‹ Le Conventionnel PhilippeauxChapitre 30 sur 78 · ATTAQUES ET POURSUITES CONTRE PHILIPPEAUX · texte numérisé non relu

ATTAQUES ET POURSUITES CONTRE PHILIPPEAUX

Si Philippeaux, en défendant les conquêtes de la Révolution, ne ménageait pas l'aristocratie, celle-ci lui rendait ses attaques au centuple.Tantôt on faisait publier « une diatribe amère » contre lui dans une feuille « vendue à la liste civile », le Journal de M. Fontenay (2); tantôt on entreprenait l’imprimeur du Défenseur, lui représentant qu'il se déshonorait en imprimant ce « libelle incendiaire » et que Philippeaux était soudoyé par les jacobins pour prècher le désordre (3). La malveillance ne perdait aucune

(1) Défenseur, n° 22, 28 juin, pp. 166-169.

(2) Ibid., n° 7, 45 mars, p. 64.

(3) Ibid., n° 24, 12 juillet, p. 189.

occasion de lui susciter des ennuis, comme le prouve encore le fait suivant.

Le 1‘ avril 1792, la Société populaire recevait une lettre dont l'écriture était déguisée et la signature illisible; lettre que Philippeaux qualifie d” « incendiaire », d’ «infernale », ayant pour but d’armer les citoyens les uns contre les autres et de déchaîner la guerre civile dans la ville du Mans; lettre qui, étant donnée sa date (1° avril) et sa rédaction (1), était peut-être tout simplement l’œuvre d’un mauvais plaisant, un innocent poisson d'avril ; mais, dans les époques troublées comme celle à laquelle se passaient ces événements, on est facilement porté à exagérer l'importance des choses et à tourner au tragique des incidents quelquefois minimes ; cette lettre, déposée à la municipalité, excita en ville une grosse émotion ; tout le monde vint la voir. Lepage, secrétaire-greffier de la municipalité; après l'avoir examinée, fit la remarque insidieuse que l'écriture ressemblait à celle de Philippeaux (2). Celui-ci était en ce moment à Paris, où il passa une quinzaine « pour des objets majeurs d’intérêt public ». Il assistait, en effet, en qualité de « député extraordinaire du département et des Sociétés patriotiques de la Sarthe »

(1) Cette lettre, qui est aux Archives municipales du Mans, n° 1007, est adressée « à Messieurs, Messieurs les président, secrétaire et membres de la Société des Amis de la Constitution du Mans ». «Il se trame un complot dans cette ville, y-est-il dit; leur dessein (aux conjurés) est de pendre une centaine de bonnets gras, de lanterner le clergé patriote et d'exterminer les cloubistes. Si les corps administratifs ne favorisent pas leurs projets, on doit mettre le feu à leurs hôtels, brûler les papiers, assassiner administrateurs et commis, à l'exception de quelques favoris de l'aristocratie. On doit surtout s'emparer des canons. Tous les domestiques; laquais, cochers, cuisiniers, marmitons, palefreniers, perruquiers, jardiniers, etc., sont de la partie. »

(2) Notons en passant qu’il n'y a aucun rapport, aucune ressemblance entre l'écriture de celle lettre et celle de j{Philippeaux, si caractéristique et si facilement reconnaissable.

à la fête civique dont les soldats de Châteauvieux étaient les héros. Averti par ses amis des soupçons que Lepage faisait peser sur lui, il précipita son retour au Mans « pour confondre les lâches assassins de sa réputation » et, le 21 avril, il adressa une plainte contre le secrétaire de la municipalité au juge de paix de sa section (1).

Le lendemain, à la séance des Amis de la Constitution, il se disculpa victorieusement des calomnies « forgées dans les ateliers empestés de l’aristocratie »; il donna lecture de sa dénonciation au juge de paix contre le sieur Lepage et obtint « les applaudissements de la Société et de tous les assistants ».

À la fin de la séance, un inconnu occasionna un grand tumulte en accusant les membres de la Société d’entretenir la cherté des grains et la misère du peuple. Philippeaux lui répondit en développant les idées qu’il avait souvent exposées déjà, à la tribune et dans son journal, relativement à cette question (2). La nuit, une bande, ayant à sa tête l'individu qui avait provoqué ce tumulte, parcourut la ville en criant que le club serait dissous, en vomissant mille imprécations contre les membres les plus marquants de la Société, et investit la maison de l’un d’eux. Les jours suivants, raconte Philippeaux dans le Défenseur, il y eut en ville beaucoup de fermentation, il se trama des complots où lui-même ne fut pas épargné. Mais il déclare qu’il n’en suivra pas moins la ligne de conduite que lui dicte sa conscience: « Quoi qu'il arrive, je serai toujours fidèle au principe de dire la vérité au peuple

(1) Archives de la Sarthe, L 272. Philipeaux obtint gain de cause, car, le 15 juillet, la Société populaire décidait à l’unanimité de faire une pétition à la municipalité pour lui demander le remplacement de son secrétaire. La première des raisons sur lesquelles elle se fondait était « le jugement qui déclare le dit secrétaire calomniateur »,

