LE SECRET DE LA CHÊNAIE
Il est temps d'éclaircir ce que les relations de Célestin Vauxhelles et des dames de Rochemarne peuvent avoir offert jusqu'ici de mystérieux. L'histoire en est simple , on y chercherait en vain ces combinaisons à grand fracas oii se plaisent les imaginations blasées ; ce n'est qu'un chapitre de la vie réelle.
Quand le marquis mourut, il y eut à remplir, dans l'intérêt de ses héritiers , quelques formalités auprès de la justice du ressort. G a-
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brielle était alors mineure ; il fallut constituer la tutelle , organiser le conseil de famille , procéder à un inventaire et à une liquidation. On sait que les habitudes de prodigalité étaient héréditaires dans la famille de Rochemarne ; le marquis n'y avait pas dérogé. Mettre sa dépense au niveau de ses revenus était , à ses yeux , un procédé indigne d'un homme de naissance. Avant tout il fallait , disait-il , garder son rang, lutter de faste avec les parvenus, les vaincre sur leur propre terrain et honorer la nouvelle cour par des manières pleines de magnijficence. De là un état de maison qui n'était point en rapport avec la fortune du marquis et ne pouvait se soutenir qu'à l'aide d'emprunts onéreux. La marquise essaya de lutter ; ce fut en vain : il y avait, dans la conduite de son mari , toute la force de l'instinct unie à l'entraînement d'un système. Pressé sur ce point , les excuses ne lui faisaient pas défaut : il invoquait la raison d'état et couvrait ses prodigalités du man-
teau de la politique. Au besoin il ajoutait , avec la légèreté et la grâce des seigneurs de l'autre siècle, que lorsque les choses en seraient arrivées à l'extrême , il s'en ouvrirait au roi, et que S. M. paierait certainement ses dettes. Que répondre à de telles illusions ? La marquise se résigna et cessa de se plaindre ; seulement , aux dissipations de son mari elle opposa une économie sévère. Le luxe de Paris se traduisait en autant de privations à La Chênaie , et quoique insuffisante , la compensation reculait le moment d'une ruine complète. Ainsi les rôles étaient intervertis ; une jeune femme donnait des leçons à un vieillard imprévoyant.
La mort ne laissa pas au marquis le temps d'achever son œuvre. Quand il quitta ce monde, ses biens étaient en partie engagés ; mais, avec du temps et de l'ordre , on pouvait espérer d'arriver à une libération complète. Pour cela , les soins de la marquise ne devaient pas suffire. La légion des créanciers se composait d'hommes
habitués aux embûches et aux raffinements de )a procédure. Profitant des embarras du défunt, r^^i ils avaient su l'enlacer dans le réseau d'une exploitation savante ; ils avaient multiplié les actes, exigé des doubles titres, obtenu des substitutions, des délégations , des procurations spéciales qui formaient un ensemble de pièces aussi effrayant par le nombre que ténébreux dans les détails. Pour éclaircir la sincérité de ces droits , vérifier la validité de ces engagements , il fallait , de toute nécessité , avoir recours à un homme d'affaires. Le corps du marquis n'était pas refroidi que déjà le papier timbré pleuvait à La Chênaie. Chaque créancier cherchait à prendre les devants par fles saisiesarrêts et des actes conservatoires. La panique s'en mêlant , on en vint même à des exécutions mobilières. C'était une situation intolérable.
La marquise dut prendre un parti. D'anciennes relations existaient entre Jes Rochemarne et les Vauxbelles , relations bienveillantes quoi-
que maintenues à la distance qui séparait autrefois la robe de l'épée. Par une sorte d'inspiration , la marquise inclina vers ce souvenir. A tout prendre, c'est plutôt aux Simonneau qu'elle aurait dû songer. Depuis quatre générations les Simonneau étaient les hommes d'afifaires de la famille Rochemarne, et l'un d'eux se trouvait être leur intendant quand le marquis partit pour l'exil. Cependant la jeune veuve , obéissant à une défiance instinctive , ne se mit pas entre les mains des Simonneau. Célestin Vauxbelles venait , à cette époque , d'arriver de Paris et d'acquérir une des meilleures études d'avoué qui fussent dans l'arrondissement. La marquise entendit parler de lui comme d'un jeune homme intelligent , instruit , probe surtout ; ce fut à lui qu'elle s'adressa. Il reçut des mains de la marquise le dossier de la succession et procéda sur-le-champ aux opérations préliminaires.
