populaire (AFr1 58).
1. Procès-verbal, t. XLV, p. 185. Niou en accuse réception de La Palisse, 27 fructidor, BB? 838.
8. Voy. BB: 838, BB? 17, fol. 261, BB: 60, fol. 136, BB? 11, OL,
3. BB3 62, fol. 244, copie conforme par Jeanbon, sans date ni nom de lieu, mais mentionnée comme écrite de Moulins en fructidor dans une autre de Niou (BB* 60, fol. 132).
4. Recueil des arrétés du citoyen Jeanbon Saint-André, et AFn 296, il s’y intitule: « Le Représentant envoyé dans les départements maritimes », même après le décret du 4 fructidor, et ce décret ne le lui a pas interdit; voy. AFu 296 des nominations par lui d'officiers de marine pour Lorient, 26 fructidor.
agents de la marine du Port la Montagne, entre deux Représentants investis d’une égale puissance, ne surent plus auquel obéir.
Ils s’'empressèrent de montrer à Jeanbon la lettre qu’ils recevaient de Niou. Saint-André répondit en sommant le commis d’administration mandé par son rival de demeurer à son poste !, et dans deux lettres au Comité et à Bréard, le 5 vendémiaire, il demanda pour la cinquième fois son rappel. Niou prétend de.Lorient diriger le Port
la Montagne, écrivit-il au Comité : « Comme il correspond directe-
ment avec les chefs de chaque partie, je joue ici un fort sot personnage, et dans la supposition que Niou ait commis une erreur je ne pourrais pas la redresser parce qu’il ne le veut pas. Je ne
pense pas qu’un arrêlé du Comité donne à un de vos collègues le privilège de l’infaillibité, mais je sais que les priucipes résistent
à ce qu’un Représentant soit au-dessus d’un autre Représentant. » À Bréard, il manifesta librement sa colère : il ne pouvait tolérer « la conduite vraiment inconcevable » de Niou; « nous avons fait des vaisseaux et monté la machine à Brest sans lui, et je ne veux point être subordonné à un de mes collègues placé à deux cents lieues de moi. J'ai assez longtemps bu dans la coupe d'amertume dont vous m'abreuvez sans être obligé de l’avaler jusqu’à la lie.
J'avais compté sur ton amitié, c’est la première fois que tu refuses
de m’en donner des preuves. Juge si mon cœur doit y être sensible ?».
Une fête patriotique célébrée au Port la Montagne à son retour de Marseille vint le réconforter, car elle lui montra qu'au milieu de l'anarchie des départements méridionaux sa colonie révolutionnaire demeurait en somme à peu près intacte et restait unie dans un amour commun de la patrie. C'était la fête que la Convention avait décidée pour le cinquième jour sans-culottide, et le Représentant l'avait renvoyée au 10 vendémiaire an IIT (1 octobre 1795), jour de décadi, c’est-à-dire de repos officiel, pour ne pas interrompre les travaux de la marine ?. Au témoignage du commandant des armes, la fête fut « très gaie », et Jeanbon se montra « très content des marques de patriotisme que le peuple lui donna ». Le conventionnel écrivit de son côté au Comité de Salut public le 11 vendémiaire : « La fête a été
simple et patriotique. Les cœurs paraissaient sincèrement réunis et
la joie brillait sur tous les visages, deux ou trois voix se sont fait entendre criant : « Vive la Montagne », ou « Vive la Convention ». J'ai tâché de tout confondre dans le cri cher à tous les Français qui aiment la Patrie : « Vive la République ». La Montagne et la Convention ne sont aux yeux des vrais patriotes que la République elle-même, et ces noms chers et sacrés doivent n’être prononcés qu’entourés du respect qui leur est dû; c’est les déshonorer que de les faire servir de cri de ralliement aux factions qui attaquent la liberté. Je dois rendre justice