‹ Le Conventionnel PhilippeauxChapitre 62 sur 78 · JUGEMENTS DE LA POSTÉRITÉ · texte numérisé non relu

JUGEMENTS DE LA POSTÉRITÉ

Hamel ne lui accorde même pas le bénéfice de ces qualités. IL faut dire, du reste, que cet historien ne connaît pas Philippeaux. Quand il l’a rencontré sur sa route, au cours de son Histoire de Robespierre, il ne s’est pas préoccupé de savoir ce qu'était ce conventionnel, quel était son passé, quelle attitude il avait eue à la Convention, avant sa mission en Vendée, quelle conduite il avait tenue pendant cette mission; il n’a pas recherché ce que pouvaient contenir de vrai et de faux ses critiques sur la guerre de Vendée. Pour juger Philippeaux, il ne s’est-livré à aucune de ces opérations critiques, il s’est contenté d'accepter ce qu'avaient dit de Philippeaux ses pires ennemis. Il l’a jugé d’après les attaques de Levasseur, parce que celui-ci « jouissait d’une réputation de patriotisme et d’intégrité qui ajoutait à ses paroles un poids énorme (1) ». Il l’a jugé d’après le rapport de Collot d'Herbois, rapport qui démontrait, dit-il, « l'injustice et l’inanité des accusations contenues dans le libelle » de Philippeaux (2). Il l’a jugé d’après la sortie violente de « l’intègre et honnête Choudieu » qui suivit l'accusation solennelle du 18 nivôse ; sans discuter ni même analyser cette accusation de Philippeaux, dont il ne cite pas une phrase, — pas plus, d’ailleurs, que la réponse qu'y fît Choudieu, le 18 pluviôse, — il déclare que « jamais accusation ne fut plus vide, plus obscure, plus amèrement calomnieuse (3) ». Il l’a jugé enfin d’après le projet de rapport de Robespierre sur la faction Fabre d'Églantine, et sur la foi de ce factum, il range Philippeaux, avec Dubois-Crancé, Merlin (de Thionville), Bourdon (de l'Oise), les deux Goupilleau et Montaut, au nombre « des fripons démasqués dont la sévérité contrastait ridiculement avec les rapines que leur

(1) Hamel, Histoire de Robespierre, t. I, p. 318. (2) 1bid., p. 343-344.

(3) Ibid., p. 347.

reprochait la voix publique (1) »; il va jusqu’à dire que Robespierre pouvait bien croire à l'innocence de certains Hébertistes, du moment que ceux-ci étaient « accusés par des hommes comme Philippeaux et Bourdon (de l'Oise) (2) ».

Ernest Hamel a done, pour se former une opinion sur Philippeaux, accepté avec une confiance aveugle les accusations des ennemis acharnés de celui-ci, il n’a critiqué, discuté aucun de leurs témoignages : il lui était donc impossible de connaître Philippeaux.

Aujourd’hui, les historiens de la Révolution qui se font un devoir de juger les hommes et les choses avec impartialité sont unanimes à venger Philippeaux de ceux qui le calomnièrent et l’envoyèrent à la mort, à rendre hommage à sa probité, à sa véracité (3). Philippeaux est resté le type de l'honnêteté politique. Certes, l'honnêteté ne fut pas le seul trait de son caractère. Le patriotisme le plus ardent, la grandeur d'âme, une activité infatigable, l’austérité, le mépris des plaisirs de la vie et de la vie elle-même, une tendre affection pour les siens, il posséda également toutes ces vertus. C’est la probité que la postérité a surtout retenue. « La promiscuité affreuse du supplice, dit M. Jules Claretie (4), réunissait dans un même assemblage... l’éloquence et le patriotisme avec Danton, l'esprit et l'ironie avec Desmoulins, la bravoure militaire avec Westermann, la probité avec Philippeaux, l’éloquence et la foi profonde avec Hérault, l’art et le talent avec d'Églantine. »—<SiYy eut un honnête homme dansla Révolution, dit M. Aulard (5), ce fut Philippeaux. »

(1) Hamel, Histoire de Robespierre, p. 272,

(2) Ibid. p. 378-379.

(3) Chassin, l& Vendée patriote ;: Robinet, Ze Procès des Dantonistes, etc. ;

(4) Camille Desmoulins, p. 362.

(5) Etudes et leçons sur la Révolution française, 1*° série, p. 280.

La Convention, après le 9 thermidor, ne se contenta pas de rendre un hommage platonique à la mémoire de Philippeaux ; elle s’occupa aussi du sort de sa veuve et de son fils. Il nous reste donc à dire ce que devinrent après lui ces êtres qu'il avait entourés d’une affection si tendre.

Sur le conseil de Philippeaux, sa femme voulut se présenter à la barre de la Convention. « La femme de Philippeaux, annonça Billaud-Varenne dans la séance du 15 germinal, vous à fait demander d’être entendue à la barre; je demande qu’elle y soit admise et que pour réponse on lui lise la lettre du représentant Garnier (de Saintes), contenant les preuves de la conspiration de son mari. »

Mais Robespierre s’éleva contre cette proposition ; 1l déclara « que la Convention se manquerait à elle-même en admettant à sa barre la femme d'un conspirateur au moment où celui-ci, effrayé du supplice qui l’attendait, machinait une rébellion sous les yeux même du tribunal devant lequel il était traduit (1) ». La Convention se conforma docilement à l’avis de Robespierre et refusa d’entendre « la pétitionnaire (2) ». Celle-ci se tourna vers le

(4) On se souvient que, dans cette même séance, quelques minutes auparavant, Saint-Just avait annoncé, d’après Fouquier-Tinville, la rébellion des accusés devant le Tribunal révolutionnaire.

