LES AMBITIONS D'ÉVARISTE
.e leildomain du jour où s'accomplit coite entré(3 trioiiiplialo, Kvariste pénétra dans la chambre de Géleslin avec le premier rayon du soleil. Vauxbelles était garçon, titre précieux aux yeux des mères de famille de Saint-Sylvain ; sa porte n'était donc pas défendue par la présence d'une femme. Comme obstacle à des invasions matinales, il n'y avait chez lui qu'un vieux serviteur, le père Joblet, attaché depuis un demi-siècle à la maison des Vauxbelles. Jo-
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b!el avait fait une résistance héroïque et défenuu le terrain pied à pied; mais Evariste n'était pas homme à tenir compte d'une consigae : il passa outre.
Réveillé en sursaut, Célestin jouit d'un singulier spectacle. Un lévrier, campé fièrement sur son lit, le tenait comme en arrêt, tandis qu'autour de lui on ouvrait bruyamment les croisées, et que des flots de lumière inondaient l'appartement.
— Qu'y a t-il ? qu'est-ce? dit-il en se mettant sur son séant et cherchant à rappeler'^es esprits.
— IN'e te trouble pas! répondit Evariste. C'est un ami ! Ils sont toujours là, comme dit la romance.
En même temps , il acheva de relever les Persiennes, sans égard pour les yeux de Célestin; puis, se retournant du côté de l'alcôve, il aperçut Ariel qui, assis sur son derrière et Toreillc au vent, surveillait les mouvements du
député. Avec son fouet de chasse, Evariste administra une leçon de politesse à Tanimal, qui alla se cacher en hurlant.
— Cela vous apprendra, mon fils, dit pater-. nellement Graindorge, à connaître votre monde ! Se conduire ainsi vis-à-vis d'un député, fi donc! Qu'est-ce que c'est qu'un pareil genre ! Vous compromettrez votre maitre, Ariel.
A rappel de son nom , le lévrier fit un mouvement; il se traîna sur le plancher dans l'attitude la plus humble, rampa comme un coupable jusqu'aux pieds de Graindorge, et exécuta toutes les soumissions imaginables , à l'aide de la patte et du museau.
— C'est bien, mon fils, lui dit Evariste, une autre fois nous saurons mieux distinguer nos gens. Que la leçon vous serve.
Pendant que notre héros mettait Toccasion à profit pour achever l'éducation de son chien, Gélestin Vauxbelles avait pu. se reconnaître. Le ciiapitre des corvées comniençàit; ëltes tiennent
une grande place clans lexistence du député. Un député se doit sans réserve aux iraportu/is ; c'est sa fonclion, sa desliualion expresse. /Vussi Vauxbelles acceptait-il ce rôle en liomme résigné: seulement, il eût volontiers reculé l'ou- Yerture de ses audiences et accordé au sonnneil quelques heures de plus. La vigilance d'Evarisle le contrariait : cependant il composa son visage et sourit au visiteur comme peut sourire un homme réveillé en sursaut.
— Tu es bien matinal, mon ami! lui dit-il.
Graindorge avait reçu du ciel une de ces organisations impatientes à qui le mouvement est nécessaire. Il allait et venait dans la chambre de Célestin, touchait à tous les meubles, bouleversait les objets de toilette, et parcourait d'un œil plus distrait que curieux les papiers étalés sur les tables. Dans ce rapide inventaire, un briquet chimique lui tomba sous la main; il en fit jaillir du feu, et, allumant son cigare, il vint
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s*asseoir près du lit où Vauxbelles s'était accoudé.
— Célestin, lui ilit-il d un ton sérieux, je broie du noir depuis quelque temps ; impossible de fermer l'œil. Je tourne à Tambilion, mon cher; j'y tourne que ça m'effraie.
— Bah ! répondit If dé{)uté avec un sentiment visible d'iiuîuiétude! de l'ambition! et pourquoi?
— C'est l'âge qui me vaut cela, il faut le croire, poursuivit Evariste. Qu'est-ce qu'il me fallait jusqu'ici? Une douzaine de Simonneau à faire damner et cinq ou six petites femmes à rendre heureuses. Voilà lout. Quand j'avais Quiroga entre les jambes et Ariel à mes <^'ôtés, un bon Havane au bec et Gérenflot à portée de ma cravache, je ne sais pas de roi sur terre qui fût plus. sati>r.iit que moi et pins fier de vivre. Eh bien! Célestin, cela ne me suffit plus; le néant se fait dans mon esprit, j'ai du vague à l'àme.
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Os paroles mélancoliques étaient accoiDpagnées d'immenses bouffées de tabac qu'Evariste exhalait de sa bouche. Un nuage acre et pénétrant s'était formé sur la tête de Célestin et l'enveloppait de toutes parts. Le député toussait, se mouchait, s'essuyait les yeux; mais Graindorge, à (jui cette atmosphère était naturelle, lie Voyait pa^ dans ces mouvements une protestation de sens plus délicats que les siens. Il s'était de nouveau levé et recommençait son inspection du mobilier. Dans un coin de la chambre se trouvait une cave, meuble élégant garni de liqueurs unes. Il l'aperçut et se versa un verre de curaçao.
— Oui, mon cher, s'écria-t-il après l'avoir vidé d'un trait; oui, mon bon Célestin, j'ai du vague à l'àme. Explique-moi ça.
