SON ARRESTATION À SMYRNE, SA DÉPORTATION À KERASONDE
la rupture entre le Directoire et la Porte, Jeanbon eut à craindre et pour lui-même et pour ses compatriotes ‘. Après la déclaration de guerre, le 23 fructid or il fut arrêté. Relâché, on le saisit de nouveau le 25 fructidor (11 septembre 1798), en vertu d’un firman de la Porte d’ après lequel il devait être traité « de la même manière que l'ambas-
- sadeur ottoman le serait à Paris ». Il semble que les Turcs, nous igno-
rons pourquoi, attachaient une grande importance à se saisir de sa personne. C’est alors qu’il fut dépouillé de tous ses papiers. Dirigé sur Constantinople, jeté le cinquième jour complémentaire de l’an VI au château des Sept-Tours, avec nombre d’autres Français dont Ruflin, notre chargé d’affaires à Constantinople, Jeanbon en fut retiré. le 13 brumaire an VIT (3 novembre 1798), enfermé avec quinze compatriotes, pêle-mêle avec des bandits turcs, dans un cachot infect du château de Kawack, puis le 19 brumaire emmené avec sept Français ou protégés de la France, et avec Belluc qui n'avait pas voulu le quitter, à bord d’une barque qui, le 27 brumaire (17 novembre), les déposait à Kerasonde. C'était à l'extrémité orientale de la mer Noire l’ancienne Cerasonte, devenue sous la domination turque une affreuse bourgade. Trois autres détachements, chacun de neuf Français, avaient été dispersés dans d’autres localités aussi misérables, mais moins éloignées.
Interné avec ses compagnons au milieu de Turcs avides et grossiers, de Grecs ignorants et fanatiques, obligé, pour se dérober à leurs insultes et à leurs coups, de vivre confiné dans la bicoque qui était assignée comme logement aux déportés, privé de nouvelles de sa famille pendant près de trois ans, Jeanbon sut, mieux qu’au temps de la réaction thermidorienne, garder toute sa dignité, toute son énergie. Il demeura le Représentant de la France : « Moi et ceux qui sont avec moi appartenons à la République », avait-il dit durant son emprisonnement aux Sept Tours : à Kerasonde il se consolait par le souvenir de la patrie, par le sentiment -« de l'honneur qu’il y a d’être martyr du zèle qu'on a mis à la servir »,et en devançant « par la pensée ses triomphes et ses gloires ». Il brava les Turcs au point que les autres déportés blâmaient son audace. Et vis-àvis de ces compagnons de son infortune, il resta le consul de la République,.il les soutenait, administrait les ressources communes, veillait au logement et à la subsistance, se constituait le défenseur et l'avocat de tous auprès de l’aga de Kerasonde. Il fut encore, dans le ressort bien étroit où il était resserré, l'homme à l’activité dévorante, à la curiosité infatigable qu’il s'était toujours montré : dans la barque qui l’emportait vers Kerasonde, il étudiait la navigation de la Mer Noire et le littoral, à Kerasonde même, il écrivit un Récit de ma. captivité où il groupait le plus de notions possibles sur le pays et sur son état présent comparé à sa situation dans l’antiquité.
1. Sur ce fait et toute la suite, voy. Récit de ma captivité sur les bords de la mer Noire, fragment publié par Nicolas, pp. 140-273, dans Jeanbon Saint-André, sa vie el ses écrits.
Le 28 fructidor an IX, lors de l'ouverture des négociations pour la paix entre la République française et la Porte, Jeanbon fut remis en liberté. Paul Ie" de Russie s'était, paraît-il, intéressé à son sort {, Au mr" vendémiaire an X (septembre- -0ctobre 1801), l’ex-consul arri- RL oulon-?
Son séjour à Alger n'avait pas été inutile à la France. Sans compter toutes les questions diplomatiques ou commerciales qu’il avait été appelé à résoudre, il gardait de son passage dans la Régence des souvenirs assez précis pour suppléer à ses notes perdues, et pour lui permettre de rédiger un Mémoire qui, en 1802, lui fut demandé par Napoléon sur les moyens d'attaquer Alger. Il y conseille de renoncer à un bombardement ou à un blocus, procédés dont l'inefficacité est démontrée, pour opérer une descente. On dirigera les opérations contre le fort l'Empereur, qu'on prendra facilement par terre, et d’où l’on bombardera la ville. « On devrait avoir en vue de frapper un coup rapide comme la pensée, et de terminer la guerre en huit jours. » Il faudra débarquer en messidor, thermidor ou fructidor exclusivement. Nous ne savons si les organisateurs de l'expédition d'Alger se sont inspirés plus tard de ces observations, mais il semblerait qu’ils ont suivi de point en point les indications de Saint-André #.
Jeanbon rentrait au pays après avoir été séquestré durant trois années en pleine barbarie, et pendant son absence s'étaient passés des événements politiques de première importance. Un général heureux, Bonaparte, avait établi le régime consulaire. Saint-André pensa que son rôle dans la vie publique était terminé, qu’il ne lui restait qu’à se retirer au sein de sa famille à Montauban. Toutefois, son devoir était d’aller rendre compte à Paris, au ministère des relations extérieures, de sa mission à Smyrne et des incidents de sa captivité. Son ancien collègue à la Convention, Lacroix, nommé préfet des Bouches-du-Rhône par Bonaparte, lui conseilla de se présenter au Premier consul #.
Ce que fut leur entrevue, nous l’ignorons, bien que des versions ridicules aient circulé à ce propos ÿ. Mais le 11 frimaire an X (1° dé-
1. Oraison funèbre, Dictionnaire des Girouettes, Nicolas, D: 125.