‹ Le coq du clocher (volume 2)Chapitre 4 sur 20 · LES VISIONS DE GÉRENFLOT · texte numérisé non relu

LES VISIONS DE GÉRENFLOT

Il n'est point ici-bas d'éclat qui ne passe ni de bruit qui ne s'apaise. Saint-Sylvain l'éprouvait ; l'ombre et le silence y régnaient de nouveau , et semblaient être plus profonds par l'effet du contraste. Les dernières portes se fermaient au loin; les lumières s'éteignaient une à une. La ville s'endormait , et l'on eût dit qu'à raison des excès de la journée son sommeil était plus pesant que de coutume.

Lorsque dix heures sonnèrent au timbre de la cathédrale , une seule maison protestait encore contre ce repos et se défendait contre ces ténèbres : c'était celle où Gérenflot avait placé le siège de son industrie. Le digne garçon s'était montré si généreux en matière de suif que son illumination durait plus que la fête , et dépassait les limites du programme. Disposés sur Tauvent du café , huit lampions continuaient à exhaler une fumée acre , mêlée de lueurs vacillantes , et le propriétaire deTétabhssement contemplait ce spectacle avec l'orgueil que fait naître dans une àme bien placée le sentiment du devoir accompli :

— J'espère qu'elle a été un peu soignée , la réception, se disait-il. Six livres dix sous d'éclairage, sans compter la mousquetade et l'artifice. C'était digne d'un prince du sang !

Cependant l'accent de satisfaction qui éclatait dans ces paroles ne se soutint pas et fit place

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d'une manière soudaine à un appel suppliant et presque douloureux.

— Mon Dieu ! s'écria Gérenflot , que vois-je là? Vite, Gervaise, vite ici avec un fallol.

Celle à qui s'adressait ce cri de détresse était une jeune femme occupée à mettre tout en ordre sur le comptoir du café. D'une main adroite et agile , elle essuyait les flacons garnis de liqueur, renouvelait Teau de la jardinière , recueillait l'argenterie , comptait sa recette du jour, enfin donnait à toute chose les derniers soins et le dernier coup-d'œil. Quelque absorbée qu'elle parût dans cette besogne , son attention était néanmoins partagée , et de temps à autre elle jetait vers les croisées , qui s'ouvraient sur le jardin, des regards soucieux et furtifs.

Au ton de commandement que Gérenflot avait pris en l'appelant à son aide , il était facile de deviner qu'un droit formel enchaînait cette jeune femme à ses ordres. En eflet Gervaise appartenait à Gérenflot en ver^u des pouvoirs que

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délèguent la loi et Tégliso, et lui devait obéissance aux termes de Tarticle 2^5 du Gode civil. C est Evarisle qui avait fait autrefois ce mariage, et comme Gervaise était un beau brin de fille, le garçon de moulin avait trouvé l'affiaire fort à son gré. Evariste d'ailleurs ne protégeait pas à demi; il dotait Gervaise et lui donnait le café pour bouquet de noce. Pouvait-il faire moins? Gervaise Crétu était la fille d'un fermier des Graindorge , la filleule de sa mère ; elle avait grandi sous ses yeux , traitée comme un enfant de la maison , sur le pied de cette domesticité famlière et afi'ectueuse qui subsiste encore dans quelques-unes de nos provinces. Ainsi Gérenflot tenait tout de la main de son protecteur ; une position , un établissement, une dol et une femme. Que de titres à une reconnaissance sans limites !