Dès-lors Vauxbelles devint le bras droit des hôtes de la Chênaie. Si le choix qu'avait fait la
marquise était un honneur pour lui , à cet honneur se trouvaient attachés des soins sansnombre et une grave responsabilité. Jamais liquidation n'avait présenté de tels embarras ; à un obstacle vaincu succédait un obstacle nouveau. Nonseulement il y avait à satisfaire les créanciers apparents, mais de toutes parts s'élevaient des prétentions qu'il fallait discuter, des réclamations qu'il fallait débattre. Sur quelques points on transigea , sur d'autres il y eut procès. Partout il s'établit des luttes que Vauxbelles soutint avec un zèle et un dévoûment infatigable. Rien de plus décourageant que celte besogne , où le terrain semblait se refuser sous ses pas. Les pièces dont il s'armait étaient toutes l'œuvre du défunt , qui avait coutume d'apporter dans les affaires la légèreté d'un enfant et la négligence d'un grand seigneur. Souvent des titres aiiciensse confondaienta> ec des litres nouveaux , s.tns qu'il fût possible de fournir la preuve certaine de celte confusion et de, ce double em-
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ploi. D'autres fois encore, il y avait eu des paiements faits , des à-comptes donnés , des intérêts servis , sans qu'on retrouvât les traces de cette libération. Il fallait y arriver alors par des inductions habiles , par des aveux adroitement arrachés , enfin par une foule de moyens qui exigeaient autant d'adresse que de persévérance.
Ainsi comprise, la mission de Vauxbelles n'était plus celle d'un homme d'affaires. Il devenait le sauveur de cette maison , la providence de ces deux femmes. Entre les mains d'un autre , évidemment , les débris de cette fortune auraient disparu dans ce gouffre de formalités et de frais de justice, où s'engloutit le ^ plus net du patrimoine des familles. Moins surveillées , les transactions avec les créanciers se seraient achevées d'une manière bien plus désavantageuse ; moins sévèrement contrôlés , les titres auraient surgi de dessous (erre.
Vauxbelles engagea huit procès , et les gagna I. ao
tous : un autre eût été moins hardi ou moins heureux. VauxbeUes fit trois fois le voyage de Paris dans l'intérêt de la liquidation ; un autre eût-il poussé le zèle jusqu'à multiplier à ce point les déplacements , ou ne les eût-il pas rendus trop onéreux à sa partie? Le choix de Vauxbelles était donc pour les dames de La Chênaie un de ces secours inespérés que le ciel envoie dans un moment de détresse. Seul, il les arrachait à la misère et empêchait qu elles ne tombassent à la charge des autres branches de la famille.
Cette circonstance explique la nature des relations qui s'établirent sur-le-champ entre Vauxbelles et les dames de Kochemarne/La marquise était faite pour apprécier ce qu'il y avait d'élevé et de délicat dans la conduite de l'homme daflaires; elle ne vit plus en lui qu'un ami. I^a distance des rangs s'ell'aça pour faire place à une intimité affectueuse. Les soins de la li- (fuidation amenaient souvent VauxbeUes à La
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Chênaie, soit pour y chercher quelques renseignements , soit pour y rendre compte de ce qui se passait dans les sphères de la procédure.
Chacune de ses visites était pour Célestin une occasion nouvelle de prouver son dé- Yoùment , et pour la marquise un nouveau sujet de reconnaissance. Les rapports devenaient ainsi chaque jour plus intimes. On retenait Vauxbelles à dîner, on le gardait pendant une portion de la soirée ; ces dames y voyaient une distraction dans leur isolement , une occupation dans leur sohtude. Il n'était pas jusqu'à Joblet qui ne fût de la partie et ne devint l'objet de quelques attentions. Le digne serviteur se souvenait avec orgueil du temps où la présidente Vauxbelles venait rendre ses devoirs aux Rpchemarne dans les salles du vieux manoir, et plus d'une fois, pendant que son jeune maître jîausait gaiment avec les châtelaines , Joblet, livré à des pensées sombres , promena .mêlant
coliquement parmi les ruines ses souliers à boucles d'argent et sa queue en salsifis.