— Un moment d'ennui, Evariste; qui n'en a pas dans sa vie? répliqua Vauxbelles, jaloux d'éluder l'attaque.
— Non, mon ami, non, c'est sérieux ; je m y
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connais. H s'est fiiit une révolution dans mon caractère. Je me suis tâté, vois-tu. Il y a quelque chose ]h, ajouta-t-iî en se frappant le front avec un geste impérial.
— Là ! dit Vauxbelles.
— Là! poursuivit Evariste a^ec un accent qui respirait l'enthousiasme. Ecoute, Céleslin : depuis quelque temps, je les suis de près, tes hommes d'état. Petite bière, mon cher, petite
bière. Si ce n'était pas les journaux, qui sont
^ayés l^our enfler leurs mét-if es, ils tomberaient
à plat, ces hommes ; il n'y aurait pas assez de
sifflets en France pour leur faire la conduite.
— Evariste ! dit Célestin, en essayant de le rappeler à des appréciations plus modérées.
— Ça me part, vois-tu, continua Graindorgè,' qu'entraînait le feu du discours. Je ne vois j^a's un homme dans tout cela, pas lih. On vient refaire tous les jours le même discours, ressassel* les mémfestihràses ; rtaii'iMpl'àWï^lBqti^tlb^i^ carrée, qui dise les choses comme elles sont,
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qui traile les gens comme ils le méritent, il n'y en a point, mon ehcr, et cela manque. Un orateur à harbe, où en vois-tu, réponds?
— Mais il me semble, dit Vauxbelies
— Uieu, néant, iiisco, tas de poules mouillées ! ajouta Kvariste avec véhémence. Parbleu! je coiiçois que l'on veuille monter au pouvoir : la place est bonne, à ce qu'on dit, et Ton y a les coudes à l'aise, soi et les siens ; mais quand on veut les choses, il faut les gagner ; il faut mettre répée au poing, le casque en tête et marchera l'escalade. Alors, de deux choses l'une : ou Ton arrive, ou Ton reste sur le carreau. Oh! si j'étais là ! si j'étais là ! poursuivit Graindorge avec le geste d'un Crillon qui aurait ndanqué la bataille d'Arqués ; mais j'ai passé à côté de ma carrière.
Cette sortie aurait pu conduire très loin Evariste si, au moment où il s'enflammait, le père Joblet n'eût doucement et discrètement entr'ouvert la porte.
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— Monsieur, dit le vieillard , s'adressant à son maître
Ce fut Graindorge qui répondit :
— Qu'est-ce, Joblet? on ne peut donc pas causer tranquillement pendant deux minutes? JU'nvoyez les importuns : nous ne sommes visibles pour personne.
Après ce congé signifié dans les formes, Evariste s'apprêtait à reprendre son discours ; mais le père Joblet n'obéissait pas à Tordre qu'il avait reçu.
— Monsieur, disait-il en se tournant toujours du côté de son maître. ..
— Eh bien ! quoi? répondit Graindorge ; que signifie cette obstination? Vous n'avez donc pas entendu, Joblet?
— Faites excuse, dit le vieillard, mais c'est que M. le sous-préfet est en bas. Il demande si Monsieur est visible.
Vauxbelles comprit que c'était à lui d'intervenir ; il ne pouvait pas donner une audience
dans son lit au premier fonctionnaire de la ville, et Tadmettre aux détails de son petit lever.
— Joblet, dit-il, tu présenteras mes excuses à M. le sous-préfet et tu lui diras que je ne suis pas en état de le recevoir. J'irai lui présenter mes deVôïfs dans la journée.
Le père Joblet se retira sur ces mots. Evaristc, au moment oh le vieillard fermait la porte, crut devoir ajouter :
— Oui, Joblet, vous présenterez nos excases au sous-préfet. Fâchés ! désespérés du contretèm^s'V mais iibiis irons le voir dans la journée.
Evariste tenait de nouveau sa victime. Clépendant il parut un moment disposé à lui accorder quelque répit. S'approchant de la cave de liqueurs, il en tira un flacon rempli de marasquin, s'assura, à l'aide d'un flair fort exercé, de là qtiàMtè du liquide, s'en versa un verre et le dégusta avec la lenteur et la gravité d'un connaisseur. Vauxbellos crut en (^trc quitte ; il descendit de son lit et se mit en mesure de faire sa
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toilette du matin. Déjà il avait pris en main son blaireau et préparé sa mousse savonneuse, quand Evarisle l'arrêta ;
— Mon cher, lui dit-il, je porte Saint-Sylvain sur les épaules, il faut que tu me tires de là, il le faut.
— Et comment? répondit Vauxbelles, qui cherchait des diversions en donnant le fil à son rasoir.
— Comme tu le voudras, ajouta Evariste, tu as le choix des moyens ; mais il faut que tu me tires de là. Tant que personne ne m'offusquait ici, tant que j'y étais le maître absolu, je pouvais me contenter de ce rôle. Quoique Saint- Sylvain fut indigne de moi, il m'appartenait; mais aujourd'hui voici que les Simonneau grandissent, qu'ils veulent marcher mes égaux. Des Simonneau, ajouta-t-il avec l'expression d'un profond dédain ! C'est là le comble! une race de procureurs ! un régiment de robes noi-