Le coq du clocher
îl est des personnes qui ne plaisantent jamais en matière de géographie; je viens faire un appel à leur indulgence. La magnanimité sied à Térudition. Dans le cours de ce véridique récit, elles verront figurer des villes, des bourgs, des rivières qui ne sont portés sur aucune carte de France et semblent avoir été négligés par Tadministration du cadastre. Le premier mouvement serait d'en conclure que ces villes, rivières et bourgs n'existent pas et sont purement imaginaires; je désire que Ton se tienne en garde contre ce jugement prématuré, i^eut-être verra-t-on plus tard que la fiction tient, dans ce qui va suivre, moins de place qu'il ne semble, et que tout s'y en>ijreint, au contraire, d'une incontestable réalité.
Une leb géographes les plus scrupuleux veuillent
donc me suivre à Saint-Sylvain, chef-lieu d'arrondissement, siège d'un tribunal de première instance et résidence du ( lLS aiuable sou&-préfet qui se soit échappé des bancs du conseil-d'État. Qui a vu Saint- Sylvain une fois s'en souviendra toujours; jamais site n'enchanta à ce point le regard. La ville est peu de chose par elle-même ; mais la nature lui a donné un cadre si coquet, l'a entourée de tant d'ombre et he verdure, a disposé les terrains qui l'environnent âvec un art si merveilleux, a su méuager dans le jeu de la lumière et des eaux, dans les couleurs du rocher, dans les nuances du feuillage, une harmonie si grande et si parfaite, que l'on chercherait en vain sur toute l'étendue de la France un vallon plus frais, plus riant, plus favorisé. Quand des sommets du Serrât, point culminant de cette chaîne, l'œil plonge dans les profondeurs du bassin, Saint-Sylvain se montre au loin sous la forme d'un nid joyeux que presse une mousse abondante. Et quel paysage! Comme tout y a le sentiment de la vie et l'empreinte de la beauté ! Où trouver des ruisseaux plus murmurants, des chênes plus sonores? Quel concert que celui de ces eaux tombant de rocher en rocher jusqu'à ce que l'Argentine les recueille, les apaise et les discipline! Est-il langage humain qui soit plus éloquent que ces mille bruits de la nature et ce mouvement régulier semblable aux pulsations de ses artères? ^Quoique situé dans l'un des innombrables replis que forment nos montagnes du Centre, Saint-Sylvain n'est demeuré étranger à aucun des raffinements de notre civilisation. Le site est pastoral ; les mœurs ne le sont guère. On a vu qu'il pos-
.«ède un sous-préfet ; il a^, en outre^ un député et une route royale^ c'est-à-dire tous les moyens de perdition à Tusage de ce régime. Hélas! où sont aujourd'hui les villes que l'esprit du siècle n'a point visitées? Où se cachent les populations résolues à conserver leur robe dinnocence? La passion du bureau de tabac n'a-t-elle pas gagné les cœurs les plus naïfs, et le vertige du ruban ne monte-t-il pas aux têtes les plus champêtres? Saint-Sylvain a subi la loi commune : il a eu ses faiblesses. Aussi l'a-t-on comblé de routes et de ponts , de haras et de tableaux d'église. Quel arrondissement assez pur se lèvera pour l'accuser et lui jetera la première pierre?
Parmi les institutions que la marche des idées et la loi du progrès ont données à Saint-Sylvain^, il convient de citer un établissement remarqualle à plus d'un titre : c'est le Café du Commerce, situé sur la place de l'Hôtel-de-Ville. Il y a huit ans de cela : Saint-Sylvain en était aux premiers rudiments de l'industrie qui vit de la queue de billard et débite le petit verre; trois ou quatre échoppes, blanchies à la chaux et pourvues de tables boiteuses, servaient de rendez-vous^ les jours de marché ou de foire, aux voituriers des environs qui venaient s'y abreuver d'alcool épicé et d^abominable piquette. Quelques cartes servaient à distraire les loisirs des consommateurs, et portaient sur leur vélin les traces des longues impériales qu'elles avaient défrayées.
