UNE POPULATION EMPRESSÉE
D'après les avis reçus à Saint-Sylvain , Cèles tin Vauxbelles ne pouvait faire son entrée dans le chef-lieu qu'à une heure assez avancée de la journée. Il avait choisi, comme moyen de transport, le briska de l'administration des postes, qui traversait d'ordinaire l'arrondissement entre cinq et neuf heures du soir. Evariste arrêta ses mesures en conséquence. Un rendez-vous fut pris pour quatre heures devant
l'établissement de Gérenflot ; on devait partir de là pour se porter à toute bride au devant de l'honorable mandataire.
Pendant tout le jour , une émotion inaccoutumée régna dans Saint-Sylvain ; les esprits y étaient sous l'empire de cette fièvre qui précède 4es grands événements. Aucune ambition qui ne fut en émoi, aucune curiosité qui ne fût en effervescence. Chacun se préparait de son mieux, les. unsau rôle d'acteur, les autres au rôle de témoin. Les hommes apprêtaient leurs place ts, les femmes leurs toilettes. L'autorité municipale se trouvait ne alors entre les mains du père Graindorge, qui put s'empêcher de jeter un coup-d'œil sur son écharpe, et tint à s'assuref que rien n'avait terni réciatde cet insigne. La mère Graindorge avait commandé un bonnet pour la circonstance, et mademoiselle Anais Graindorge, for I jolie brune de vingt ans, modérait avec peine les élans d'une joie expressive. Mènje préoccupation, mêmes air de fête chez les Simonneau ; toutes
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les cervelles étaient à Tenvers. 11 n'était pas jusqu'au sous-préfet qui ne se ressentit de cette disposition. Ce fonctionnaire comprenait qu'il allait être dominé ; sa fierté s'en alarmait par avance.
Quelques minutes avant l'heure assignée au rendez- vous équestre, Evaristese trouva devant l'établissement de Gérenflot. Celui-ci, en garçon ponctuel stationnait sur la place, à l'ombre d'un orme touffu ; il tenait par la bride le cheval du fils Graindorge, et poursuivait un long monologue en lui caressant le garrot. L'animal ré^ pondait à ces marques de sympathie par .des airs de tête majestueux, et dirigeait ses regards vers toutes les issues comme s'il eût cherché un cavalier digne de lui. C'était un barbe croisé de Limousin, bête pleine de feu, élégante, avec des jarrets fins et secs , des yeux arabes, une tête menue et légèrement moutonnée. Evarisie l'avait nommé Quiroga. Du plus loin que l'animal aperçut son maiti'e, il se fit comme une
révolution dans ses allures. Gérenflot ne pouvait plus \e contenir tant il témoignait d'impatience; les naseaux au vent, les oreilles en cornet, il battait la terre de ses pieds et couvrait son poitrail d'écume. Peut-être aurait-il rompu sa bride si Kvariste ne se l'ut approché.
— Là, là, Quiroga! dit-il en promenant la main sur son encolure. JNous sonmies bien méchant aujourd'hui.
Lanimal tressaillit au son de cette voix, et agita la tète à plusieurs reprises en guise de salut. Cependant, Evariste s'était mis en selle et assurait ses étriers par un petit temps de voltige.
— Maintenant, Gérenflot, ajouta-t-il, va détacher A.riel.
Quiroga et Ariel étaient inséparables. Ce dernier était un beau lévrier d'Amérique, pure race du Pérou. Sa robe était nankin, tachetée de blanc; son poil, doux comme un duvet, devenait si peu fourni à la hauteur du poitrail que la chair en était presiju'ànu. Aucune famille de
lévrier ne peut prétendre à la beauté de ces races américaines, quand elles n'ont pas été abâtardies par le croisement ou fatiguées par le climat. Rien de plus doux et de plus expressif que leurs yeux , de plus élégant que leur tête fine et admirablement découpée. La charpente est pour ainsi dire à découvert chez eux : on les dirait tout os et muscles. Le ràble s'élève en s'amoindrissant comme celui du lièvre et se termine par une queue dont on dislingue les moindres vertèbres. Ariel appartenait à cette espèce et en était un échantillon fort distingué. A peine lui eut-on enlevé sa laisse qu'il s'échappa en bondissant et vint appuyer ses deux pattes sur Tétrier d'Evariste, comme pour lui demander un témoignage d'intérêt ; puis, quand il eut satisfait à ce devoir, il se mit à gambader autour de Quiroga en faisant entendre un jappement aigre à la fois et sonore. Chaque mouvement de cet animal était d'une grâce exquise; il ne prenait pas une attitude qui n'eût l'air
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d'être arrangée avec art et eu vue pour ainsi dire d'un effet de scène. Il semblait poser.