(2) Journal de la Montagne du 17 germinal, n° 444 (t. II, p. 1163). Le Moniteur (t. XX, p. 132) ne nomme pas Robespierre. « On lit, dit-il, une lettre par laquelle la femme de Philippeaux demande à être

Comité de salut public, auquel elle écrivit le lendemain (1), — le jour même de l’exécution de son mari, — une lettre dans laquelle elle affirmait hautement et énergiquement l'innocence de l’homme dont elle portait le nom: elle dénonçait les intrigues de Levasseur et demandait, bien inutilement, que ces intrigues fussent examinées avant que le jugement de Philippeaux fût prononcé (2).

En l'an III, elle fit paraître la Réponse à tous les défenseurs officieux des bourreaux de nos frères dans la Vendée, dont elle avait réussi à sauver le manuscrit. Dans la préface qu’elle mit en tête de cet ouvrage, elle donne un libre essor aux sentiments qui l’animaient ; son amour, son admiration pour l’homme dont elle avait partagé les soucis et les chagrins, son désir d’en venger la mémoire éclatent dans ces lignes pleines d'énergie :

€ Voici la réponse que mon mari se proposait de publier contre ceux qui ont si souvent répété : La Vendée

admise à la barre. On observe que, Philippeaux étant en jugement devant le Tribunal révolutionnaire, la Convention, après avoir rempli à son égard les fonctions de jury d'accusation, ne doit plus intervenir dans cette affaire. » Que Robespierre ait fait repousser la demande de Marguerite Philippeaux parce que la Convention n'avait plus à s’occuper de cette affaire, ou parce qu'elle se serait manquée à elle-même en recevant la femme d’un conspirateur, ce ne fut pas, en tout cas, pour un motif d'humanité, comme le crut plus tard Saladin, qui, dans le rapport qu'il fit, le 12 ventôse an IIL au nom de la Commission des Vingt-un, disait : « Dans cette même séance (du 15 germinal an II), la malheureuse épouse de Philippeaux vous avait fait demander la permission de se présenter à la barre ; Billaud- Varenne demanda qu'elle fût admise sur le champ et que, pour réponse, le président lui fit lecture de la lettre de Garnier (de Saintes), afin qu'elle apprit qu’elle sollicitait pour un conspirateur. Heureusement, Robespierre, plus humain cette fois que Billaud-Varenne, s'y opposa, et vous n’eûtes pas à rougir de voir sous vos yeux insulter à la douleur d'une femme qui venait vous implorer. » (Rapport de Saladin, p. 86-87, — Bib. nat. Le*®/1259.)

(1) Dans cette lettre, elle dit avoir appris « par la voie du journal » que la Convention l'avait renvoyée à ce Comité. Nous ignorons de quel journal il s’agit.

(2) Arch. nat., F'4774, pièce 286. V. Appendice, n° 6.

est détruite; contre ceux qui ne lui pardonnèrent pas d'avoir dévoilé toutes les turpitudes dont cette guerre offre le tableau ; contre ceux enfin qui l’ont assassiné...

« Le même fer a frappé le crime et l'innocence; mais la justice reprendra ses droits imprescriptibles. En attendant que son heure soit arrivée, je livre au jour le dernier travail d’un homme de bien, dont rien n’a pu ralentir le dévouement et qui n’a pas craint d'exposer sa tête pour sauver des milliers de braves soldats sacrifiés à la scélératesse de quelques ambitieux. Si cet ouvrage peut jeter quelque clarté sur cette guerre fatale, l'ombre généreuse de Philippeaux sourira encore au bien qu’il aura pu faire après sa mort.

« Pénétrée des sentiments de patriotisme qui l’animaient, j ai tout osé pour conserver le manuscrit que je fais paraître aujourd’hui...

« O Philippeaux ! entends ces cris d’un peuple si cruellement désabusé et reconnais ta patrie! O mon ami! La France entière va te juger : elle va apprécier cette âme pure et généreuse, ces sentiments fiers et vrais que les méchants sont si loin de soupçonner! bientôt, ce qui me reste de toi, ta mémoire et ton fils seront vengés; bientôt, en voyant croître pour la patrie cet intéressant rejeton, ce gage unique de notre tendresse, je lui dirai : « Il fut un temps de désastres et de calamités. La France fut opprimée par des enfants dénaturés. La vertu fut proscrite ou réduite au silence. L’excès du mal pouvait seul en amener le terme et sauver la patrie : ton père

AA AELARACATIA

en mourant éprouvait un noble orgueil à lui ser- « vir d'holocauste. Imite les vertus de ton père, et, si « l’occasion s’en présente, sache, comme lui, mourir pour « ton pays. » :

« Je lui lirai tes mémoires sur la Vendée, et ton âme brûlante passera dans son âme. Je lui lirai tes dernières

lettres ; je lui dirai que l'amour de la patrie dirigea toutes tes actions, occupa toutes tes pensées, et j’allumerai dans son cœur ce feu sacré de patriotisme et cette fièvre du bien public par lesquels tu m'es cher, malgré la mort qui nous sépare. »