(2) V. plus haut, p. 55.

avec une franche énergie; je le rappellerai sans cesse au respect des lois sans désirer les applaudissements ni craindre les murmures, et dussé-je être immolé aux convulsions aveugles que les méchants sont si ingénieux à fomenter, je ne regretterai jamais ni mon courage, ni mon dévouement éternel à la cause du peuple; mon dernier soupir serait encore pour son bonheur, et mon seul chagrin serait de le voir assez malheureux pour donner tête baissée dans les filets de ceux qui ont juré sa perte et son esclavage (1). »

La situation devenait donc de plus en plus tendue entre les ennemis et les partisans de la Révolution ; les premiers étaient toujours prêts à la lutte, cherchant toutes les occasions de nuire aux seconds. Philippeaux leur fournit bientôt l’occasion de satisfaire leurs colères contre lui, par la liberté de ses appréciations sur l'attitude de la cour.

Bien avant le 10 août, il prévoyait l'orage que cette attitude devait faire éclater. Le 15 avril, comme nous l'avons vu, il était à Paris, comme député extraordinaire du département et des Sociétés patriotiques de la Sarthe ; il assistait à la fête civique de ce jour et y partageait l'enthousiasme général. À son retour, il donnait à la Société populaire « le détail le plus satisfaisant de la mémorable fête donnée aux soldats de Châteauvieux ». Il exprimait cependant, dans un placard qu'il fit imprimer (2), les sombres prévisions qu’il avait rapportées de Paris. « Le peuple, écrivait-il, sera encore trahi par ceux qui ne peuvent lui pardonner aucun succès, par les aristocrates, par les égoïstes, par les mauvais citoyens... Quand ces furies désespérées finiront-elles done de vomir tous leurs poisons ?.… Quand craindront-elles donc de lasser notre édi-

(1) Défenseur, n° 14, 3 mai, pp. 108-110, (2) Lendemain de la fête civique du 15 avril.

fiante patience, cette édifiante patience surnaturelle qui pourrait bien avoir ses bornes ? »

Au lendemain du 20 juin, il annonce qu’ « un drame politique du plus grand genre commence à se développer », et 1l dénonce toutes les machinations qui se trament, les manœuvres de la cour, sa lutte contre l’Assemblée, ses mesures provocatrices : la protection qu’elle accorde aux insermentés séditieux qui fomentent la guerre civile, le veto opposé à la formation d’un camp de vingt mille hommes, son attitude lorsque La Fayette a menacé l’Assemblée ; enfin, la proclamation odieuse qui à suivi la journée du 20 juin, journée où Louis XVI avait promis satisfaction au peuple. Philippeaux n’accuse pas formellement Louis XVI, mais il laisse percer la défiance que lui inspive la conduite du roi. « Nos malheurs, dit-il, n’existeraient pas, si le pouvoir exécutif, par une conduite loyale, cût voulu faire marcher la Constitution et captiver la confiance publique; sa conduite ancienne devait lui faire redoubler de zèle pour atteindre ce but, et il semble au contraire que ses ennemis l’aient dirigé de manière à doubler les défiances et les inquiétudes (1). »

Cet article fut aussitôt signalé en haut lieu et, quelques jours après, le ministre de la justice,de Joly, sollicitait contre son signataire un mandat d'arrêt. Quand le commissaire du roi vint lui signifier l'accusation, le 25 juillet, Philippeaux le pria de mettre de côté tout esprit de corps (il était toujours juge au tribunal de district) et de le traiter comme un simple citoyen; il ajouta qu'il ne verrait point l’accusateur publie, comme on le lui proposait, pour l’exciter à des mesures dilatoires, cette démarche lui paraissant aussi indigne de lui qu'offensante pour ce magistrat; que, s’il était décerné contre lui un mandat d'arrêt, il se rendrait

(4) Défenseur, n° 23, 5 juillet, pp. 173-174.

avec empressement en prison, pour donner l’exemple du respect dû à la loi et à ses organes ; mais que les persécutions de la tyrannie ne parviendraient jamais ni à flétrir la dignité de son caractère ni à affaiblir son zèle à défendre les droits sacrés du peuple (1).

Le lendemain, le commissaire du roi transmit la dénonciation ministérielle à l’accusateur publie, qui remit à son tour l'affaire entre les mains du juge de paix de la section qu'habitait Philippeaux. Le 27 juillet, Philippeaux, déférant au mandat d'amener décerné contre lui par le juge de paix, comparut devant ce magistrat et subit son interrogatoire. Il reconnut que le numéro incriminé était son ouvrage. « Personne, dit-il, n’a peut-être défendu le roi avec plus de chaleur que moi tant que je lui ai cru des volontés pures. Ma conscience me dit que j’ai tenu le langage d’un honnête homme en accusant la cour de perfidie et de déloyauté. Si je suis coupable d’avoir manifesté cette opinion trop fondée. il faudrait poursuivre comme diffamateurs quatre cents membres au moins de l’Assemblée nationale, dont le Défenseur de la- Vérité n’a été que l’écho, tous les publicistes patriotes et tout ce qu’il y a d'hommes vrais et honnêtes en France. » Puis il attaqua avec beaucoup de violence les menées de la cour et le ministre de Joly, et il demanda acte de sa comparution et de ses déclarations, afin de pouvoir demander à l’Assemblée l’autorisation de poursuivre le ministre devant les tribunaux en réparation de torts personnels.