Longtemps Saint-Sylvain n'éprouva pas le besoin d'un établissement plus raffiné. En vain les villes voisines se mettaient-elles au niveau des découvertes modernes : Saint-Sylvain ne. s'en e/'^euvaitpas; il
persistait dans ses routines. Le gaz frappait à 5C< portes^ il inondait de ses clartés les arrondissements limitrophes ;, il menaçait d'envahir jusqu'aux plus humbles bourgs : Saint-Sylvain n'en paraissait pas ébranlé, il restait fidèle à ses institutions primitives. Les cartes du cabaret étaient toujours aussi onctueuses, Talcool aussi âpre, le vin aussi frelaté, le local aussi nu. *
Pour qu'une métamorphose s'opérât, il faliait le concours de deux circonstances qui se présentent rarement ensemble, et rarement aussi à l'état isolé : il fallait un grand homme et un grand événement. Quand le moment fut venu, Saint-Sylvain eut l'un et l'autre. Le grand homme se nommait Évariste Graindorge; il était le fils d'un riche meunier de l'arrondissement. On sait quel prix attachent les paysans* enrichis à ce que leurs enfants s'élèvent au-dessus de la condition paternelle. C'est à leurs yeux la sanction de leur fortune et le prix d'une vie consacrée au travail. Il règne peut-être dans ce sentiment plus de vanité que de tendresse, et il n'est pas rare que de tristes mécomptes en soient le fruit. Toujours est-il que le père Graindorge se laissa alleicomme un autre au désir de faire de son fils un savant, un avocat. Lui qui, en toute autre occasion, eût, comme on dit, fendu un liard en quatre, se montra le plus généreux des hommes quand il s'agii de leducation de son enfant. Ni Saint-Sylvain, ni le chef-lieu de la préfecture ne lui parurent clignes ûv. forr.itsr un tel élève; il l'envoya àParis.et donna Tordre de ne rien eparfijner pour en faire un sujet d'élite. C'est la que grandit Evariste, uans le centre des
arts et des belles manières. Il s'y promena d'institution en institution, fréquemment chassé pour cause d'indiscipline et ne donnant à son auteur qu'une satisfaction, celle de lire sur ses bulletins trimestriels : Sanlé parfaite, seule faculté où l'enfant excellât. Quant au surplus, les notes avaient un caractère uniformément déplorable. Le grec ne figurait que pour mémoire; le latin ne paraissait pas mieux traité. Cependant un jour Évariste connut les joies du triomphe; il obtint le premier prix de gymnastique. Ce fut un beau moment dans sa vie; son père en pleura de joie. Ce mot de gymnastique éblouit le meunier ; il aima mieux l'admirer que le comprendre.
Au milieu de ces succès négatifs, Évariste devenait un fort bel homme, en prenant cette locution dans son sens le plus populaire. Ses épaules gagnaient chaque jour en majesté, sa figure s'ombrageait d'un duvet naissant. L'adolescence arriva; il fallut choisir une carrière. Le père Graindorge ne voulut pas en avoir le démenti ; il s'était dit que son fils serait avocat , il tint bon et déclara qu'il le serait, dût-il y dépenser son dernier écu. Évariste reçut donc Tordre de ne quitter Paris qu'avec le titre de licencié, et quand il pourrait se présenter en robe aux audiences de Saint-Sylvain. C'était faire au jeune homme une agréable violence; il avait pour la vie de l'école une vocation décidée et toutes les qualités qui la rendent douce : une santé de fer, une gaieté inaltérable, des muscles à l'épreuve. Quant à l'argent, il connut bien vite les stratagèmes à l'aide desquels on le fait dériver de l'épargne paternelle. Sous le prétexte d'inscriptions, d'examens et de
thèses, il arracha au meunier des sommes suffisantes pour figurer avec honneur dans les estaminets du quartier Latin et dans les bals soumis à la surveillance de la poHce. Au besoin, et quand le père Graindorge se montrait plus rétif, Évariste faisait valoir la cherté des vivres, et le campagnard ne résistait pas à ce cri de détresse.
Dix ans se passèrent de la sorte sans que le vœu paternel fût exaucé. Non-seulement Évariste n'était point avocat, mais il ne prenait pas le chemin de le devenir. A la tête de deux inscriptions, il semblait s'être fait un devoir de ne pas dépasser ce nombre cabalistique. Il était du sang des Graindorge ; et, comme l'article 4 du Code civil, qui fixe les droits de V absent, lui avait paru l'idéal de toute justice, il s'était dit qu'il s'en tiendrait là et ne pousserait pas plus loin ses recherches. Le père s' obstinant d'un côté, le fils de l'autre, la gageure aurait pu se. prolonger longtemps : peut-être même Évariste serait-il parvenu au titre de doyen de l'école, si un incident inattendu ne lui eût suggéré d'autres idées et mis une autre ambition dans le cœur.
Parmi les camarades qu'il avait vu passer sur les bancs de la Faculté figurait un compatriote nommé Célestin Vauxbelles. Gélestin appartenait à l'une des bonnes familles de Saint-Sylvain. Son père, mort jeune, lui avait laissé un nom honoré dans la magistrature. Entre Évariste et Célestin, les sympathies ne pouvaient naître que des contrastes. Celui-ci aimait l'étude autant que l'autre aimait les plaisirs; il franchit rapidement tous les grades pendant quÉvariste s'éternisait dans les avenues du Code civil. De
retour à Saint-Sylvain, Gélestin y ouvrit un cabinet et se forma une clientèle. C'était un homme d'usi sens droit; d'un esprit juste et pénétrant. Un seul défaut, défaut grave dans sa profession, semblait lui faire obstacle : sa parole se faisait jour avec peine; une timidité invincible paralysait chez lui l'improvisation et répandait du trouble dans ses idées. Vainement avait-ii essayé de se vaincre; l'habitude n'avai. pu triompher de l'instinct, et, malgré des qualités réelles, un grand fonds de savoir et d'érudition, Gélestin Vauxbelles n'en était pas moins condamné à être toute sa vie un orateur hésitant et malheureux.
Nouveau point de contraste avec Évariste, dont l'éloquence n'était jamais en défaut!