Cependant la place se garnissait peu à peu de cavaliers ; l'escadron se formait , et il avait vraiment un fort bel aspect. Situé à peu de distance du Poitou etdu Limousin, Saint-Sylvain n'est pas étranger à l'éducation chevaline. Ses prés naturels nourrissent des poulains et des pouliches qui jouissent d'une certaine réputation, et les éleveurs du pays envoient des sujets estimés aux provinces environnantes. Tout habitant aisé de Saint-Sylvain est donc connaisseur en fait de chevaux et a dans son écurie au moins une bête de choix. Aussi comptait-on devant l'établissesement de Gérenflot vingt jeunes gens fort bien montés, lorsque quatre heures sonnèrent à la pendule du café. C'était le moment fixé pour le départ : Evariste avait déclaré que Ton n'attendrait personne. De Saint-Sylvain aux limites de l'arrondissement, on comptait cinq lieues de pays, et pour arriver à temps, il n'y avait pas
une minute à perdre. Quiroga, d'ailleurs, ne se possédait plus; cette nombreuse compagnie le mettait hors de lui; il en était comme enivré. Jamais Evariste, qui pouvait passer pour un cavalier accompli , n'avait eu autant de peine a le maîtriser ; l'animal lui trompait la main par des écarts inattendus, piaffait, pirouettait sur lui-même, se livrait enfin à des actes de révolte très caractérisés.
— Sois tranquille , mon mignon , tu vas payer cela, lui disait Tillustre Graindorge. Chacun son tour.
Puis, se retournant vers les cavaliers, échelonnés sur la place, et prenant ses grands airs de commandement.
— Tout le monde y est-il ? sommes-nous en nombre ? s'écria- t-il .
— Oui, répondit une voix.
— Eh bien ! en route ! ajouta Evariste.
Et, rendant la main à Quiroga, il s'élança du côté de la grande rue de Saint-Sylvain. Jules
Rieussec galoppait à ses côtés, le reste de Tescadron suivait. Ils venaient d'atteindre les portes de la ville quand un homme déboucha d'un chemin latéral et fit un mouvement pour se joindre à eux. C'était le notaire Simonneau , monté sur un bidet de famille ; Evariste étonné ralentit Tallure de son cheval.
— Quoi vous ici? monsieur Victor, dil-il au nouveau venu ! Vous des nôtres !
— Et pourquoi pas? répondit tranquillement le notaire en mettant son bidet en ligne. Suis-je de trop ?
— Au contraire, dit Evariste, soyez le bienvenu, monsieur Victor ; mais il me semble cependant qu'hier...
— Bah ! un petit nuage, répliqua le notaire en brusquant l'explication et poussant sa bêle pour se maintenir au niveau des autres cavaliers.
Evariste n 'insisla pas ; seulement, 11 se pen-
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cha vers Rieussec de manière à n'être entendu que de lui :
— Tu le vois, Jules, lui dit-il, tu le vois, le caffard, le jésuite. Hier, il faisait le matamore ; aujourd'hui, il saigne du nez. Si ça ne fait pas pitié !
— Que veux-tu , répondit Rieussec, un Simonneau sera toujours unSimonneau.
— Attends, continua Evariste en s'abandonnant au bouillonnement intérieur de sa colère ; attends, fils d'Escobar, je vais te servir un plat de ma façon. Je veux qu'il t'en souvienne de cette journée. Tu n'en sortiras que détérioré, si tu en sors. Jules, ajouta-t-il en se tournant avec vivacité vers son compagnon, les éperons dans le ventre de ton cheval, et à fond de train. Suivra qui pourra.
Prêchant d'exemple, Evariste rendit la bride à Quiroga, qui partit comme l'éclair et fit voler la poussière du chemin. Ariel bondissait autour
du cheval , enchanté de se trouver à pareille fête :
— Eh bien ! mon mignon, disait Graindorge à son noble animal , tu voulais manger du terrain, il y a un quart-d'heure En voilà , manges-en ; ne te gêne pas ; les opinions sont libres.
Comme pour répondre à ce défi, le cheval dévorait l'espace. Sa robe noire se tachetait d'écume, ses naseaux semblaient exhaler du feu. Evariste avait d'abord peur que sa troupe ne pût pas soutenir cette allure ; mais au bruit d^s sabots qui résonnaient sur la chaussée, il comprit qu'il était suivi et maintint (^uiroga au galop pendant les cinq lieues qui le séparaient d^s limites de l'arrondissement. Une fois arrivé au terme du voyage, on se compta ; Victor Simonneau manqua seul à Tappel ; le reste de l'escorte s'était vaillamment comporté. Quant au notaire, il avait d'abord essayé de suivre; mais son bidet s'était positivement refusé à un
pareil excès. Au premier tournaut du chemin on l'avait perdu de vue et il ne rejoignit la troupe qu'une heure après, exténué, harrassé , demandant grâce. Evariste fut impitoyable.
— A cheval, dit- il , voici la malle-poste. A cheval, et tant pis pour les traînards.
