POLÉMIQUES DE JEANBON DANS LE JOURNAL L'AMI DES LOIS
Lindet et Dubois-Crancé furent ses collaborateurs ‘. Pendant plus d'un mois, du milieu de frimaire au 22 nivôse an IV, il y insère des articles en première pagearticles tantôt signés de son nom, tantôt anonymes, et des correspondances de Brest et de Montauban tout au moins inspirées par lui sinon écrites de sa main.
- Sa promptitude à la riposte, sa dialectique serrée, son goût de l’antithèse servent grandement sa polémique âpre et vigoureuse, et il emploie son talent à défendre toutes les idées pour lesquelles il s'était dévoué précédemment. « Étranger désormais aux grandes opérations qui règlent la destinée de la France, écrit-il le 25 frimaire, mon vœu le plus cher est de la voir heureuse ! Elle ne le sera que quand on l'aura délivrée de la dent rapace de la cupidité financière ». Il reprend, en conséquence, son projel Sur les bases de l'économie politique, el conseille d'adopter le blé pour échelle des valeurs, attendu que son prix varie peu tandis qu'on agiote sur le numéraire ? ; à ce moment, en effet, le louis d’or était monté à un prix fantastique, el, ce qui paraissait constituer un précédent en faveur de la mesure proposée par Jeanbon, le traitement des membres du Directoire avait été slipulé en myriagrammes de froment. Le
1 nivôse, un article qui paraît bien être de Saint-André, prend à
partie Boissy d’Anglas qui venait de combattre aux Cinq-Gents «les : écrivains incendiaires »; c’est une diatribe véhémente d’après laquelle il semble que Boissy, après avoir fait à Saint-André des protestations d'amitié, avait remis au Comité de Sûreté générale une des dénonciations lancées contre le Représentant de Montauban *.
C'est de la marine que Jeanbon s'occupe principalement, Dans le numéro du 23 frimaire et le suivant, des Observations sur la marine expliquent l’insuccès de la France dans la Méditerranée. L'envoi des forces de l'Océan à Toulon au commencement de la campagne navale de l'an II, était, dit l’auteur, une mesure excellente, « si elle avait été prompte et secrète, mais elle fut connue et elle trouva des
1. Le?, n° 874, Biblioth. nat. L’Ami des Lois ow Mémorial politique et liltéraire par une Société de gens de lettres. L’exemplaire de la Biblioth. nat. ne commence qu’au n° 65 (2 brumaire an IV). A partir du n° 337 le rédacteur officiel sera Poultier ; le 18 pluviôse an V, le journal sera dénoncé aux Cinq-Cents par Dumolard comme incendiaire et anarchiste. Jeanbon apparaît officiellement au n° 116, 23 frimaire
‘an IV, par des Observations sur la marine que nous examinerons, mais le Censeur
des journaux du 4 frimaire, dit : « Hier’encore on murmurait tout bas que Jeanbon Saint-André quittait {’Ami des Lois pour aller à Gênes ». C'est à M. Aulard que nous devons la connaissance de cette campagne de Jeanbon dans l’Ami des Lois.
2, Le 7 prairial an ILL, l'impôt en nature avait été rejeté par la question préalable à la Convention (Procès-verbal, t. LXII, p. 119).
3. Le 19 frimaire, Boissy parle aux Cinq-Cents en faveur de la liberté de la presse, mais contre les écrivains violents (Moniteur, t. XX VI, p. 680). L'article de l’Ami des Lois, signé «un de nos abonnés », dit à Boissy : « Misérable oppresseur de vos collègues, vous qui dans la Convention n’avez soustrait Cavaignac à l’arrestation que sous la condition expresse qu’on en arrêterait beaucoup d’autres, qui....... avez envoyé Doumerce à Montauban pour révolutionner une seconde fois cette malheureuse ville, vous qui vous êtes fait un plaisir atroce de remettre au Comité de Sûreté générale une lettre remplie d'invectives sans aucuns faits contre un homme à qui vous aviez eu la lâcheté de témoigner de l'estime pour le perdre plus sûrement. »
oppositions. Je ne dirai pas quelles petitesses d’amour-propre ou d'esprit la retardèrent d’abord, la modifièrent ensuite, et finirent par faire adopter l’idée la plus extravagante à la fois et la plus désastreuse. On s'arrêta à l’idée d'envoyer une petite division de six vaisseaux, et pour .masquer, disait-on, son départ, dans une saison Où il n’y avait pas un seul anglais à la mer, on fit sortir l’armée toute entière....... L'escadre de Toulon avait été portée à quinze vaisseaux de ligne; puisque l'on voulait la renforcer de six vaisseaux, il était raisonnable de la laisser dans la rade en attendant ce renfort ou de ne la faire sortir que pour des croisières qui ne puissent pas la compromettre. » Mais le projet d’un débarquement en Corse prévalut. « La prise de Savone par les Autrichiens a été la suite de ce plan qui n’a pas pu même étre exécuté; un combat naval inutile qui n’a rien produit, qui ne devait rien produire, nous a coûté deux vaisseaux. » L'auteur conclut qu'il faut à tout prix conquérir la Méditerranée : « la nature des choses a placé sur cette mer le port de Toulon pour y faire respecter la liberté de la navigation dont les Anglais ne seront jamais que les lyrans ‘ ». Ailleurs, une lettre de Brest montre la rade déserte, les armements suspendus, el en regard « ces belles escadres que nous y avons vues en l’an IT? ».
Saint-André engage aussi une polémique très violente contre le ministre de la marine du Directoire, Truguet, le successeur de Redon. Truguet s’est avisé de suspendre l'effet de la loi votée par la Convention le 2? brumaire an IV, sur l’administration de la marine. Cette loi rétablissait dans chaque grand port un ordonnateur ayant sous ses ordres, avec l'administration et la comptabilité, la direction des constructions navales confiées aux ingénieurs, la direction des mouvements confiés à des officiers pris parmi les anciens officiers de port et les officiers de vaisseau, et enfin la direction de l'artillerie; le commandant des armes, chef militaire, conservait la direction de la marine et la garde du port, et il devait se concerter avec l’ordonnateur. De la sorte, la part était faite également à la plume el à l'épée, comme dans les règlements de Colbert, comme dans les lois de la Constituante et dans les décrels inspirés par Jeanbon. La loi du ? brumaire différait des décrets de Saint-André par le rétablissement de l’ordonnateur, et par la subordinalion à cet administrateur général des ingénieurs que Jeanbon avait rendus autonomes sous la direction immédiaté du ministre, ainsi que des chefs des mouvements du port que le Représentant avait placés sous la direction du commandant des armes *. Truguet, officier d'épée, tout à
1. Observations anonymes, mais le sujet, les arguments, les termes mêmes prouvent que l’auteur en est Jeanbon et Truguet en y répondant les attribue à Jeanbon. Sur les . avantages que les Autrichiens retirèrent de l'immobilité de l'armée d'Italie à la suite des préparatifs de l'expédition de Corse, et sur la prise de Sayone par eux, voy. Koch, Mémoires de Masséna, 3 vol. in-8, 1848. Paris, t. I, pp. 236 sqq. et 295.