SA NOMINATION A LA PRÉFECTURE DU MONT TONNERRE
cembre 1801), Boriaparte signait l'arrêté suivant : « Le citoyen Jean-
bon Saint-André est nommé préfet du Mont-Tonnerre, commissaire général dans les départements de la rive gauche du Rhin, en rem-
placement du citoyen Jollivet qui reprendra ses fonctions au Conseil
d'État. » Jeanbon, sans même prendre le temps d'aller à Montauban, se rendit à son nouveau poste, à Mayence 1, Le 11 messidor an X (29 juin 1802), un arrêlé des consuls qui assimilait les quatre départements de la rive gauche du Rhin aux départements de l’intérieur mit fin pour le 1* vendémiaire an XI (22 septembre 1802) aux attributions de Saint-André comme commissaire général, et le maintint dans le ressort plus restreint du département du Mont-Tonnerre en qualité de préfet ?. Il conserva ces fonctions jusqu'à sa mort
en 1813. : i
L'ancien conventionnel se mit donc au service du despotisme de Bonaparte. Que le premier consul ait songé à l’employer, rien de plus naturel. Bonaparte voulait constituer un gouvernement fort, il prenait de préférence ses collaborateurs parmi les ex- Montagnards qui, envoyés en mission sous la Terreur, avaient su réprimer les malveillants, organiser un régime de centralisalion à outrance, et administrer avec succès au milieu d’embarras inouïs et des plus grands périls ?. Jeanbon s'était particulièrement distingué à cette époque à Brest, puis au Port la Montagne, et, dans cette dernière ville Bonaparte avait eu occasion de le voir agir. Jeanbon avait toutes les qualités d'un administrateur de premier ordre, notamment celles que Bonaparte prisait le plus et possédait lui-même, la vision nette des affaires dans l’ensemble et dans le détail, l'esprit inventif,
la décision prompte, la vigueur dans l'exécution. Ce que le Premier
consul offrit à Saint-André, c'était en somme, dans un ressort primitivement aussi étendu que celui de ses missions, dans les quatre départements de la rive gauche du Rhin, une véritable dictature; avec le
titre de commissaire général du gouvernement, Jeanbon recevait des
pouvoirs extraordinaires pour administrer des populations récemment réunies à la France et encore placées sous un régime d'exception. Mais pourquoi Jeanbon a-t-il accepté? Sans doute beaucoup parmi
ses anciens collègues étaient devenus fonctionnaires de Bonaparte :
on en compte cent vingt-six sur les trois cent soixante et un régicides, tandis que Prieur de la Côte-d'Or, Prieur de la Marne se tenaient à l'écart, tandis que Billaud-Varenne refusait de quitter la Guyane, pour ne parler que des ex-collaborateurs de Jeanbon au Comité de
Salut public. Mais ce n’est là ni une raison ni une excuse. Jeanbon
voy. aussi Tancrède Martel, Préface à son édition des Œuvres litléraires de “ie ‘léon, récit plein d’erreurs).
1. La nomination est AFiv 50, 29 frimaire ; mais un état dans F 1 173 la place au 11-frimaire et donne le 29 comme date de l'installation du nouveau préfet,
2. Le ministre de l’intérieur à Jeanbon, troisième jour complémentaire de l’an X. F1°43, Arch. nat.
: Sorel, L'Europe et la Révolution, re partie, p. 226 notes.
a-t-il craint de revenir à Montauban où l'élément royaliste était si considérable ? a-t-il craint de s’y voir réduit à l’inaction et à la misère, les souvenirs récents de ses préférences pour les cultes de la Raïson et de l’Être suprême, ne lui permettant pas de reprendre le sacerdoce ? Cependant, les rancunes royalistes dans sa ville natale étaient tenues en respect par la vigilance du gouvernement consulaire, et à défaut du ministère évangélique il pouvait chercher une autre situation : n’avait-il pas autrefois abandonné pendant plusieurs années son église de Castres, et précédemment renoncé à la navigation du commerce ? Peut-être, après avoir si longtemps participé à l'exercice du pouvoir, l’ancien conventionnel se résignait-il malaisé-
ment à l’obscurité, et n’a-t-il pu résister aux offres séduisantes de
Bonaparte. D'autre part, lui qui n’avait pas en l’an III deviné le génie de-Bonaparte, il apprit d'Alger les triomphes de la campagne d'Italie, dans les derniers temps de son exil de Kerasonde il fut informé que depuis le 18 brumaire la République était enfin prospère ‘ : il admira donc le génie de Bonaparte, il le considéra réellement comme un être extraordinaire ?, il dut subir son ascendant.
Qu'on se rappelle aussi les tendances contradictoires de l’esprit de Saint-André. Il y avait en lui un homme d'autorité dressé par l’ancien régime à ériger en loi souveraine la raison d’État, et Sainte- Beuve explique son adhésion à la dictature du nouveau César par ces mots qu’il avait prononcés dans la Convention au temps de l’anarchie thermidorienne : « Le mal en France, c’est que tout le monde veut gouverner et que personne ne veut obéir »; depuis l'an III le désordre dans le pays était allé croissant jusqu’au jour où Bonaparte s'était mis à la tête des affaires, depuis ce jour, au .contraire, « tout dans la République marchait d’un pas uniforme et régulier », le gouvernement avail repris « sa dignité », « l'administration
sa force * », et dans l’intérêl de l’ordre Jeanbon applaudissait au Consulat. D'un autre côlé, nous connaissons l'attachement de Saint- André par les principes révolutionnaires, et nous savons qu'il recourait volontiers au despolisme pour les faire triompher. Eh bien!
Napoléon se réclamait lui aussi de ces principes et prétendait les faire
passer dans les institutions par le moyen de sa dictature. Jeanbon a cru sincèrement que Bonaparte continuait la Révolution. Il a dit
en 1804, ea parlant du nouveau régime : la Révolution « a fini par.
tout rémettre à sa véritable place, et anéantissant d’insolents privi-
1. Belluc écrit de Kerasonde le 28 frimaire an IX, et il n’est évidemment que l’organe de son oncle : « Vous m’apprenez que depuis que Bonaparte s’est mis à la tête des affaires, tout dans la République marche d'un pas uniforme et régulier. Je suis d'autant plus aise de le savoir que cela efface dans-mon esprit certaines préventions qui sont, je le vois, dénuées de toute espèce de fondement »{Nicolas, Jeanbon Saint- André, p. 117 note).
2. Mémoire au Ministre de la Marine du 8 thermidor an X. Correspondance avec le Ministre de l'Intérieur, passim (F'° ur, Mont-Tonnerre. Arch. nat.)
3. Discours prononcé le 16 germinal an XII à la première Séance publique de lu Société des Sciences et Arts de Mayence (Nicolas, p. 310 sqq.).