‹ Le Conventionnel PhilippeauxChapitre 32 sur 78 · LES ÉLECTIONS À LA CONVENTION · texte numérisé non relu

LES ÉLECTIONS À LA CONVENTION

ne pourra me reprocher du moins ni bassesse ni trahison: . et si vous daignez me continuer votre indulgence, vous reconnaitrez, J'espère, que, si je puis être victime, jamais Je ne serai complice des ennemis du peuple dont je défendrai les droits jusqu'à mon dernier soupir. » Il devait tenir parole.

Dans ce discours, il se défendait d’avoir fait la moindre propagande pour obtenir les suffrages. « J'ai, dit-il, pour l'intrigue et les intrigants de toute espèce une horreur invincible... ; je me regarderais comme un être méprisable et indigne de votre confiance, si je fusse descendu de la dignité d’un homme libre jusqu’à briguer, même indirectement, auprès d’un seul électeur. » Il s'était contenté de publier, dans son Défenseur du 23 août (1), « un mot sur la Convention nationale » dans lequel il s’adressait aux électeurs des assemblées primaires. « Point ici de calculs égoïstes ni de précipitation, leur disait-il;.. ayez des yeux de lynx pour lire, s’il est possible, jusqu’au fond de l’âme des hypocrites; que la probité, le pur patriotisme soient les seuls titres à vos suffrages. Raisonnez ainsi avec vousmêmes : « Si j'avais à confier ma fortune, ma femme, mes enfants et tout ce que j'ai de plus cher, je choisirais pour ce dépôt l’homme le plus vertueux, le plus droit et le plus ferme dans ses principes. Eh bien ! le dépôt que je vais faire aux électeurs, et par eux aux députés, est encore plus important, puisqu'il s’agit du bien-être de toute ma famille, de la nation entière et des générations futures. » Méditez cette pensée à toute heure : en vous armant de prudence et d’attention contre toutes les cabales, elle vous préservera de la funeste séduction des intrigants et des mauvais citoyens »

S'il ne fit rien pour être élu, ses adversaires, en

(1) No 30, pp. 238-239.

revanche, essayèrent de l’en empêcher. Il nous apprend que, pendant les opérations électorales, deux prêtres « répandaient dans l’assemblée qu'il ne fallait pas nommer cet enragé de Philippeaux, parce qu’il n'avait pas de religion (1) ».

Boutrouë, membre du Directoire du département, fut ensuite élu. Philippeaux écrivit alors au président de l’Assemblée législative pour lui annoncer les cinq premiers résultats. « Si nous continuons de même jusqu’au bout, disait-il, nous n’enverrons, j'espère, à la Convention ni aristocrate, ni modéré, ni royaliste. Que les autres départements fassent de même, et on pourra mettre dans les affiches : Trône à vendre (2). »

Les deux élus qui suivirent furent Levasseur et Condorcet. Celui-ci s'étant trouvé en concurrence avec un cultivateur nommé Chevalier, un électeur dit avec un ton de mépris que les cultivateurs n’étaient pas faits pour être députés à la Convention nationale. L'assemblée manifesta son indignation, l’auteur de ce propos fut rappelé à l’ordre et le huitième député élu fut Chevalier. Philippeaux lui adressa une allocution où il se réjouissait que l'égalité ne fût plus un vain mot et faisait l’éloge des vertus qui règnent au sein des villages.

Les deux derniers élus furent Froger-Plisson et Sieyès. L'élection de ce dernier, comme celle de Condorcet, combla de joie Philippeaux (3).

Tels furent les choix de cette assemblée à laquelle Phi-

(4) Défenseur, n° 33, p, 262, note.

(2) Lettre du 6 septembre (Arch. nat., C*r, 33), publiée dans la Révolution française du 14 avril 1893; 12° année, n° 10.

(3) Lettre à l'Assemblée législative pour annoncer l'élection de Condorcet, Moniteur du 9 septembre 1792,.t. XIII, p. 645. — Lettre de Philippeaux à Sieyès, Procès-verbal (Arch. nat., C 180), f 9, vo. — Condorcet, ayant opté pour le département de l'Aisne, fut remplace par Le Tourneur, élu premier suppléant.

LES ÉLECTIONS À LA CONVENTION fl

lippeaux se plaît à reconnaître « beaucoup d’esprit publie, de discernement et d'envie de bien faire. Chaque électeur, dit-il, approchait du bureau avec une sorte de recueillement religieux... Tout se passa avec autant de calme et de décence qu’on peut en attendre d’une assemblée nombreuse ». Il y eut seulement, le premier jour, un peu de fermentation sourde contre les prêtres électeurs, dont le grand nombre inspirait des inquiétudes ; on proposa de les exclure des séances par un scrutin épuratoire. « Le remède, dit Philippeaux, eût été violent et injuste. » Il ajoute que, du reste, la plupart des électeurs ecclésiastiques avaient des vertus civiques auxquelles il rend justice.

Les derniers jours furent également troublés par l’attitude provocatrice de l'aristocratie de Saint-Calais. Les patriotes s’indignèrent et signifièrent aux aristocrates d’avoir à sortir de la ville dans les vingt-quatre heures. Les esprits s’échauffant, un conflit était à craindre; mais la municipalité, plusieurs officiers de la garde nationale, le curé, « homme d’un rare mérite », dit Philippeaux, et un grand nombre d’électeurs s’entremirent, parvinrent à ramener le calme; et la municipalité, par un arrêté aussi sage que prudent, opéra une réunion « à laquelle M. le curé de Saint-Calais avait disposé les cœurs ». Les aristocrates prirent le bonnet rouge, leurs femmes et leurs enfants, la cocarde nationale, et une fête où régna la plus grande cordialité cimenta la réunion.

Cette assemblée fut un véritable triomphe pour Philippeaux. Le dimanche 9 septembre, les dames patriotes de Saint-Calais vinrent lui offrir, ainsi qu'aux membres du bureau, le bonnet de la liberté ; il les remercia dans un discours d’une galanterie un peu fade. Pour clore les opérations de l’assemblée, il en prononça un autre d’une plus grande valeur, où il disait ces paroles prophétiques :

« Messieurs, l'expérience m'a dit que je vais être exposé

à des écueils et à des périls de tout genre; la jalousie, la malveillance exerceront leur tactique insidieuse pour travestir mes actions et m’aliéner vos cœurs ; citoyens respectables, daignez me continuer cette affection qui m’est si chère et dont vous m’avez prodigué les plus touchants

témoignages. »

Page 1