En effet la malle-poste arrivait et avec elle Gélestin Vauxbelles. lleutàpeine le temps de distribuer çà et là quelques coups de chapeau et quelques poignées de main. Le courrier était en retard, il fallut se remettre en route à l'instant même. La voiture s'ébranla, l'escorte aussi. C'était pour le député un honneur dont il fallait se montrer viveaient touché. Il comprit que son rôle commençait et qu'il convenait de se prodiguer pour des commettans aussi expansifs. Aussi crut-il de son devoir de tenir obstinément la tète hors de la portière et d'envoyer des mots charmants à l'adresse des cavaliers qui s'approchaient le plus des roues xlu briska. C'était tra.ioherdu bon })i*ince, se dessiner en ho.nme
qui connait les champs et veut le bonheur de ceux qui les habitent.
— Bonjour , Touchard , disait-il à l'un ; vos foins ont-ils donné cette année? — Oui. — Allons, tant mieux.
— Phélipeaux , disait-il à un autre, de quoi a-t-il retourné dans la grossesse de votre fernihe? est-ce un garçon , est-ce une fille?
— Un garçon , monsieur Vauxbelles , faites honneur, répliquait Phélipeaux.
— A la bonne heure , disait le député , vous avez eu la main heureuse celle fois. J'en ferai mon compliment à madame Phélipeaux.
Quant à Evariste , il n'avait échangé que deux mots avec Célestin , mais ces deux mots témoignaient de Tétat de son ame.
— J'ai à te parler, lui avait-il dit.
— Tu sais que je suis à les ordres , répondit de ^%uxbelles.
Le trajet se continua ainsi sans incident remarquable. Seulement h une lieue de Saint-
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Sylvain , un épisode presque inaperçu jeta une petite diversion dans cette scène. A cette distance se trouve une maison de campagne que l'on désigne dans le pays sous le nom de la Chênaie ; c'est un ancien château dont une aile a été restaurée à la moderne , et qu'entourent quelques hectares de prairies. Un pavillon en façade sur la grande route en forme une dépendance. Au moment oii la malle-poste passait ' devant ce bâtiment isolé , on put voir derrière les persiennes du pavillon s'agiter un mouchoir blanc , et Célestin Vauxbelles déploya le sien presque à la même seconde. Etait-ce un pur effet du hasard , ou y avait-il en cela quelque préméditation ! C'est ce que se demandait Jules Rieussec, quivseul avait surpris cette circonstance fugitive.
, Quand on arriva à Saint-Sylvain , la nuit était presque close, et Gérenflot en avait profité pour inonder de lampions la porte de son établissement. La maison d'habitation de Célesliu
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Vauxbelles, placée en face du Café du Commerce^ venait d'être mise également au régime d'une illumination extraordinaire. Sur le seuil de la porte se tenaient douze jeunes filles vêtues de blanc et munies de bouquets démesurés. Toute la musique du pays , violons , clarinettes et orgues de barbarie , se livrait à d'abominables sérénades. Gérenflot avait, en outre, placé les vauriens des environs à la tête de vingt douzaines de pétards qu'ils envoyaient dans les jambes des musiciens et parmi les demoiselles d'honneur, effrayées de cette mousqueterie. Enfin trois salves annoncèrent l'arrivée de la malle-poste et accompagnèrent l'honorable député jusque sur le seuil de son logeftient.
Ce fut au milieu de pareils honneurs que Célestin Vauxbelles fit son entrée dans Saint- Sylvain. A peine avait-il mis le pied hors de la voiture iju'il se vit ébloui de clarlcs , accablé de fleurs et embrassé à la ronde [)ar lus plus jolies filles de la localité. Anâïs Graindorge donna
l'impulsion avec un entraînement qui fit réfléchir son frère.
— Diable ! se dit-il , comme elle y va , cette petite ! Voilà bien mon sang, je me reconnais. Au fait, pourquoi pas? ajoutait-il, c'est une affaire qui peut s'arranger. Peste , quelle commère ! Un député ! excusez du peu.
Evariste accompagna Célestin jusque dans son salon oii se trouvaient réunies les autorités de Saint-Sylvain. Pour se délivrer de tant d'importuns , le député fut obligé d'invoquer les droits du voyageur, les fatigues de la route, rheure avancée, le besoin du repos. Chacun, avant de le quitter, voulut pourtant obtenir au moins une poignée de main ou lui glisser quelques mots à l'oreille. Victor Simonneau , qui avait soutenu en héros les épreuves de cette journée et qui devait y perdre un bidet de famille à demi mort sous lui , entraîna le représentant de Saint-Sylvain dans Tembràsure
d'une croisée, et là , prenant le ton d'un homme pénétré et malheureux :
— Monsieur Célestin, lui dit-il, les Graindorgc deviennent insupportables ; il faudra choisir entre eux et nous.
Quant à Evariste , resté le dernier et comme un ami de la maison qui a des droits sans liniites, il ne quitta pas Vauxbelles sans lui dire :
— Célestin, j'en ai par-dessus la tète de ces Simonneau ; il est temps d'en finir, vois-tu.
Le député de Saint-Sylvain se coucha sur cette double requête. Ainsi , dès le début, son triomphe s'imprégnait d'amertume et ses palmes se mélangeaient de soucis. *