‹ Le Conventionnel Jeanbon Saint-André 1749-1813Chapitre 804 sur 889 · LINE · texte numérisé non relu

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SA TACTIQUE PRUDENTE De 108%

qui a déployé tant d'énergie et réalisé avec l'appui du gouvernement

de tels prodiges jusqu'au 9 thermidor, l’homme dont le caractère et

2 l'effort s'est soutenu après le 9 thermidor six mois durant, alors qu'il n'avait plus l'appui du gouvernement et que les difficultés l’as-

Saillaient de toutes parts, cet homme maintenant faiblit, défaille. IL n’a pas recours à ces capitulalions de conscience éhontées dont

- Barras, Fréron, Courtois, Merlin de Thionville et tant d’autres don-

nent l'exemple, il ne se met point à la tête de la majorité thermidorienne ; il ne s’abaisse point d'autre part aux supplications larmoyantes qu'un Panis adresse au côté droit de l’Assemblée: il ne se réfugie pas non plus dans un mutisme qui n’aurait pas été dépourvu de dignité. Non, comme au Port la Montagne et plus nettement qu'au Port la Montagne, Jeanbon tend sa voile au souffle de l'esprit nouveau et navigue dans le sillage de la majorité à petite distance. On le voil intervenir discrètement, avec à propos, en faveur de victimes de la Terreur innocentes et sympathiques. Ses idées politiques ne sont plus aisées à préciser, car dans sa parole

manque la netteté des formules, la vigueur des raisonnements. Le

développement redevient banal et déclamatoire, la pensée obscure et diffuse comme parfois à l’époque des débuts de Saint-André dans la Convention. On relève néanmoins qu’il invoque la concorde,

qu’il feint même de la croire rétablie : « le temps des passions, des

haines, des vengeances est enfin passé », dira-t-il le 12 floréal. Il combat les gouvernements despotiques qui veulent diriger l'opinion publique : « attaquer Robespierre, Saint-Just, le Comité de Salut public ou le Comité de Sûreté générale a été longtemps un crime digne de mort », dira-t-il encore le 12 floréal, et il ajoutera que l’on a élé forcé de tâtonner jusqu’à présent pour établir un bon gouver-

. nement, et qu’il faut puiser dans le souvenir de cette expérience,

« une lecon d’indulgence pour les erreurs passées, de précaution et de justice pour les erreurs à venir; surtout ayons soin de nous garantir nous-mêmes de celles qui nous sont connues, et songeons qu'un gouvernement qui veut tout faire, tout voir, tout approuver, tout censurer, tout gouverner, ne gouverne jamais ou tyranniquement. » Ce n’est pas toutefois qu’il prenne goût aux palinodies. Dans le même discours où se trouve cette critique du gouvernement révolutionnaire, on lit ces mots : « j'ai vu des journalistes encenser Robespierre à prix d'argent, qui l’ont ensuite traïîné dans la boue *. » Il ? dira le 20 prairial : « Depuis la Révolution nous avons élé trompés par des fourbes ambitieux, Dieu veuille que nous ayons parcouru le cercle de toutes les erreurs et que nous puissions enfin nous reposer dans les bras de la vérité ». Il déclarera aussi à propos de la Terreur : « je voyais alors la France sous un point de vue différent que je ne la vois aujourd’hui. Il n’y a à cela rien de surprenant ni de criminel ». Il se plaît surtout à discourir sur les principes : « la vérité,

1. Réponse à la dénonciation des citoyens de la conimrune de Brest, 20 prairial; Opinion sur la liberté de la presse, 12 floréal (v. plus loin).

voilà la base, la seule base de votre cn », et « je vous le dis, le peuple ne vit que par la justice ». Il réclame avec insistance le respect de la liberté individuelle, de la sûreté, de la propriété :

« quels pouvoirs avons-nous recu de nos commettants ? celui de déclarer, de faire respecter les droits de tous », et il déplore que « de fausses manœuvres » aient « altéré toutes les propriétés ? ». Il persise à penser qu’il y a des devoirs à remplir vis-à-vis du peuple, et il veut toujours une République. démocratique, mais il en parle moins que par le passé. Ce qu’il appelle de tous ses vœux, ce qui occupe le plus son esprit, c'est l'établissement d’un gouvernement fort. Il évite

enfin toute allusion à ses missions, paraît se désintéresser des ques-

tions relatives à la marine, se voue plutôt à l'étude des finances dont il s'était peu occupé précédemment.

Ce sont là manœuvres de stratégie parlementaire, procédés habiles d’un personnage qui veut faire oublier son passé, ont dit les contemporains ?. Effectivement, nul plus que Jeanbon n’a cherché à mettre l'opinion publique sous la direction du gouvernement, et maintenant il blâme le régime terroriste d'avoir adopté ce moyen d'action. Son appel aux principes, son affectation à envelopper sa pensée d'une phraséologie vague, c'est la méthode d’un homme qui parle pour ne rien dire, et s’il traite à la tribune les questions financières, c’est que le sujet est moins brûlant pour lui que beaucoup d’autres. On devine dans sa conduite, l'évolution savamment calculée d’un ancien terroriste qui veut se rapprocher des thermidoriens et se glisser dans les

rangs de la majorité, sans que celle-ci ni ses anciens amis en prennent

ombrage. Nous avons déjà noté chez Saint-André de ces agissements

de politicien vraiment fâcheux. À la vérité, Carnot à adopté la même attitude, el parmi les amis de Saint-André, Bréard, Dubois-

Crancé ont fait volte-face sans ménager comme lui les apparences. De plus, Jeanbon rentre dans une assemblée méconnaissable et où il se trouve isolé, tant les nouveaux venus y sont nombreux. Il est lassé par la lutte de tous les instants qu’il a soutenue au Port la Montagne contre mille obstacles et mille adversaires, il revient brisé par six années de Révolution, n’ayant plus pour le réconforter lespé-

rance du succès final et les illusions du passé, peut-être même traïîne-

t-il déjà une maladie scorbutique qui l’éprouvera bientôt. Mais toutes

ces circonstances atténuantes ne peuvent faire oublier que près de

Jeanbon, parmi les Montagnards, il y en a qui sauront pour leurs idées combattre jusqu’au bout, se dévouer et mourir.

Toutefois, il se présente d’autres explications plus honorables de la conduite de Saint-André. Il était surtout homme d’action. Hors de l'action les opinions les plus opposées, les tendances les plus contradictoires se disputaient sa pensée : tantôt sous l'empire des théories

1. Opinion sur la liberté de la presse et discours du 26 floréal Sur Les bases de

l’économie politique.

:2. Déjàle?8 ventôse, Rauly-Bonnefon écrit dans son Mémoire « Jeanbon ! qui depuis. Mais alofs il était Montagnard », à propos des actes de Saint-André en 1793. Voy. la suite du chapitre, notamment le récit de la séance du 9 prairial an III,

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