Mise en relief par ce petit événement , Gervaise ne s'était pas montrée au-dessous de sa fortune. Quelques mois avaient suiU pour cban-

ger la naïve paysanne en dame de comptoir et remplacer la gaucherie par un certain manège. A ce jeu-là , les femmes vont si naturellement et si vite ; elles y déploient tant de ressources et tant d'instinct î Gervaise ne donnait pas de démenti à son sexe ; elle avait déjà des airs de tète qu'une marquise n'eut point désavoués , des sourires et des grâces qui enchantaient les clients deGérenflot. Ces succès faisaient l'orgueil et la joie du mari ; il voyait un bel avenir s'ouvrir devant ses sirops et ses limonades. La fleur de Saint-Sylvain était comme enchaînée au comptoir de sa femme ; la jeunesse donnait l'impulsion , les hommes graves s'en défendaient avec peine. Les yeux de Gervaise avaient fait des ravages au sein du tribunal ; les contributions indirectes y résistaient mollement ; le conservateur des hypothèques allait capituler ; la gendarmerie même semblait atteinte dans la personne de ses chefs. Ainsi la magislra:ure , l'administration et l'armée payaient à l'établisse-

ment un tribut de demi-tasses et de petits verres dont Gérenflot était fier à bon droit. Evariste seul se montrait plus sévère sur le choix des moyens et n'acceptait pas cette vogue à tout prix: il armait la jalousie de Gérenflot et le dressait à un système de surveillance.

Au bout de quatre ans d'exercice , Gervaise connaissait tous les secrets du métier ; elle en eût remontré aux limonadières les plus accomplies. Personne ne jouait de la prunelle avec plus d'à-propos , et jusqu'à la limite permise. Souple comme une couleuvre , elle savait se dégagera temps quand la familiarité allait trop loin et annuler le sens des privautés soufTerles en public, en y admettant à peu près tout le monde. C'était de la coquetterie champêîre, la plus raffinée et la plus profonde de toutes. Pour mieux assurer son empire, Gervaise ne se négligeait jamais ; elle prenait de sa personne un soin minutieux, et imaginait des toilettes charmantes. Eu cela, rien ne la guidait que son ins-

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linct,"mais il était sûr. Avec un goût naturel , elle mêlait aux modes de la ville quelques atours villageois, et se composait ainsi des costumes de fantaisie qui lui allaient à ravir. Ses bonnets h la paysanne faisaieiil ressortir les boucles moirées de ses cheveux blonds, ses traits fins et délicats , une bouche toujours prête au sourire et des yeux à incendier une garnison. Son fichu volontiers transparent, ses jupes toujours courtes, ses bras souvent découverts, tout contribuait à répandre sur elle un attrait singulier, quelque chose de délicat et de savoureux, ou se confondaient l'élégance des villes et la sève des champs. On eût dit un sauvageon couronné d'une greffe magnifique.

Telle était cette Gervaise, dont Gérenflot réclamait l'assistance avec une voixéplorée. L'appel était si plaintif, si déchirant , que la jeune femme crut à un assassinat , ou tout au moins à un incendie. Elle s'empara vivement du fallot , s'élança (Ju côté de la porte, et se trouva en

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face de son mari , qu'éclaira soudainement la lumière dont elle était armée. Gérenflot semblait anéanti : les bras croisés sur sa poitrine , la tête courbée sous le poids d'une vision fatale, il ne détachait pas les yeux de la façade de son établissement, et semblait y lire son arrêt, écrit dans les dernières lueurs des lampions.

— Eh bien , notre homme , dit Gervaise , qu'est-ce donc? T'as la figure d'un spectre ; qui te bouleverse ainsi ?

— Tiens, vois , répliqua l'infortuné Gérenflot, en dirigeant sa main vers les panneaux et l'enseigne du Café du Commerce,

— Et puis ! dit Gervaise , dont les yeux ne s'étaient point faits encore à l'obscurité.

-— Tu ne vois pas? ajouta Gérenflot. ^

— Non , répondit sa femme.

Le malheureux prit le fallot et le porta avec vivacité vers la boiserie extérieure, puis exhalant un soupir qni semblait tiré du fond de ses (f'n (railles :

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— Regarde , maiateiuuit , dit-il à sa femme.