La mort de Philippeaux laissait sa veuve dans une situation précaire, car, ainsi qu'il le lui écrivait dans sa dernière lettre, « une loi bien dure confisquait tout son juste avoir à la République ». « Mais, ajoutait-il, la même loi charge la patrie de pourvoir à l'existence des familles des condamnés qui n’ont pas de quoi vivre; elle te procurera nécessairement plus qu'on ne peut t’ôter, Attends que les préventions cruelles soient amorties, et alors, tu diras au Sénat des Français que je t’épousai, il y a dix ans, sans autre dot que celle de tes vertus, et qu'il y va de sa gloire de ne pas te réduire aux horreurs de la misère, »

Les « préventions cruelles » contre Philippeaux tombèrent, nous l'avons vu, après le 9 thermidor, et le 4 pluviôse an III (23 janvier 1795), Merlin (de Thionville), appuyé par Laurent Lecointre, proposait à la Convention de fournir des moyens d'existence à la veuve de « leur infortuné collègue (1) ».

Le 15 pluviôse (3 février), après un rapport de Jard- Panvillier au nom du Comité des secours, la Convention décréta un secours provisoire de 3.000 livres à la: veuve de Philippeaux (2). Puis, les lois des 26 floréal (15 mai) et 19 prairial (7 juin) accordèrent « aux veuves des membres de la Convention RS morts victimes des événements de la Révolution », à titre d'indemnité, les traitements de leurs maris. Gette indemnité cessa par conséquent avec la Convention elle-même, le 4 brumaire an IV; Marguerite Philippeaux retomba dans la situation

(1) Moniteur, t. XXII, p. 285, (2) Ibid. p. 384.

précaire où l’avait mise la mort de son mari et dut renouveler ses demandes.

Sa pétition, présentée le 30 ventôse an IV (20 mars 1796), fut renvoyée à une commission (1) au nom de laquelle, le 21 germinal (10 avril), Bailleul fit son rapport au Conseil des Cinq-Cents; il proposa un décret (2) d’après lequel «le Conseil des Cinq-Cents, considérant que le citoyen Philippeaux, représentant du peuple et membre de la Convention nationale, [a été] seul conduit à la mort pour avoir révélé les intrigues par lesquelles se perpétuait la guerre de la Vendée; que, s’il avait été écouté, des flots de sang français auraient été épargnés ; que sa veuve est. dans l'indigence », accordait un secours annuel de deux mille livres à la veuve Philippeaux, secours qui, au cas où elle mourrait, serait continué à son fils jusqu'à ce qu'il eût atteint l’âge de quinze ans.

Ce décret fut adopté le 7 floréal (26 avril) par le Conseil des Cinq-Cents, avec une modification qui augmentait de mille francs la pension de la veuve jusqu’à ce que son fils eût quinze ans (3). Le brevet de pension (4) stipulait en outre que, dans le cas où la mère viendrait à mourir, le secours attribué au fils lui serait payé jusqu'à sa dix-huitième apnée, et il faisait courir la pension du 5 brumaire an IV au lieu de floréal an V (2).

(1) Moniteur, t. XX VIIL, p. 208.

(2) Ibid., p. 207.

(3) Moniteur, t. XX VII, p. 260. Les articles furent ainsi rédigés:

« Art. 1. — Il sera payé par le Trésor public aux veuves ou enfants des citoyens Philippeaux, Camille Desmoulins, etc. un secours annuel qui sera déterminé ainsi qu’il suit:

« Art. 2. — Chaque veuve recevra annuellement deux mille francs; dans le cas où elle aurait des enfants nés de son mariage avec le représentant du peuple, il lui est accordé une augmentation de mille francs pour chacun d'eux jusqu'à ce qu'ils aient atteint l'âge de quinze ans; toutefois, le total des secours ne pourra excéder la somme de quatre mille francs. »

(4) V. Appendice, n° 8.

(5) D'après un rapport présenté au Directoire exécutif par le

Si cette pension tirait de la misèrela veuve et le fils de Philippeaux, la vie leur était encore bien difficile. Nous voyons par quelques lettres de Marguerite Philippeaux à Madame Duplessis, la mère de Lucile Desmoulins (1), qu'elle cherchait à augmenter quelque peu ses moyens d'existence. Elle demanda d’abord un bureau de timbre, sans succès, puis un bureau de loterie.

« Combien, écrit-elle à Madame Duplessis le 29 vendémiaire an VI (20 octobre 1797), j'ai souffert depuis que je ne vous ai vue! Ma santé est bien altérée; les tourments que j'éprouve sont au-dessus de mes forces, et il semble que le sort se plaît à les multiplier. La demande d’un bureau de timbre que j'avais faite ne peut s'effectuer; on me conseille de demander un bureau de loterie; je l’ai fait; j'en dois avoir un, mais à quel prix ! Mon inquiétude est extrême; je me suis adressée au citoyen Reubell, qui a fait pour moi preuve de bonne volonté, mais encore sans effet. Cette entreprise me tourne la tête. On exige des receveurs une somme considérable et je ne puis me flatter d’être exempte de la fournir, comme je le demande au gouvernement par l'organe du citoyen Reubell. Enfin, pour vous donner une idée des courses qu’on me fait faire, et cela très souvent, tantôt pour le ministre, tantôt pour les administrateurs, il m'a fallu me trouver à neuf heures du soir chez le ministre des finances pour pouvoir lui parler ; il faisait ce jour-là un temps affreux. Heureusement que j'avais mon fils pour me rassurer, Je ne finirais point

ministre de l’intérieur, « la veuve Philippeaux et la citoyenne Duplessis, stipulant pour le fils du citoyen Camille Desmoulins, demandent qu'on fasse courir leur pension à compter du jour de la cessation de la Convention, époque à laquelle elles ont cessé de recevoir les traitements desdits Philippeaux et Desmoulins, dont le traitement leur avait été continué à titre d’indemnité ». Le minisire proposait de repousser cette demande, à laquelle le Directoire acquiesça.