Le premier sentiment que Vauxbelles apporta dans ces rapports fut de l'amour-propre mélangé de calcul. Il regarda comme digne de lui cette médiation en faveur d'une grande famille que menaçaient des revers de fortune. La tirer d'embarras , la défendre contre ceux qui se disputaient sa dépouille , lui parut un rôle honorable et, à un certain point de vue, productif. Le dévoûment qu'il allait prodiguer, le zèle qu'il voulait y mettre devaient faire du bruit dans le pays et parer son nom de ce relief qui s'attache aux causes célèbres. Son désintéressement même ne pouvait manquer de I ui profiter : ce que l'on sème en ce genre , on le recueille presque toujours eu considération. Ainsi , toute vertu peut devenir matière à spéculation , et , en sondant les abîmes du cœur, que de fois on y découvre un intérêt mêlé aux plus purs sentiments ! c'est la part de l'infirmité humaine; il
faut s'y résigner. Vauxbelles n'était pas plus parfait qu'un autre , et quand le vertige des honneurs lui monta au cerveau, il le prouva bien.
Cependant, à mesure qu'il connut mieux les dames de llochemarue, ce premier calcul fit place à un dévoùment plus vrai et plus réel. La marquise était une femme d'un mérite si grand qu'on eut vainement essayé de se dérober àTempire qu'elle exerçait. Ce qui plaisait en elle, ce n'était pas seulement l'étendue et la variété de ses connaissances, la flexibilité et la grâce de son esprit, une organisation délicate et supérieure , c'était surtout une bonté d'ange, un calme si profond et si naturel qu'on eût pu la croire au-dessus des bruits de ce monde. La vie de cette femme n'avait été qu'un sacrifice , un combat, et rien de, cette lutte ne se laissait voir sur ses traits majestueux et doux comme ceux d'une sainte. Il en résultait une séduction dontCélestin ne chercha point à se défendre.
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H se sentit attiré peu à peu par cette dignité que ne pouvait .altérer la perspective de la misère , et cette sérénité que ne troublaient pas les alternatives d'une situation fort comprorhi- 88. Il comprit qa'il avait rencontré une àme plus forte que le malheur, plus grande que la fortune.
Un autre sentiment se mêla bientôt à cette aômiralion. Gabrielle était arrivée à cet âge où les jeunes filles se transforment presque à vue doeil. Elle avait quinze ans, Célestin vingt-cinq, Chaque fois qu'il venait de passer quelques heures à La Chênaie, il en sortait ébloui. La veille, il la traitait encore comme une enfamt, et se mêlait à ses jeux de la manière la plus familière. Désormais, il se sentait retenu, et la jeune fille elle-même composait son maintien et s'observait en sa 'présence. Sans avoir les perfections d'un héros de roman, Célestin était un fdrt joH cavalier, bien pris dans sa taille, avec des cheveux d'un blond cendré et des yeux bleus qu'a-
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nimait une expression charmante. Le son de sa voix, quand il en ménageait l'essor, avait quelque ,chose de frais et de pur qui caressait doucement l'oreille. A ces avantages il enjoignait un autre bien plus grand : il était à peu près le seul homme qui vint jeter quelque diversion dans les solitudes de La Chênaie, répandre un peu de lumière sous les voûtes sombres de ce parc. Qu'est-il besoin de plus' pour faire éclore dans le cœur d'une jeune fille cette première rêverie qui le conduit dans les champs de ridéal?
Sans le vouloir, la marquise donnait des forces à ce penchant timide encore, quoique réel. Une àme comme la sienne devait sentir vivement le prix des services que lui rendait Vaubelles, et, faute de pouvoir Pen payer autrement, elle ne ménageait pas l'expression de sa reconnaissance. C'était h chaque instant des témoignages nouveaux en faveur de son généreux défenseur, des éloges intarissables.