Gervaise examina mieux et comprit le motif de cette sombre douleur. En développant à l'excès le chapitre des lampions , Gérenflot avait voulu sans doute faire un acte politique , et prouver qu'il ne reculait devant aucun sacrifice quand il s'agissait de ses opinions. Mais ce dévoùment n'était pas aveugle , irréfléchi , et il n'avait jamais entendu le pousser jusqu'à la détérioration de son mobilier. Or, le suif officiel , livré aux lois de l'équilibre et favorisé par la pente , s'était évertué en se Hquéfiant et , tombant goutte à goutte , soit sur l'enseigne , soit sur les panneaux extérieurs , il y avait formé une suite de cristallisations qui semblaient empruntées aux décors de l'art gothique. Les lettres de l'enseigne en étaient souillées,; le nom même de Gérenflot disparaissait sous cette immonde enveloppe. Quant aux panneaux que décoraient des queues de billard , groupées avec un art infini , ils étaient sillonnés dans toute

Irur longueur par d'odieuses stalactites. C'était une véritable [H'ofanaiion : une àme plus forte que celle de Gérenflot en eût été ébranlée.

— I^h bien ! s'écria-t-ii , lu le vois maintenant. Nous avons une enseigne au saindoux ; il ne reste plus qu'à la sauter à la poêle. Gueux, de lampions !

Gervaise chercha, vainement à calmer son rnari , à adoucir sa blessure , à l'arracher à ce spectacle.

— Non, disait Gérenflot, je ne me coucherai pas que tout ne soit en ordre. J'y passerai la nuit s'il le faut. Ah bien oui ! dormir quand on a sur le cœur une pareille ordure ! VA puis , que dirait M. Evariste ?

Depuis un moment, la jeune femme n'était plus à l'entretien -, elle avait entendu au loin , et dans la direction du jardin attenant au café , un bruit qu'elle semblait attendre. Rentrer dans la salle et voler vers la croisée enlr'ouverle fut Taffaire d'un instant.

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— Chili! dit-elle.

Tout se tut ; elle revint plus tranquille et prit ces manières de châtie à l'usage des feiiiiiies qui veulent endormir les soupçons :

«— Veux-tu que je t'aide, notre homme, disait-elle ?

— Non, Gervaise , répliqua le digne Gcrénflot ; je m'en tirerai bien tout seui.A^a te meltre au lit, ma petite. Ta as eu assez de mal aujourd'hui.

— As-tu au moins tout ce qu'il te Jaul , dit la jeune femme en insistant pour la forme?

— Oui , Gei'vaise , répondit Géreniïot , qui disposait déjà la douole échelio le long de la façade. Porle-moi seulement le^ baquet de la cuisine.

Elle obéit, puis se retira en prêtant l'oreille

à tous les brui( .. Pondant ce temps Gérenilot

gravissait les barreaux de son échelle et se li-

' vrait avec une ardeur fiévreuse à un les.sivage

général de ses boiseries :

— Voilà un métier , se disail-il ! Faire peau Lcuve à onze heures du soir ! Travailler la nuit comme les voleurs elles chouelles! M. Célestin peut dire qu il me la coûte belle 1 On me nommerait n'importe quoi , maréchal ou capitaine de pompiers , qu'on ne ferait rien de trop. Mais ça ne retourne jamais pour nous autres, pauvres gens. J'y perdrais vingt enseignes qu'on ne m'en saurait pas plus de gré. Ah ! si ce n'était pas pour M. Evariste , ajouta-t-il avec un soupir qui partait du cœur, il y a longtemps que je lui aurais tourné le dos à ce gouvernement. Un peu que je dégraderais mon enseigne pour ses beaux yeux.

Il fallait que la douleur fût bien vive chez Gérenflot pour l'amener à une révolte aussi caractérisée. Ces plaintes le soulageaient ; il y trouvait une force nouvelle pour faire disparaître les corps étrangers qui déshonoraient sa façade. Cependant, à mesure que l'enseigne reprenait son aspect et que les panneaux se dé-

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barrassaieiit de leur couche impure , il sentait renaître chez lui de meilleurs sentiments. \ minuit, quand son œuvre do restauration fut achevée, la paix était rentrée dans son àme et le calme dans son opinion. Un seul souvenir survécut à cette épreuve : celui d'une journée bien remplie.