(1) Publiées par M. J. Claretie, Camille Desmoulins, pp. 483-488, Documents complémentaires.

si je faisais le détail des peines que je suis obligée de prendre; je suis excédée, rendue, et exposée à faire un déménagement très pénible pour m’ensevelir dans un trou dont on me demande 160 francs de loyer. Je ne suis point encore décidée ; on me conseille d’administrer par moimême, et je vais sacrifier ma chère tranquillité. Je ne pourrai plus pleurer en liberté ou jouir d’un moment de repos! que mon existence est pénible! il n’est point de terme à mon malheur! ah! je sais qu’il ne peut exister que celui de la vie! »

Heureusement, Les anciens collaborateurs de son mari à l’armée de Nantes, Reubell et Merlin (de Thionville), s’occupaient d’elle avec dévouement, et ils réussirent à lui faire obtenir ce qu’elle demandait, comme nous l’apprend une lettre, datée seulement du 4 frimaire, probablement de la même année (24 novembre) :

« Au moment où j'étais dans la plus affreuse gêne, on s’occupait au Directoire de me soulager. Les citoyens Reubell, Merlin et François de Neufchâteau ont ordonné à une compagnie pour les salines de la République de me fournir les fonds nécessaires pour le cautionnement et les frais d'établissement du bureau de loterie auquel j'étais nommée, sans quoi ils ne pourraient rien avoir. Cette entreprise est assez majeure pour que ces messieurs s’empressassent de souscrire à cette condition. Je suis, par ce moyen, propriétaire d’un bureau. Il est impossible, citoyenne et amie, de vous peindre l’état où m'a mis ce bonheur inespéré... L'âme sensible ne perd rien de toutes les situations ; la mienne, exercée par le malheur, ne pouvait supporter un passage si rapide de la misère à la fortune ! Enfin me voilà installée : le bureau est établi et ouvert du 1‘ frimaire, c’est-à-dire il y a quatre jours. Je crois que je m’accoutumerai à cette nouvelle existence. Je me trouve mieux que je ne pouvais le croire. »

Cette correspondance nous montre encore le culte qu’elle avait voué au souvenir de son mari, et combien le coup qui l’avait frappée fit longtemps saigner son cœur. Parlant du portrait de Philippeaux : « Croiriez-vous, écritelle, que mon âme n’est plus assez forte pour contempler cette image chérie! Ma santé en est altérée; ma douleur absorbe ma raison. »

Elle parle avec tendresse de son fils, sa seule source de joie. « Mon Auguste, écrit-elle, se porte très bien et travaille de même. Que de consolation cet enfant va me procurer! J’en ai bien besoin, je vous l’assure. »

Auguste Philippeaux et Horace Desmoulins se fréquentaient et se voyaient souvent. « Amenez, je vous en conjure, le cher petit Horace, écrit Marguerite Philippeaux à Madame Duplessis. Que nos deux enfants se trouvent ensemble dans un lieu où leurs infortunés pères aimaient à se rencontrer.» Et dans une autre lettre: « Mon fils destine à Horace trois petits volumes qui lui ont fait grand plaisir quand il apprenait à lire. Je vous les enverrai pour luiparla première occasion; c’est une idée d’Auguste pour faire plaisir à Horace; cet hiver, je souhaite qu'il en fasse le même usage que lui, et il saura bientôt lire tout seul. Je l’embrasse, et Auguste aussi, » Enfin, une lettre du 2 ventôse an IX (21 février 1801) (1) nous montre que Madame Philippeaux avait chez elle Horace Desmoulins, auprès de son fils, et qu’ils passaient leurs congés ensemble.

Là s'arrêtent nos renseignements sur la veuve et le fils de Philippeaux. Nous ne savons ce qu'ils devinrent ensuite.

(1) Auguste Philippeaux allait avoir bientôt quatorze sn Horace en avait neuf,

Arrivés au terme de cette étude, nous voudrions en tirer la conclusion générale qui s’en dégage et rechercher brièvement quelles données elle nous a fournies qui pussent contribuer à l’histoire de la Révolution. —

La carrière politique de Philippeaux a eu pour théâtres la ville qu’il habitait de 1789 à 1792 et la Convention. Sa biographie nous a donc transportés successivement sur ces deux théâtres.

