E COQ
ouvrit hardiment une agence à l'usage des Graindorge.
En tèle du programme d'Evarisle figurait le devoir d'assurer la prépondérance électorale de la famille du meunier. Si, dans la première campagne, le hasard avait beaucoup fait, il s'agissait celle fois d'en mailriser les chances. La fortune a des retours contre lesquels le génie d'Evariste voulait se mettre en garde. Sans doute, quel que fut le caractère des listes, l'influence des Graindorge avait une certaine valeur. Ils étaient propriétaires, industriels, spéculateurs; ils tenaient à l'agriculture par le froment, au commerce par la farine ; ils s'occupaient en grand de l'élève du cheval, enco;nbraient le marché de leurs fourages, prêtaient de l'argent aux cultivateurs nécessiteux, étendaient enfin sur toute la contrée le réseau de leurs afl'aires. Activité, richesse, esprit d'entreprise, réputation de probité, c/éiait plus qu'il n'en fallait
DU CLOCHEK. So
pour maintenir leur crédit et assurer leur ascendant en tout état de cause.
Evariste désirait mieux que cela ; il voulait régner sans partage. Parmi les membres de la municipalité de Saint -Sylvain figuraient des honunes qui n'étaient pas dévoués sans réserve à la dynastie des Graindorge. II travailla à les éliminer et parvint à composer le plus pur des conseils sous les ordres du plus solide des édiles. Cet édile était son père ; quant aux conseillers, c'était la fleur de leurs créatures, les âmes damnées de la famille. Dès lors rien ne se fit à Saint-Sylvain que sous le bon plaisir de cette maison. Elle tenait la sous-préfecture en échec et souvent lui dictait la loi par l'intermédiaire du député. Quiconque résistait ouvertement était brisé. Il faut dire que les Graindorge faisaient rarement de tels exemples. Au fond c'était de bonnes gens, parvenus à Tempire sans trop d'efforis, en usant sans trop de souci, ayant su, au milieu de leurs travers, se défen-
8<> J.Jt COQ
dr€ du pire de tous, l'insolence des parvenus; humains, charitables, accessibles aux malheureux, et tendant volontiers la main à ceux qui sp trouvaient encore dans le rang d'où ils étaient sortis. En fait de dictature, Saint-Sylvain pouvait tomber plus mal et rencontrer de plus mauvais maîtres.
A peine investie de ses pouvoirs, cette municipalité s'empressa denrichirles hstes électorales de tous les Graindorge négligés jusqu'alors. 11 en sortait de tous les coins de l'arrondissement ; c'était une pulullation effrayante. Evariste ne pouvait croire à une telle parenté qui montait à vue d'œil comme le flux d^la mer. On savait les Graindorge en crdfdit; tout le monde voulait en ôlre. Autant l'électeur s'efface et dissimule ses droits, quand il s'agit de figurer, sur ie banc des jurés, aux audiences criminelles du ressort, autant il se montre et additionne jusqu au dernier centime d'impùt , <juand il est question de mettre la main au gà-
teau des faveurs et prendre une part à la curée générale. En un tour de main, on compta vingt Graindorge de plus sur les listes électorales : les Graindorge^Maréchal , les Graindorge-Martin, les Graindorge-Michel , les Graindorge-Calemard, les Graindorge-Louchon, les Graindorge- Corniquet, et une suite d'autres qui étaient aux Graindorge sans en porter le nom. Ce fut lapogée de la fortune de cette famille et l'instant le plus lumineux de Tétoile dEvariste. Il ne pouvait traverser l'arrondissement sans y être l'objet d'un hommage universel et recueillir sur ses pas de long murmures d'admiration ou de sympathie.
Tout succès, arrivé à ce point, ne peut que décroître : des jalousies- ardentes le minent au pied, et au moment où on croit l'avoir bien consolidé, il s'écroule. C'est ce qui arriva aux Graindorge.
Quelques efforts qu'ils eussent faits pour cela , ils n'avaient pu entamer la magistrature par
88 LK coy
aucun côté. La magistrature, de temps immémorial, était l'apanage des Siraonneau. L'un d'eux étnitle notaire le plus occupé du ressort, un autre présidait le tribunal de Saint-Sylvain, d'aîitres siégeaient sur les fauteuils de juges, d'autres enfin y exerçaient comme avoués ou avocats. Parmi les Graindorge, il ne se trouvait pas un seul homme de robe ; Evariste n'avait pu franchir le seuil de la profession. Aussi la magistrature de Saint-Sylvain ne relevait-elle que de sa propre initiative et se refusait-elle à entrer dans le cercle d'influence oii Evariste avait peu à peu attiré le reste de l'arrondissement. C'était comme une ombre jetée sur son triomphe, et cette ombre menaçait de s'étendre. Le premier résultat d'un pareil schisme avait été de donner aux mécontents un point d'appui et de préparer les éléments d'une levée de boucliers.
