JEANBON ET LE PROJET D'EXPÉDITION EN CORSE
pourra s'opposer à l'expédition. Il est d’abord très certain, qu'à force égale, elle n’hasardera pas un combat. Elle aurait trop à y risquer se trouvant éloignée de ses ports. Si elle est plus nombreuse, elle ne pourra pas constamment croiser : elle devra nécessairement se réfugier de temps à autre à Saint-Florent, et nous saurons, malgré elle,
profiter du moment favorable pour arriver en Corse et faire notre
débarquement !. »
Cependant, il est évident que les Anglais viennent de recevoir un complément de forces, ils ont maintenant 27 voiles et non 19, Jeanbon s’en inquiète. Le 23 frimaire, Villars écrit de Gênes à Toulon : « On parle ici beaucoup d’une descente en Corse, toute l'Italie me paraît instruite de ce plan ». Jeanbon, le 12 nivôse, constate que les Anglais restent à portée de l'entrée de Toulon : « Ils ne quitteront sans doute pas celte station, écrit-il au Comité de Salut public, et je crains que, malheureusement, ils ne sachent trop bien pourquoi ils doivent la garder ?. »
Le même jour (1*# janvier 1795), le Comité écrit à Jeanbon, Saliceti, Ritter et Turreau, une lettre fort confuse, dont on peut détacher les passages suivants : «Notre projet de reprendre la Corse est devenu, nous ne savons comment, d’une telle publicité, que les ennemis, sans doute, en sont parfaitement informés, et pour le succès de pareille entreprise la première condition est le plus profond secret. Mais, heureusement, ce projet apparent en masque un autre plus important.que nous n’avons jamais perdu de vue, et que, par prudence, nous n’avons jamais voulu mettre en avant, celui de la prise
de Livourne. Celte dernière expédition a pour objet de dépouiller la
Toscane, et Livourne particulièrement qui est l’entrepôt de commerce des Anglais dans le Levant, pour en enrichir celui de Marseille. C’est un coup de main à faire, notre projet n'étant point de conserver le pays, mais d'en tirer les richesses et d’y saisir la flotte anglaise si elle y était retirée. Ce projet cependant ne nous fait point renoncer à l'expédition de la Corse, et il est question seulement de savoir laquelle de ces deux opérations devra être tentée la première; or, c'est ce que les circonstances seules peuvent décider. Le véritable but du Comité est de chasser les Anglais de la Méditerranée, nous croyôns y avoir une supériorité décidée tant par la force des équipages, que par les nouveaux moyens d'artillerie dont elle est pourvue. L’intention du Comité est que l’armement fait au Port la Montagne ne soit point perdu, que notre flotte mette dehors, qu’elle cherche celle des ennemis partout, et qu’elle lui livre un combat décisif en quelque lieu qu’elle puisse la rencontrer. Si la flotte anglaise se réfugie en Corse, ce sera la Corse qu'il faudra attaquer, si elle va à Livourne, ce sera à Livourne qu’il faudra la poursuivre. Ici, l’'expé-
1. Nice, 23 frimaire, Marseille, 4 nivôse (Guerre : Corse). 2, Jeanbon à Dalbarade, 3 nivôse, 12 nivôse (BB3 62, fol. 309, BB? 85, fol. 190). Villars à Jeanbon, Gênes, 23 frimaire (Guerre : armée d'Italie).
dition de terre est soumise à l'expédition maritime ; chasser les Anglais de la Méditerranée, prendre l’île de Corse, enlever les richesses de la Toscane, saisir l’île d’Elbe, voilà le résultat auquel nous tendons, peu nous importe l’ordre dans lequel ces divers points de l'expédition s’exécutent, pourvu qu'ils se fassent. Or tout cela se fera si vous battez la flotte anglaise, et la flotte anglaise sera battue si elle est attaquée, c’est ce dont nous ne faisons aucun doute, à moins qu’elle n’ait reçu un puissant secours, ce qui nous paraît très peu vraisemblable. » Et le Comité ajoute : «il est absolument impossible que les vaisseaux ennemis résistent aux obus et aux incendiaires dont les nôtres seront armés » !.
L'expédition de Livourne était proposée par Villars lui-même à Jeanbon. Les circonstances étaient en effet très favorables, le grand duc de Toscane ne demandait « qu'à nous laisser faire pourvu qu’il sauve les apparences », et toute l'Italie essayait à ce moment de se rapprocher de la France ?. Mais la confiance de Carnot dans les
projectiles incendiaires était vraiment démesurée, et la supériorilé-
qu’il attribuait à nos forces navales dans la METRCEEANE ne paraissait pas aussi évidente à Jeanbon.
Une première contestation avec Ritter, nous ne savons à quel propos, le choix pour l'expédition ou pour en presser les préparatifs de quantité d'officiers corses réunis à Toulon, notamment de Bonaparte vis-à-vis duquel le Représentant au Port la Montagne semble avoir nourri des préventions et qui est chargé de rassembler l'artillerie, la parlialité de Saliceti pour ses compatriotes *, tout augmente le mécontentement de Saint-André. Survient de Nice Ritter pour collaborer avec Saliceti, Turreau demeurant à l’armée d'Italie *. Un conflit des plus vifs se produit alors entre Jeanbon d’une part, Ritter et Saliceti de l’autre.
Ces deux derniers en donnent les motifs dansune lettre adressée au Comité de Salut public, de Marseille le 16 nivôse. « Nous persistons à vous dire que le résultat de l’expédition sera heureux pour la République, nous avons des données certaines pour le présumer ainsi. Mais il est en même temps de notre devoir de ne pas vous dissimuler que la marine ne fait pas tout ce qu’elle pourrait pour nous seconder.
1. Le Comité de Salut public aux Représentants près l'armée d'Italie, 12 nivôse
(Guerre : armée d'Italie).