JEANBON ET LES FAUTES DE NAPOLÉON EN
Maintenant l'édifice colossal bâti par Bonaparte menaçait ruine. Parmi les hommes de gouvernement formés par des années de Révolution, dont le souverain avait fait ses collaborateurs et auxquels il était en partie redevable de sa prodigieuse fortune, beaucoup étaient morts usés à la tâche, et il apparaissait bien clairement que les Français n’avaient achelé de la perte de leurs libertés ni le bonheur ni le repos. Lorsque Jeanbon déméla que Napoléon ne saisissait pas la dernière occasion qui lui était offerte de poser les armes, quand il comprit que le congrès de Prague ne devait être qu'une comédie, il s’indigna et il manifesta son indignalion. Il ne songeait pas, comme Talleyrand, Fouché et tant d’autres, à fuir la maison aux premiers craquements des fondations, il allait continuer à servir le pays de toute son énergie, de toute sa conscience, mais il ne pouvait contenir sa colère; tel il avait été à Toulon, en présence de la faiblesse du gouvernement thermidorien.
Beugnot, alors à Mayence avec l’empereur, nous raconte que le préfet se livra devant lui à des diatribes contre les conquêtes et les conquérants ‘. Jeanbon osa davantage. A la veille de son retour en
Saxe, Napoléon faisait une promenade en barque sur le Rhin, Beu-
gnot et Jeanbon avaient suivi, ils étaient, raconte Beugnot, à l'avant de la barque, Napoléon au milieu avec le prince de Nassau contemplait le paysage, Jeanbon dit à Beugnot et pas trop bas : « Quelle étrange position ! le sort du monde dépend d’un coup de pied de plus ou de moins. » Je frémis de tous mes membres et ne trouvai de la force que pour répondre : « Au nom de Dieu! paix donc! ». Mon homme ne fit compte ni de ma terreur nide ma prière et poursuivit : « Soyez tranquille, les gens de résolution sont rares. » Je fis un tour de conversion pour me préserver des suites du dialogue, et la promenade finit sans qu’il pût être repris. On mit pied à terre, le cortège de l'Empereur le suivit à sa rentrée au palais. En montant le grand escalier j'étais à côté de Jeanbon, et l'Empereur nous précédait de sept à huit marches. La distance m’enhardit, et je dis à mon compagnon : « Savez-vous que vous m'avez furieusement effrayé? — Parbleu, je le sais! ce qui m'étonne, c’est que vous ayez relrouvé vos jambes pour marcher; mais tenez-vous pour dit que nous pleurerons des larmes de sang de ce que sa promenade de ce jour n'ait pas été la dernière. — Vous êtes un insensé. — Et vous un imbécile, sauf le respect que je dois à Votre Excellence ?. »
A la vérité, Mme Cavaignac prête un trait du même’ genre à Saliceti se trouvant avec Napoléon sur la route de la Corniche, près de Gênes *, et peut-être n’y a-t-il là qu’une légende dont tour à tour plusieurs anciens conventionnels ralliés à l'Empire auraient été les
1. Mémoires, t. Il, p. 20. — Bœckenheimer, Mayence en 1813, p. 42.