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— Quel homme! disait-elle; quelle grandeur! quelle noblesse! Comment pourraisje m'acquilter eenvers lui? Nous lui devons tout, ma iille. Il nous a sauvées, il nous a tirées de Tabime. Que son nom reste gravé dans ta mémoire : c'est une dette de famille.
Ainsi parlait-elle , et Gabrielle recueillait ces paroles avec une sorte d'ivresse. Grâce à la rapidité d'imagination qui distingue les jeunes filles, elle voyait dans le lointain le dernier chapitre de ce roman et le prix naturel de tant de services. C'était sa main qui devait être la récompense de Vauxbelles, et, en s'interrogeant bien, elle ne trouvait point d'objection à élever contre ce dénouement. Tout se trouvait concilié de la sorte, et les Rochemarne s'acquittaient d'une manière digne d'eux.
Les choses en étaient là, lorsqu'un jour Célestin arriva à La Chênaie à une heure où personne ne l'y attendait. La marquise surveillait (pielque travail dans le parc; Gabrielle était seule
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au salon. Seuls en présence, les deux jeunes gens éprouvèrent un embarras, un malaise qu'ils ne purent vaincre. Au lieu d'engager amicalement l'entretien, comme ils avaient coutume de le faire, ils restaient silencieux, l'un vis-àvis de Tautre, sans pouvoir trouver une parole à se dire. Cette confusion ne cessa qu'à l'arrivée de la marquise. Vauxbelles retrouva alors son sang-froid et expliqua les motifs de cette visite imprévue.
En parcourant des papiers de famille, il avait découvert les tracesd'un fidéi-commispour une somme de cinq cent mille francs en or que le marquis de Rochemarne, partant pour l'émigration, avait laissé entre les mains de son intendant Siiiionueau. Quelques indications de ce dépôt existaient dans le dossier, et Vauxbelles voulait s'assurer si parmi les titres de famille , relégués dans les combles du château, on ne pourrait rien trouver qui put mettre sur la voie de cette somme :
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-^ Cinq cent mille francs, dit-il à la marquise, ne disparaissent pas sans laisser au moins un souvenir. Le marquis ne vous a-t-il jamais parlé de cet objet, Madame ?
— Attendez, répondit la marquise, en se recueillant et faisant un appel à sa mémoire, attendez donc. 11 me semble en effet qu'un jour , M. de Kochemarne chercha pendant longtemps un titre qui lui manquait.
— Un reçu du dépôt, un récépissé sans doute, dit Célestin en insistant.
— Oui, j'y suis à présent, monsieur Vauxbelles ; un reçu. Voassavez avec quelle légèreté mon mari traitait les affaires d'intétrêt. Il cherchait ce reçu pour le montrera M. Victor Simonneau; hiaîs sans y attacher beaucoup d'importance!
— Je le reconnais là, dit Vauxbelles. Madame la marquise, ajouta-t-il, je ne sais à quoi peut nous conduire une recherche de ce titre, ni si, Tayaiit ti*ouvc, il pourra nous servir a quelque chose; mais ils ne faut pas laisser cinq cent
mille francs s'égarer ainsi sans faire cet effort. Si c'est également votre opinion , nous irons fouiller dans les archives du château. Le pisaller c'est que nos soins soient inutiles.
— Faites à votre guise, monsieur Vauxbelles, vous savez que vous êtes souverain ici. Gabrielle , ajouta la marquise, se tournant vers sa fille, on m'attend dans le parc, j'ai quelques ordres à donner. Conduis M. Vauxbelles dans la salle aux archives, mon enfant.
A cet ordre inattendu, la jeune fille sentit la rougeur lui monter au visage, et Célestin eut beaucoup de peine à se faire une contenance. Des deux côtés, c'étaient les premiers symptômes d'un sentiment qu'ils ne s'étaient pas avoué, mais qui les gagnait à leur insu, comme le flot qui monte gagne le baigneur imprévoyant.