Les Simonneau se tinrent d'abord sur la réserve ; ils ne s'enhardirent (pie lorsqu'ils eurent
DU CLOCHEU. 89
VU à quelle exploitatiou régulière Saint-Sylvain était livré. Sans èlre plus scrupuleux que les Graindorge, lesSiraonneau y apportaient plus de discrétion et voulaient au moins sauver les apparences. Cependant , lorsqu'ils virent la manne des faveurs pleuvoir sans relâche sur le camp ennemi et la disette en matière de rubans et de promotions dévaster le leur, ils se décidèrent à lever le masque et a entrer résolument en ligne. Ce fut le notaire qui fut nommé chef de la croisade ; on le savait ardent, ferme, opiniâtre, on lui remit la conduite des hostilités. Pour les mener avec fruit, il fallait se placer sur le terrain où les Graindorge avaient retranchés leurs forces. La race des Simonneau n'était ni moins ancienne ni moins nombreuse que celle de leurs antagonistes. Si elle ne comptait pas autant de membres dans l'industrie et le commerce, elle touchait, par le notariat, à toutes les professions, et par Tadministration de la justice, à toutes les classes. Moins favorisée
90 LE coO
dn côté de la richesse, elle prenait sa revanche du coté deJa considération. Il ne s'agissait donc que de faire un appel à tous ceux qui, de près ou de loin, tenaient à cette famille, à ses clients directs ou indirects ; puis, quand le dénombrement serait achevé, damener tout ce monde en bon ordre vers les listes électorales et d'en obtenir l'inscription. Au besoin, et s'il y avait résistance, on userait de toutes les voies légales, et pour cette opération les clercs ne devaient pas manquer.
Ce plan de campagne fut exécuté à la lettre et avec une infatigable persévérance. Victor Simonneau convoqua le ban et l'arrière ban de sa tribu, vérifia les cotes des contributions, chercha partout des recrues et en trouva. On vit figurer alors sur les listes électorales des noms qui s en étaient tenus constamment éloignés; des Simonncau-Cocpiillard, des Simonneau-Michu , des Simonneau-Leclerc, des Simonneau-Touchard , des Simonneau-Fenouille,
DU «tOCUEK. 91
des Simoaneau-Cadichon, qui peu à peu faisaient nombre, et se mettaient en équilibre avec la légion des Graindorge. Chaque année le flot grossissait, et, pour aider au mouvement, le notaire alla jusqu'à emprunter quelques électeurs aux arrondissements voisins, à l'aide de transferts de domicile, Les Graindorge essayaient bien de lutter ; mais leur efîbrt était fait, ils avaient épuisé leur chance. Parfois même les Simonneau allaient plus loin : ils exécutaient des trouées dans le camp ennemi en attaquant des inscriptions mal justifiées et conduisant devant la cour royale des électeurs dont les titres leur semblaient suspects. Dans ces escarmouches, plus d'un Graindorge resta sur le champ de bataille, tant les Simonneau étaient passés maîtres en subtilités et experts en procédure.
Ce duel se prolongea pendant trois ans, sans que les Simonneau eussent démasqué leurs prétentions. Leurs coups visaient plus haut queJes
t)2 Li: coo
Graindorge ; ils voulaient amener Célestin à composition : c'était une lutte crinfluence. Aussi y avait-il des deux parts accord tacite pour respecter le député ; Vauxbellcs semblait désintéressé dans ce conflit et entièrement hors de cause. Seulement, lorsqu'après s'être comptés, les Siinonneau se furent reconnus en force, ils prirent le langage d'hommes qui se sentent sur un meilleur terrain. Sans être maîtres de l'élection, ils pouvaient en balancer les chances ; c'était beaucoup, c'était tout pour eux. Dèslors il fallait user d'une autre justice distributive envers les deux partis qui divisaient Saint-Sylvain, et renoncer à ces procédés exclusifs qui avaient si longtemps ulcéré les cœurs des vaincus. Evariste était battu en pleine brèche: la dictature lui échappait.
CélestinVauxbelles fut obligé de subir cette situation nouvelle : il n'avait qu'un maître naguères, alors il en eut deux. Sa tactique consista à les opposer l'un à l'autre, les Simonneau
m' CLOciiF.n. 95
auxGraiiidorgc,lesGraindorge aux Simounoau. Partagé, le joug ôlail moins pesant ; mais des embarras sans nombre le rendaient plus pénible. Evariste n'était plus aussi absolu; mais il était inquiet, ombrageux ; de son côté, Victor Simonneau se montrait insatiable. Jl v avait, d'une part, une ancienne situation à maintenir, de l'autre, une nouvelle position à prendre. Célestin en fut quitte pour avoir deux agences. Tune à l'usage des Graindorge, l'autre à l'usage des Simonneau. Il devint le solliciteur le plus infatigable de la chambre, lassant les bureaux, mettant un prix à chacun de ses suffrages. Tout ce qu'il y avait dans sa nature de réservé, de discret, d'honnête, fit place à une ardeur démesurée d'honneur et d'avancement qui réagit des autres sur lui-même, et lui fit désirer pour son compte des promotions qui firent scandale. Jamais on n'avait vu marcher à plus grands pas dans la carrière de la magistrature et arriver