Malgré cette opposition dans les goûts et dans les caractères, une liaison intime s'était formée entre les deux enfants de Saint-Sylvain. Évariste aimait Célestin à cause de ses qualités ; Gélestin aimait Évariste à cause de ses défauts. Aussi, quand les succès de l'un et les échecs volontaires de l'autre les eurent séparés, s'engagea-t-il entre eux une correspondance suivie. Il faut dire qu'Évariste se servait de Gélestin pour exécuter quelques saignées au coffre-fort du père Graindorge, et justifier des sacrifices sans cesse renaissants. Le meunier résistait d'abord, se fâchait tout rouge, malmenait l'envoyé de son fils, puis, comme il voulait à tout prix avoir un avocat dans la famille, il finissait par se calmer et délier les cordons do la bourse. Ces scènes se renouvelaient plusieurs fois dans le cours de l'année, sans que l'amitié de Célestin se montrât jamais lasse ni attiédie.
Évariste s'était promis de reconnaître un jour ce
dévouement, il n'attendait qu'une occasion; elle s'offrit bientôt. Le député de Saint-Sylvain vint à mourir et cette mort ouvrit devant l'étudiant une foule de perspectives nouvelles. 11 lui semblait que son père/ en le tenant cloué sur l'étude du droite lui faisait manquer sa vocation, et qu'il était né pour autre chose que ces ergoteries stériles. C'était vers la haute politique que l'entraînait son génie : il se sentait le don d'agiter la foule, de remuer les masses, de conduire une éleciion d'une manière triomphante. Non pas qu'il \ songeât pour lui-même : il se rendait trop de justice pour cela; mais il voulait mettre au service des autres ces dons de meneur, ces facultés de chef d'orchestre qui se manifestaient en lui, et naturellement ses préférences inclinèrent vers celui qui l'avait si souvent obligé et d'une manière si pleine de grâce.
Chez Évariste l'exécution allait aussi vite que la pensée. Dès que sa détermination fut prise, il partit pour Saint-Sylvain. Qu'on juge de la surprise du père Graindorge ! Avoir dépensé vingt mille francs pour obtenir un avocat, et ne pas même trouver un bachelier! Il se serait fâché sérieusement si son fils n'eût mis en jeu tous les ressorts de son éloquence:. Évariste parla si longtemps et si bien, que le père fut obligé de convenir qu'à part la robe, il avait tout de l'avocat. D'ailleurs Évariste était un beau brun, bien planté et de bonne mine, faisant plaisir à voir sous ^ sa casquette à la bolivar et avec ses habits à largv^s basques. La mère Graindorge, la fille Graindorge, tout le monde en ratlblait; comment le meunier eût-il été seul de son avis contre tous et contre
lui-même? Au fait, Évariste était son fils, et un fils à rendre un père orgueilleux. Il se résigna donc à croire que faute d'un avocat, Saint-Sylvain ne périrait pas. ■ Les regrets furent moins vifs encore quand il fut témoin de l'effet qu'Évariste produisait dans la ville. Ses airs d'estaminet, ses temps de danse, ses pipes démesurées, ses costumes, ses casquettes surtout, firent révolution à Saint-Sylvain. On eût dit que le chef-lieu de l'arrondissement n'attendait que cela pour s'éveiller au sentiment de la civilisation et ron^pre avec les vieilles idées. On ne jura plus que par Évariste, il fut l'oracle du pays; il y régla tout d'une façon souveraine. Les anciens de la ville voulurent résister; à l'aide de quelques quolibets, Évariste les écrasa; le ridicule en fit justice.
Maître du terrain, le fils Graindorge songea à réaliser ses projets. Déjà, par une foule de moyens indirects, il avait fait répandre au loin le bruit de la candidature de Gélestin Vauxbelles, de manière à tenir la préfecture en échec et à l'amener à composition. Cette tactique avait eu un succès complet. Faute de candidats sérieux l'administration ne savait quel parti prendre, et quand il s'en présenta un dont les opinions ne semblaient avoir rien d hostile, elle trouva convenable de s'y rallier. C'était un premier triomphe pour Évariste ; il ne s'agissait plus que de le compléter.
$> Saint-Sylvain manquait d'un café qui pût servir à la jeunesse du lieu de point de rendez-vous, de centre d'action. On eût rougi de se réunir dans les cabareîs où lesvoiluriersdes environs venaient choquer leurs verres. Ce fut alors qu'Évariste institua le Café du
Commerce, et qu'il y établit Géreiitlot, garçon de nioiilin de son père. Au Café du Commerce s'organisa le mouvement électoral qui devait porter à la chambre des députés Gélestin Vauxbelles^ l'un des hommes qui ont le mieux fait leur chemin dans les fonctions publiques; Gélestin Vauxbelles, création d'Évariste, étudiant de dixième année et dictateur de Saint-Syivain.
Ainsi, le Café du Commerce était né le jour où Saint-Syivain avait eu à la fois un grand homme et un grand événement. De là datait une ère nouvelle pour la ville. Ce n'est doue pas sans motif que ce récit commence devant un billard, au moment où Évariste démontre à la jeunessse assemblée la théorie des effets de queue et du carambolage par bandes.