Elle nous à d’abord permis de reconstituer la vie politique dans une ville de province, dans un département, entre 1789 et 1792; elle a pu aider à l'étude, non pas du fonctionnement des nouveaux rouages administratifs, mais des conditions dans lesquelles s’est produit le changement opéré par la Révolution. Or, ce changement a revêtu un double caractère. Il y a eu:

1° Changement dans les formes de l’administration; à l'organisation administrative, financière, judiciaire de l’ancien régime : gouvernement, sénéchaussées, bailliages, intendance, élections, subdélégations, a succédé une organisation nouvelle : département, districts, municipalités,

avec les assemblées et les tribunaux attachés à ces nou-

velles divisions;

2 Changement dans le personnel administratif; mais ce n’a pas été un changement brusque, immédiat, substituant aux fonctionnaires de l’ancien régime des hommes nouveaux : il y a eu une période de transition pendant

laquelle les titulaires des anciennes fonctions ont occupé les nouvelles. Mais ce qui caractérise cette période, c’est l’avénement à la vie politique de nouvelles « couches sociales », comme on devait dire plus tard, c’est-à-dire de toute une classe de la population qui, sous l’ancien régime, était restée étrangère à la gestion des affaires publiques et qui n'a commencé à jouer un rôle qu'avec les élections aux États généraux et la rédaction des cahiers de doléances. Celui qui étudie l’histoire du Maine à la fin du xvin* siècle rencontre, à partir de 1789, toute une série de noms roturiers qu’il n'avait pas eu, avant cette date, l’occasion de rencontrer. Le clergé, la noblesse et la bourgeoisie riche avaient seuls, jusqu'alors, joué un rôle dans la vie administrative et municipale; avec les nouvelles administrations élues, avec les assemblées électorales et surtout, avec les Sociétés populaires, qui commencent à se fonder en 1790, voici toute une nouvelle génération, toute une nouvelle classe d'hommes qui, jusque-là, n'avaient pas fait parler d'eux, qui maintenant s’occupent de la « chose publique », discutent les affaires de la ville, du département, du royaume et, par ces discussions, par leurs démarches auprès des corps constitués, par leurs motions et leurs adresses, par leurs votes enfin dans les assemblées primaires, participent à la direction de ces affaires ; en un mot, qui entrent dans la vie politique d’où ils avaient été jusqu'alors exclus.

Les classes qui, sous l’ancien régime, avaient eu le monopole de cette direction des affaires ne voient pas sans une surprise désagréable cette ingérence des classes inférieures, ce partage auquel on les convie. Leur ennui devient du dépit; après avoir accepté ce partage, elles y renoncent, elles se retirent des fonctions, laissant la place . libre aux nouveaux venus; elles se confinent dès lors dans le regret du temps passé, du régime détruit, des titres et des

honneurs perdus; ces regrets se traduisent par une attitude dédaigneuse, par des critiques, enfin par leur opposition, sourde ou déclarée, au nouveau régime. Nobles et bourgeois constituent dès lors cette classe que les hommes de la Révolution appellent « l'aristocratie » ; il faut y joindre la partie riche du clergé qui, ayant eu, sous l’ancien régime, dans ses bénéfices, ses canonicats, ses prébendes, une source abondante de revenus, se trouve maintenant lésée par la nouvelle organisation ecclésiastique

et repousse en conséquence la Constitution civile du

clergé.

Nous trouvons donc, dans cette première partie, les éléments d’une étude des sentiments dont fut animée la population, pendant les premières années de la Révolution, à l'égard des représentants de l’ancien régime : l'aristocratie et le roi, et à l'égard des représentants du nouveau régime: l’Assemblée constituante. Les adresses envoyées à la Constituante par la municipalité, le tribunal de district, l’Assemblée électorale, la Société populaire, sont pleines d’admiration, de reconnaissance, d’enthousiasme pour les réformes qui substituent l’ordre et l'unité au chaos de l’ancien régime, la règle fixe à l’arbitraire, et surtout l'égalité au privilège. Mais nous pouvons voir aussi que les sentiments du peuple à l'égard des anciens privilégiés furent d’abord tout amicaux et le seraient restés, si ceux-ci avaient fait à ces réformes le sacrifice sincère de leur prédominance passée. Nous voyons que la violence à laquelle devait arriver la Révolution n’est pas imputable au peuple : il n’était pas, à l’origine du mouvement, hostile aux puissants de la veille (1), il ne demandait que sa part de la vie publique, de l’administra-

(1) Il leur faisait la part belle dans la direction des affaires : après le mouvement de juillet 89, les nobles furent mis à la tête des gardes nationales et des Comités qui se constituèrent alors.

352 CONCLUSION a

tion des affaires qui étaient les siennes aussi bien que celles de la noblesse et de la bourgeoisie. Sans ce dépit jaloux des anciennes classes dirigeantes, qui ne purent se résigner à l'égalité, la Révolution n’aurait pas eu le caractère violent qu’elle devait présenter plus tard.

Quant aux sentiments du peuple à l’égard du roi, ils nous sont apparus, dans cette étude, d’une manière frappante : c'étaient le respect, l'amour, la reconnaissance, et nous pouvons nous rendre compte de ce qu’aurait pu être la Révolution avec un roi qui, au lieu de se laisser mener par la cour, au lieu d’épouser les rancünes des privilégiés et de se faire l'instrument de leurs haines, aurait franchement répondu aux sentiments populaires et se serait fait résolument, comme on l’y conviait, « le Restaurateur de la Liberté ». Cette reconnaissance, ce respect pour Louis XVI durèrent et se maintinrent intacts plus longtemps que les sentiments amicaux que le peuple avait d’abord témoignés à la noblesse. L’aristocratie, par son attitude et son opposition, s'était déjà attiré l’inimitié publique, que le roi était encore comblé de bénédictions et de marques d'amour. Il fallut la fuite à Varennes pour ouvrir les yeux de la nation, exciter sa défiance, puis son hostilité. s

