SA TACTIQUE PRUDENTE
individualisles, il réclamait l'application des principes favorables au
développement de l'individu, le respect absolu de la liberté, de la propriété; tantôt, cédant à ses instincts d'homme de gouvernement, il mettait l'individu à la discrétion de l’État, poussait à la constitution d’un régime despotique ; et le désarroi provoqué dans son esprit par le heurt de ses -idées se manifestait dans son langage par des considé-
: rations nuageuses, des formules ambiguëes, une phraséologie vague
et obscure. Tel nous l'avons vu aux premiers mois de la session de l’Assemblée conventionnelle. Envoyé en mission, il cessait de se
débattre entre des opinions inconciliables, il accommodait sa conduite”
aux circonstances, il agissait en homme de gouvernement, n’appli-
quail les principes que dans la mesure du possible et de l’utile, et sa
langue même, devenue précise et vigoureuse, révélait la clarté qui
s'était faite dans son esprit. À son retour de Toulon, retombant dans
les discussions théoriques, dans les conflits d’idées qui s’agitaient au cours des séances de la Convention, il aura été ressaisi par les tendances contradictoires qui se disputaient sa pensée. Voilà pourquoi il demande d’une part l'application absolue des principes, le respect de toutes les libertés, et d’autre part un gouvernement fort. Voilà pourquoi il parle en discoureur verbeux. Peut-être aussi, a-t-il médité sur la chute du régime terroriste, et compris que l'excès du despotisme perd le despotisme même, ce qui l’aura ramené à la conception d’un régime où l’action des dirigeants aurait pour bornes la liberté des dirigés.
Enfin, sa défense du 20 prairial suggère une autre hypothèse. Accusé d’avoir calomnié les Girondins, il répondra que depuis les débuts de la Révolution, les Français ont été constamment les jouets d’ambitieux perfides, et il avouera ne plus savoir de quel côté se trouvent les gens
sincères, ni quel parti est en possession de la vérité !. Les Girondins ont été accusés de trahison, après eux, parmi les Montagnards, successivement les Hébertistes, les Dantonistes, les Robespierristes ont succombé sous les mêmes imputations, et à la suite de thermidor les survivants du parti montagnard s’insurgent contre la loi et coutre la majorité de la Convention qui en est l’organe. Jeanbon, toujours soupçonneux, se méfie désormais de tous les partis. Tout en gardant ses sympathies secrètes aux Montagnards, il s'attache à la Convention, quoi que l’Assemblée décide ; à Marseille il a combattu la démocratie parce qu’elle se révoltait contre la Convention; à Montauban il s’est gardé de rien manifester qui pût sembler un blâme de la politique nouvelle de la représentation nationale; rentré dans l’Assemblée, il sé conforme aux tendances de la majorité. Mais il a besoin d'agir, de collaborer à l’œuvre commune, il se mêle donc aux discussions relatives à la forme du gouvernement, el, conformément aux idées qui se disputent ses préférences, il conseille à ses collègues un régime politique énergique et fort, et en même temps un régime respectueux de toutes les libertés. Il sait en outre que
1. Réponse à la dénonciation des citoyens de La commune de Brest.
les opinions de la Convention sur la marine ne sont plus celles:
qu’il a a professées, que s’il aborde ce chapitre il ne sera pas écouté,
il s'attache donc à l'étude de questions non moins importantes que.
l’organisation de la marine, la solution des difficultés jupes au milieu desquelles se débat la République.
Que penser de sa conduite en définitive? Nous croyons qu'avec cette étonnante puissance de sophisme que possède l'âme humaine, Jeanbon a cru s'inspirer exclusivement de considérations très légitimes, tandis qu’il se déterminait beaucoup sous l'influence de l’ins-
tinct de conservation. A cette heure de détresse morale et physique, . dans ce moment où, après les anciennes croyances proscrites, som- .
brait cette religion civique que la Terreur avait essayé de leur subs- -Lituer, à cette époque où il n’y avait plus dans le pays que mensonges, abjurations et équivoques, comment démêler ce qui était le devoir? Jeanbon a cru que le devoir c'était de soutenir la Convention pour
en obtenir un gouvernement fort el des libertés; il l’a cru sans
doute d'autant plus aisément qu’à soutenir la Convention, il avait chance d’assurer son salut personnel. Mieux eût valu pour sa mémoire qu'il luttât pour la démocratie révolutionnaire contre la majorité thermidorienne et qu’il succombât avec ceux de ses collègues dans lesquels la postérité salue « les derniers Romains ».
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Précisément au temps où Jeanbon reprenait sa place sur les bancs de la Convention, les dénonciations de ses ennemis, après s'être attaquées à ses partisans dans Brest et Montauban, s’éenhardissaient jusqu’à le viser lui-même. Le pamphlet de Rauly Bonnefon est du 27 ventôse. En ventôse, Trouille et ses acolytes de la députation extraordinaire de Brest remettent au Comité de Salut public et à Marec unèé pièce dont nous reparlerons, et qu’ils jugent accablante
pour Saint-André !. Cette première démarche n’aboutit pas, etla ae
accusatrice ne verra le jour qu’en prairial, Jeanbon voulut-il esquiver l'orage sans perdre de temps ? Le 28 ven-
tôse (18 février), il s'empressa de mettre l’Assemblée au courant de :
l'affaire des émigrés capturés par une frégate de Toulon et dont il avait laissé le sort en suspens, il fit valoir la réserve clémente dont il avait fait preuve, demanda qu’il fut prononcé sur le cas de ces détenus. L'Assemblée approuva sa conduite et renvoya la question au Comité de Législation ?. À son collègue Brunel, envoyé par décret du même jour auprès de l’armée navale de la Méditerranée, Jeanbon donna des conseils de prudence, l’engageant à ménager les têtes