Le juge de paix acquiesça à cette demande et donna acte à Philippeaux de sa comparution, de ses déclarations et de ses réserves ; puis, attendu que, ni des expressions employées dans son article, ni de la dénonciation contre lui faite par le commissaire du roi à la requête du ministre

(1) Défenseur, n°°27, 2 août, pp. 213-214, et 33, 13 septembre, p. 270,

-de la justice, il ne résultait aucune des peines infamantes n1 aflictives mentionnées au Code pénal, et que la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, article 10, portait que « personne ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, à moins que leur manifestation soit nuisible à la société », le juge de paix renvoya les parties à se pourvoir par la voie civile (1).

La journée du 10 août, en renversant le ministère avec la royauté, mit fin à cette affaire. Mais Philippeaux se fit toujours un titre de gloire de ces poursuites : il en parla souvent plus tard (2). Malheureusement il ne sut pas pardonner à de Joly, et l’on ne peut s'empêcher de regretter la persistance de sa rancune. Dans la séance de la Convention du 29 frimaire an II (19 décembre 1793), il présenta et fit adopter un décret ordonnant que « l’ancien ministre Joly, prévenu d’un système atroce de proscription contre les patriotes qui résistaient aux manœuvres liberticides du tyran, serait mis en état d’arrestation et traduit au Tribunal révolutionnaire (3). »

Pour le moment, ces poursuites contribuèrent à accroître encore la popularité de Philippeaux auprès des patriotes. La Société populaire, à plusieurs reprises, lui manifesta ses sympathies à l’occasion de cette affaire en se solidarisant avec lui. Le 25 juillet 1792, elle arrêtait « qu’on dénoncerait M. Joly, ministre de la justice, pour avoir voulu renverser la Constitution en entravant la liberté de la presse d’après la dénonciation qu'il a portée contre M. Philippeaux pour raison de son opinion ». Le 27, Philippeaux donnait lecture du numéro de son

(1) Défenseur, n° 33, pp. 269-274.

(2) Compte rendu au Comité de salut public, # partie, p. 3, note. —

Philippeaux à ses collèques et à ses concitoyens, p. 38. — Discours aux Jacobins du 16 nivôse. — Réponse à tous les défenseurs, etc. p. 89.

(3) Moniteur du 1° nivôse an Il-21 décembre 1793, t. XIX, p. 16.

journal qui avait été poursuivi, et « la Société, n’y voyant rien de contraire aux lois et au patriotisme », y applaudissait. Le 29, elle décidait d'envoyer aux Jacobins une copie de la dénonciation contre le ministre de la justice, puis, sur la proposition d’un membre étranger (1) « de faire cause commune avec M. Philippeaux, la Société et tous les spectateurs, d’un mouvement spontané, ont manifesté leur adhésion (2) ».

Quelques jours après, le 3 septembre, c’étaient les électeurs de la Sarthe qui, à leur tour, donnaient à Philippeaux un témoignage de leur estime en le nommant président de l’Assemblée électorale et, le 5, ils l'envoyaient siéger à la Convention.

(4) On appelait « membres étrangers », à la Société, les membres qui ne résidaient pas au Mans.

(2) Le témoignage des procès-verbaux de la Société nous est d'autant plus précieux, en cette occasion, qu'il nous permet de contrôler le récit de Philippeaux; voici ce qu'il dit dans son Défenseur du 2 août (n° 27, p. 211) : « Dans la séance du 29 (juillet), mon affaire contre la cour a été mise sur le tapis ; elle a excité une indignation générale. Après une lecture de mon n° 23, un membre du département a observé que ce numéro ne renfermait que des principes louables et un patriotisme pur que tous les bons citoyens s’honoraient de partager; qu’il prenait l'engagement solennel de faire cause commune avec moi dans une cause qui était celle de tous les patriotes. Tous les membres se sont levés à l'instant par une inspiration subite pour consacrer unanimement cette proposition; l'auditoire, composé de huit cents personnes au moins, s’est identifié à cette scène touchante par des démonstrations énergiques, et une adresse a été souscrite sur le champ pourdemander vengeance à l'Assemblée nationale du ministre persécuteur. J'étais vivement ému de tout ce qui se passait autour de moi... » Comme on le voit, Philippeaux est trompé par ses souvenirs en ce qui concerne le moment où se passèrent ces incidents ; il réunit dans une seule séance, celle du 29, ce qui eul lieu dans les trois séances du 25, du 27 et du 29; mais à part cette inexactitude, le fond de son récit est pleinement confirmé par les procès-verbaux de la Société. — Cependant, il dira plus tard que quelques hommes, à cette époque, le plaignaient sardoniquement d'avoir une mauvaise tête, et que Levasseur était de ceux-là. {Philippeaux à ses collèques et à ses concitoyens [26 décembre 1793], p. 38.)

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