La biographie de Philippeaux nous a permis de suivre ce mouvement des esprits; or, ce sont des observations auxquelles il n’était pas indifférent de contribuer par des faits qui servissent de preuves et d'exemples. Les historiens qui étudient, avec un sentiment hostile, la Révolution en province (1), — nous avons pu nous en rendre

(1) Ceci, du reste, s'applique également à certains historiens qui étudient la Révolution, non dans une province, mais d’une facon générale, V. dans Spuller, Hommes et choses de la Révolution, pp. 93-98, l’analyse du livre de M. d'Héricault : Histoire de la Révolution racontée aux petits enfants.

compte particulièrement pour ceux qui l’ont étudiée dans le Maine — se plaisent à représenter ce grand mouvement comme produit par la haine du clergé, de la noblesse et de la royauté; ils nous montrent l'esprit révolutionnaire comme un esprit systématiquement destructeur, dirigé, dès les premiers mois de 1789, dès les élections aux États généraux, contre tout ce qui constituait l’ancien régime ; s’ils n’attribuent pas ces sentiments à la masse de la population, ils la montrent du moins « égarée » par des « meneurs » qu’ils peignent comme des ambitieux violents (1), ne rêvant que la suppression de tout ce qui existait pour y substituer leur propre domination, et surtout animés, conduits par la haine des nobles, des prêtres et du roi. Philippeaux est naturellement au premier rang de ces meneurs. Il n’était donc pas inutile de faire ressortir, par une étude scrupuleuse de la Révolution en province, la fausseté de cette conception ; de montrer que l'esprit révolutionnaire était un esprit de réforme, non de destruction ; d'indiquer ce que, dans les institutions de l’ancien régime, les réformateurs voulaient conserver, abolir, ou changer : ils désiraient changer le principe du gouvernement ; ils voulaient abolir l’idée de droit divin, l’absolutisme de la royauté, mais ils entendaient conserver la forme monarchique. Ils respectaient la religion catholique, ses dogmes et son culte, mais ils demandaient la réforme de l’organisation ecclésiastique. Enfin, s’ils combattaient l'inégalité, le privilège, le désordre administratif, l’incohérence, la diversité, le chaos des institutions, c'était pour fonder sur leurs ruines l'égalité, l’ordre, l'unité. Il n’était pas non plus inutile, en retraçant le rôle de Philippeaux dans les débuts de la Révolution au Mans,

(4) Le journal de Philippeaux était, dit D. Piolin, « inspiré par l'esprit violent et féroce que représente le nom de Danton ».-

de montrer, par l'exemple de cet homme qui, jusqu’en 1791, rédigeait et signait les adresses au roi que l’on a vues, ce qu'étaient ces agitateurs, ces démagogues qu’on nous représente conduisant pas à pas le peuple à la violence, au bouleversement, à l'anarchie. :

En suivant Philippeaux à la Convention, nous avons abordé à la fois un autre théâtre et une autre période de la Révolution. Nous avons assisté à de nouvelles luttes, non plus, maintenant, entre partisans et adversaires du nouveau régime, mais entre fractions opposées, au sein même des révolutionnaires : lutte, avant la mission de Philippeaux, entre la Gironde et la Montagne ; lutte, après son retour de Vendée, entre les Hébertistes, les Dantonistes et Robespierre,

Dans la querelle entre la Gironde et la Montagne, Philippeaux, nous l'avons vu, s'efforce d’abord de rester neutre, manifeste son désir bien prononcé de se tenir en dehors des deux partis; il est facile, toutefois, de constater que ses sympathies vont aux Girondins. Mais, entre octobre 92 et juin 93, l'attitude de Philippeaux change insensiblement; son admiration se calme, ses sympathies se refroidissent, sa confiance diminue, disparaît, puis naît la défiance, puis l’antipathie. D'abord favorable aux Girondins, il devient leur adversaire, il entre dans les rangs de la Montagne; mais ce n’est que peu à peu que ses sentiments changent ainsi, sous l'influence des circonstances.

Nous connaissons trop la probité de Philippeaux, la sincérité de ses convictions, et surtout son désintéressement, pour pouvoir attribuer à ce changement un motif intéressé. Philippeaux a soutenu les Girondins tant qu'il a vu en eux les champions des droits du peuple; il s’est éloigné d'eux, il les a combattus qnand leurs théories et leur conduite lui ont paru dangereuses, nuisibles à la République. Il

n’a, dans cette évolution de ses sentiments, été guidé que par son honnêteté et son amour de la patrie.

. Nous avons assisté à ce changement graduel de son opinion;-nous avons vu les états d’âme par lesquels il passa, et dont il nous a lui-même tracé le tableau dans son Défenseur. Ce journal, où chaque semaine il dévoilait les sentiments qui l’animaient pour ses collègues, où il appréciait leurs actes et leurs opinions, qui nous le montre évoluant pour ainsi dire pas à pas, ce journal est un document précieux pour l’histoire de la lutte entre la Gironde et la Montagne; aucun historien ne l’a, croyons-nous, utilisé : il offre cependant un intérêt incontestable, parce qu'il nous montre comment et pour quels motifs un homme honnête et s’efforçant à l’impartialité, après avoir été sympathique aux Girondins, en vint à les abandonner et à se tourner contre eux.