— Je puis aller me coucher maintenant , se dit-il avec un épanouissement visible ; voilà de la bonne besogne.

En effet, l'honnête industriel venait de rentrer ses ustensiles, et, après un coup-d'œil jeté autour de lui, il ajustait le dernier panneau de sa boutique , lorsqu'un léger bruit éveilla son attention. La porte de M. Vauxbelles, située en face de la sienne , semblait crier sur ses gonds, il dirigea les yeux de ce côté. Un homme sorlit de la maison , et Gérenflot , de la dislance où il était , crut reconnaître le député :

— M. Céleslin , se dit-il sous le coup dune

première surprise. Bahî pas possible! A ces heures? A peine arrivé de voyage !

dépendant , la curiosité s'en mêla , et donna à Gérenllot l'idée de s'assurer du fait. 11 acheva de lermer son café, et , faisant le moins de bruit possible, il revint se mettre en observation à peu de distance de la liiaison de M. Vauxbelles. Dans l'une des ruelles latérales se trouvait une éiVtirie; (jércnilot en vit déboucher un hounne qui tenait un cheval par la bride, et se mit en selle avec quelques précautions. Celle fois, il n'y avait pas a en douter; Gérenflot avait reconnu le député : c'était lui ; plus d'incertitude, plus de doute. Intrigué, il le suivit à quelque distance. I>e cavalier maintenait sa monture au pas, comme s'il eut craint d'éveiller l'attention , et se dirigeait hors de Saint-Sylvain. Quand il eut dépassé les dernières maisons , et qu'il se trouva en rase campagne, il piqua des deux et disparut. Gérenflot le vit s'évanouir dans un nuage de pous>ière :

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— Bon voyage! s'écria-t-il. Est-il étonnant , ce M, Célestin?Oii diable peut-il aller à ces heures ! Il faut qu'il ait oublia quelque chose à I^aris.

Cette apparition avait jeté Gérentlot dans une profonde surprise ; aussi revint-il fort tourmenté du côté de son domicile. Pour regagner ses pénates, il devait longer le jardin du café , et entrer par une porte latérale. Ce jardin , annexe de son établissement, était contigu à ceux des maisons voisines, et ne s'en trouvait séparé que par une haie vive. Cette disposition était générale pour toutes les habitations de Saint-Svlvain. Chacun avait ainsi sous sa main un petit carré de verdure, arrangé tantôt en verger , tantôt en potager, et qui allait aboutir aux eaux de l'Argentine. Parfois môme, de jardin à jardin, il régnait des communications tolérées par l'Usage ou ménagées pour la commodité des relations.

Gérenflot s'apprêtait donc à rentrer chez

lui , et il introduisait sa clé dans la porte de son d jmicile quand il lui sembla entendre quelque bruit du côté du jardin. Il entra et ne vit personne. Les feuilles de la haie gardaient seules un balancement difficile à expliquer. L'àme de Gérenflot n'était pas prompte au soupçon ; aussi passa-t-il outre et se dirigea-t-il vers le corps du logis. Là , une nouvelle surprise l'attendait. Un chien passa près de lui à le raser , et , d'un bond extraordinaire , franchit la haie et disparut dans le jardin de la maison voisine. Gérenflot connaissait trop bien les allures de cet animal pour prendre le change sur son compte.

— Tiens ! dit-il, c'est Ariel ! Aricl ici !

Ce fut la seule réflexion que cette rencontre arracha à la philosophie de Gérenflot. Cependant les aventures de cette nuit avaient laissé quqlques traces dans son esprit, et il éprouvait quelque peine à se rendre compte de ces a[>pari lions successives.

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— Au fait , se disait-il , voilà bien des mystères : M. Vauxbelles qui moute à cheval à une heure du matin ; Ariel qui vient faire des promenades par dessus nos haies. Toute la ville serait donc en l'air à ce compte. Allons, mon pauvre Gérenflot, autant croire que tu as la berlue.

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