S'il manifesta contre les fédéralistes, au cours de sa mission, une hostilité déclarée, Philippeaux fut néanmoins, dans cette lutte, témoin plutôt qu’acteur. Tout autre est son attitude dans sa querelle avec les Hébertistes, dans le conflit entre la politique dantoniste et celle de Robespierre : il y joue un rôle actif, et un rôle capital. Accusateur de Rossignol, de Ronsin, de Vincent, attaqué par Choudieu, Levasseur, Robespierre, ilest mêlé à ces luttesen qualité de protagoniste, Sa biographie a donc pu nous apporter quelque élément qui nous permît d'approfondir la nature de ces dissensions et d’en pénétrer les causes.

Elle nous a permis de préciser le caractère personnel dela politique de Robespierre : celui-ci a sacrifié en Philippeaux l’homme qui avait dénoncé le Comité de salut publice : ila vu en lui un ennemi personnel.

Cependant Philippeaux s’est montré surtout l’adversaire acharné des Hébertistes : c’est eux qu’il accusait; il

ne s’est jamais attaqué à Robespierre particulièrement, il semble plutôt avoir cherché à entretenir avec lui des relations amicales. Il s’est adressé au Comité de salut public en général, à tous les membres qui le composaient; il leur a parlé avec fermeté: « La France vous accusera un jour, leur a-t-il dit, de vous être opposés à l’établissement d’une commission qui offrait les moyens de connaître la vérité. Si les hommes que vous protégiez étaient coupables, vous êtes devenus leurs complices en leur assurant l'impunité. Je communique ma lettre à la Convention, pour qu’elle vous observe et vous juge. Vous me lirez, puisque vous n'avez pas voulu m’entendre. J'ai payé ma dette, je vous somme d'acquitter la vôtre. » Certes, ce langage était rude, mais non violent. Quelle différence avec les apostrophes que Philippeaux lançait contre Vincent et Ronsin, avec les accusations qu’il portait contre eux !

En somme, Philippeaux s’est surtout manifesté, depuis son retour de Vendée jusqu’à la fin de nivôse, comme le dénonciateur des Hébertistes; et voilà qu’enfin ses dénonciations portent leur fruit : Robespierre et le Comité de salut public se tournent contre les ennemis acharnés de Philippeaux ; Robespierre les accable à leur tour, les envoie au Tribunal révolutionnaire, à l’échafaud. Il reconnaît donc le bien fondé des accusations de Philippeaux ? Il donne donc raison à celui qu’il a criblé de ses sarcasmes ?

Quand on étudie cette période de l’histoire, quand on arrive à la chute des Hébertistes, c’est l’impression qui se dégage, c’est le raisonnement qu’on est forcément amené à se faire : du moment que Robespierre se, déclare contre ceux qu'attaquait Philippeaux, c’est, pense-t-on, qu'il se joint à lui, que la réconciliation va se faire entre ces deux hommes. Et c’est avec surprise que l’on voit qu’il n’en est rien : le ressentiment de Robespierre contre Philippeaux demeure, se manifeste toujours aussi vif,

Qu'est-ce qui les divise donc ? quelle est la cause de cette hostilité, que l’on comprenait quand Philippeaux accusait des hommes que Robespierre défendait, mais qui n'a plus de raison d’être maintenant qu’ils sont d'accord sur ces hommes ?

Ce qui les divise, c’est cette rancune persistante de Robespierre contre l’auteur de la lettre du 16 frimaire au Comité de salut public. La cause de sa haine, c’est que Philippeaux a dénoncé les responsabilités du Comité dans les fautes commises en Vendée. Et, si l’on y regarde de près, on voit que Philippeaux, dont les coups semblent avoir porté particulièrement, même uniquement, sur les Hébertistes, a en réalité frappé, atteint le Comité de salut public. Entre frimaire et germinal, il en a été Le plus terrible adversaire ; depuis le 31 mai et le 2 juin, Robespierre n’avait pas rencontré dans la Convention pareil antagoniste.

Philippeaux n’était pas pour lui, du reste, un adversaire comme les Girondins ; ses inculpations sont d’une tout autre nature que celles, par exemple, que Louvet exprima dans son fameux discours du 29 octobre 1792; celles-ci portaient sur des faits généraux et, par là-même, vagues : c'était l’accusation « d’avoir depuis longtemps calomnié les plus purs,les meilleurs patriotes; d’avoir méconnu, persécuté, avili la représentation nationale; de s’être continuellement produit comme un objet d’idolâtrie ; d’avoir laissé dire devant lui qu’il était le seul homme vertueux de la France; d’avoir évidemment marché au pouvoir suprême », etc, Dans tous ces chefs d'accusation, rien de précis (1). L’accu-

(4) Louvet dit lui-même, du reste, dans l'Avertissement de son pamphlet À Maximilien Robespierre et à ses royalistes, que « dans l'accusation il n'avait présenté que les masses; le détail des faits, il avait cru devoir le garder pour la réplique ». Mais dans ce second pamphlet, qui est la réplique, il continue à se tenir dans des généralités vagues.

sation de Philippeaux, au contraire, était nette et formelle ; elle se ramenait à ceci : la guerre de Vendée a été désastreuse parce qu’elle a été mal dirigée; la responsabilité de cette mauvaise direction incombe au Comité de salut public par les mesures qu’il a ordonnées, par le choix des généraux, etc. Et cette accusation était d'autant plus terrible qu’elle était fondée. Philippeaux dit n’avoir tiré de sa lettre du 16 frimaire que le nombre d'exemplaires nécessaires à la Convention : n’en eût-il fait tirer que dix exemplaires, les reproches qu’elle contenait eurent un retentissement tel que le Comité, qui en sentait la justesse, en fut profondément atteint. | -

C’est là ce que Robespierre ne pardonna pas à Philippeaux. Celui-ci avait beau partager ses idées religieuses, le féliciter de sa campagne contre l’athéisme, protester qu'il n'avait en vue que l'intérêt de la République, Robespierre n’en accabla pas moins Philippeaux de son inimitié.

Cette animosité personnelle, nous en trouvons la preuve dans les reproches qu'il lui fait : aux Jacobins, d’avoir « voulu immoler dans son rapport les autorités les plus dévouées à la cause du peuple », c’est-à-dire le Comité de salut public et Robespierre lui-même; et’dans son projet de rapport sur la faction Fabre d'Églantine, d’avoir répandu « un libelle où l’effronterie suppléait à la vérité, où il se constituait le dénonciateur des patriotes, qu'il avait constamment persécutés, et du Comité de salut public, qui n'avait à se reprocher qu'un excès d’indulgence à son égard ».

Philippeaux ne fut pas la seule victime de cette haine de Robespierre : elle s’appesantit également sur Danton et Camille Desmoulins. C’est là encore un autre point de l’histoire de la Révolution sur lequel la biographie de Philip-

peaux’ a pu nous éclairer : elle nous a montré quelle part il eut à la chute des Dantonistes, comment il leur a nui et les a entraînés avec lui dans la catastrophe. Ses attaques contre le Comité ont produit chez Robespierre une telle irritation que celui-ci a englobé dans sa vengeance tous ceux qui étaient avec son adversaire, et qu'il n’a pas hésité à sacrifier ses compagnons de lutte, Desmoulins, son ancien camarade de collège, Danton, son collaborateur, parce que Desmoulins, dans son Vieux Cordelier, avait comblé de louanges « son cher et brave collègue Philippeaux »; parce que Danton, en conseillant aux membres des Comités de lire les mémoires de Philippeaux, leur avait reproché « de perpétuer la guerre de Vendée pour rendre - leur pouvoir nécessaire » et les avait menacés de monter à la tribune pour les accuser de tyrannie. Leur opposition à Robespierre et au Comité s’appuyait donc sur celle de Philippeaux; le fait d’avoir épousé la querelle de ce dernier, d’avoir soutenu ses dires, fut pour beaucoup dans leur perte, et l’on peut supposer que, sans l'attitude de Philippeaux, les relations de Robespierre avec Danton et Desmoulins n'auraient pas pris la tournure qu’elles prirent.

Enfin, la biographie de Philippeaux contient un enseignement d’une portée plus haute encore. Cet homme de * bien tomba victime des accusations les plus mensongères : patriote ardent, il fut accusé de sacrifier l'intérêt de la patrie à de mesquines rancunes; républicain sincère, il fut accusé de vouloir rétablir la monarchie et détruire le gouvernement républicain. Il succomba sous le poids de l'injure, de la calomnie et de l’outrage. Par un retour de l'opinion publique, après Thermidor, sa mémoire fut exaltée autant que son nom avait été honni; mais ce ne fut pas encore à ce moment que justice lui fut rendue, car la

plupart de ceux qui le couvrirent alors de louanges n'étaient pas plus guidés par le sentiment de la justice que ceux qui l’avaient couvert d’opprobre; l’opinion tombait d’une exagération dans une autre. Le nom de Philippeaux servit d’instrument à la réaction, qui l’exploita, comme celui de Desmoulins, pour soulever la réprobation contre ceux qu’elle combattit; mais il faut bien se dire que ceux, où tout au moins un grand nombre de ceux qui reprochèrent si sévèrement la mort de Philippeaux aux « terroristes », aux « buveurs de sang », l’auraient probablement rangé, s’il avait encore vécu, parmi ces terroristes. à Au cours de ce siècle, les historiens qui ont parlé de lui l'ont jugé, non d’après ses actes, mais d’après les sentiments qu'ils nourrissaient à l'égard de ses ennemis : ils lui ont été hostiles ou sympathiques, suivant qu’ils ont été sympathiques ou hostiles à ceux qui l’avaient perdu, et particulièrement à Robespierre. Enfin, l'impartialité a pris le dessus, et Philippeaux, étudié dans ses œuvres, apprécié d’après ses écrits et ses actes, jugé sans parti pris, à été vengé des calomnies dont il avait été accablé. | Sous l'empire des préjugés et des passions, les jugements des hommes sont faillibles. L’aveuglement et la mauvaise foi, l'ignorance et le mensonge, la haine et la sottise concourent à fausser l’opinion publique. Il semble, en présence de tant de causes d’erreur accumulées, que la vérité ne pourra jamais se faire jour. Mais non : tôt ou tard, la postérité, débarrassée des préventions qui ont obscurci la vue des contemporains, se livre avec impartialité à l’examen des témoignages contradictoires au milieu desquels ils n’ont su se reconnaître, et discerne le vrai du faux. Tôt ou tard, sonne l’heure de la Justice et de la Vérité. |

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