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LES DEUX CAMPS

Le local où Évariste déployait ses grâces n'avait rien qui pût faire rougir un homme comme lui, élevé dans l'atmosphère des grands établissements de Paris. GérenOot n'avait monté son café que sous l'inspiration du fils de Graijidorge, et quoique cinq ans ee lussent écoulés depuis le jour de louvorture, on voyait que le goût d'un connaisseur avait présidé

LE COQ UU CLOCHER. \l

■au choix du matérieL Ainsi le billard avait de.^ blouses étroites et des bandes élastiques; toutes Ici; queues étaient à procédé, en bois verni et garni do nacre. En fait d'accessoires, rien ne manquait, ni le bleu, ni la peau de chagrin, ni les râpes, ni les limes de diverses finesses. Évariste aimait Fordre; il portait cette passion dans les moindres détails de sa vie. Aussi exigea-t-il de Gérenfiot que chaque joueur eiit sa queue et chaque queue sa case, garantie par une serrure. Un râtelier de pipes, toutes pourvues d'un numéro, se défendait également contre les tentatives de promiscuité, à Taide du plus ingénieux mécanisme. Ces précautions étaient autant d'hommagei* rendus au sentiment de la propriété et autant diî gages donnés à la bonne harmonie de rétablissement. Il faut le dire, au nombre de ses devoirs, Évaristi^ plaçait en première hgne celui de maintenir la paix autour de lui et d'y créer des habitudes régulières. Au moment où nous sommes, son premier feu de jeunesse a fait place à une ardeur réfléchie. Il ne garde de ses anciennes habitudes que ce qu'il faut pour maintenir son ascendant sur la génération qui arrive. Ce qu'il faisait naguère par instinct, il le fait aujourd'hui par calcul. L'âge est venu, et avec Ir:i le cortège des ambitions qu'il amène. C'est l'heure où l'activité se règle, où l'on cesse d'aimer le bruit pour le bruit, le mouvement pour le mouvement. Non pas qu"Evariste ait encore un but bien précis ; il éprouve seulement le besoin de s'en créer un .^Jusqu'alors il a vécu un peu à l'aventure, heureux comme l'est un homme chez qui la santé déborde et qu'aucun excès n'ébranle, populaire comme

un Lafayette, admiré comme un Napoléon i^'^, roi de Saint-Sylvain ou à peu près, respecté du sous-préfet qui le craint, adoré des femmes qui se l'arrachent; le premier au billard, à la chasse, à la danse, enfin f orgueil et la coqueluche du pays. Quoi de plus eau qu'un tel rôle, s'il pouvait durer éternellement?

Mais toute grandeur passe ; Évariste le sait bien , c'est le seul souvenir qui lui soit resté de ses études sur rhistoire romaine. Trente-cinq ans ont sonné, c'est la limite des folies permises; il n'y a plus alors qu'à se ménager une abdication décente. Voilà où visait désormais le plus illustre des Graindorge. Déjà il a choisi de sa main un adolescent, Jules Rieussec , pour le dresser à sa guise et le mettre, en mesure de recueinir sa succession. Jules est un joli blond, distingué, élégant, d'un esprit railleur, d'un caractère résolu. Ces quaUtés l'ont désigné au choix d'Évariste; Rieussec est devenu son lieutenant, son inséparable; il commence à recueillir les fruits de cette adoption, etàjauir des prérogatives de ce titre.

C'est entre ces deux personnages, le niaitre et rélève, que l'entretien vient de s'engager, dans l'une des salles de l'établissement de Gérenflot. La galerie est nombreuse, elle entoure le billard sur lequel plane un nuage de fumée. L'attention est portée à son comble, il s'agit de quelques etlets nouveau?^ dont Évariste poursuit la démonstration. Les athlètes sont en habit de combat, sans cravate, la queue appuyée à l'épaule. Pour la ciiHinièmc fois. Evar!stc a passé la lime sur son arme favorite et plongé sa main dans une scbiic de son pour anéantir jusqu'au dernier vestige de moiteui .

—Mon petit, diî-il à Jules Uieussec, ce carambolage €st immanquable. 11 n'y a qu'à prendre la bille en tète et un soupçon sur la droite. Veux-tu essayer, pour voir?

— Volontiers, répondit Jules.

—Eh bien! mon petit, continue Évariste, viens que je te place... Bon, t'y voici. Maintenant, prends la rouge en trois quarts, et tu m'en diras des nouvelles.

Le jeune homme ajuste un instant, puis imprime le coup en usant de toute la vigueur de son poignet.

— Manqué î mon petit, dit l'"aigle de Saint-Sylvain. Trop de force; pas assez lâché. C'est ce qui arrive toujours quand on n'y va pas avec aisance; la bille n'obéit plus, ne rend pas, et puis bonsoir. Tiens, que je te donne une leçon.

En achevant ces mots, Évariste replace les billes et joint l'exemple à la démonstration. Par trois fois il recommence le coup, par trois fois il le réussit, aux applaudissements de la galerie.

— Voilà comme on manœuvre chez Manoury, ditil , en jetant la queue sur le billard , avec le geste d'un homme habitué à de pareils triomphes. Gércniiot! deux verres d'absinthe; il faut consoler Jules de son échec.

Cette scène était terminée, et déjà les curieux qu'elle avait réunis autour du billard commençaient à se disperser, quand Évariste Graindorge attira de nouveau l'attention sur lui.

— Gérentlot! s'écria-t-il en prenant sa plus belle voix de commandement.

Le maître du Café du Commerce comprit , au

timbre de l'organe, qu'il y avait urgence; il s'empressa d'accourir.

— Me voici. Monsieur Évariste. dit-il,en appuyant ces paroles d'un sourire démesuré.

— As-tu exécuté mes ordres pour demain ? poursuivit le despote du lieu. Est-ce en règle, Gérenflot?

-—Oui, Monsieur Évariste; je ny aurais pasman- ■qué , allez ! dit 1 "humble industriel.

—Les pétards sont prêts, Gérenflot?

— Oui, Monsieur Évariste.

— Les lampions aussi ?

— Oui, Monsieur Évariste.

— Tu auras des jeunes filles vêtues de blanc, Gérenflot?

—Nous aurons des jeunes filles vêtues de blanc. Monsieur Évariste.

— Des bouquets de fleurs?

—En masse. Monsieur Evariste. On dévaste les jardins à trois lieues aux environs.

— C'est bien , retourne à tes fourneaux.

— Faites honneur. Monsieur Évariste, dit le mailro du Café du Commerce, en terminant ce dialogue par le plus profond dessaluts.

Évariste Graindorge acheva son verre d'absinthe; puis, comme cette petite scène avait de nouveau amené autour de sa table un aftluence de curieux , il se leva et prit une pose qui ne manquait pas do solennité.

— McF^sieurs, dit-il , c'est domain qu'arrive notre honoralile député, Céie^t'n Vauxbcilcs. xVprès une scssi(/n des plus hiborieuses, il vient se reposer au sein de sa ville natale, au Uiiîieu de ses comuiettanls.

Je ne vous rappellerai pas les titres de ce digne mandataire à la reconnaissance des habitants de Saint-Sylvain. Ces titres sont dans toutes les mémoires- L'arrondissement n'était rien , ne c0i::^T)tait pas^ avant que Célestin Vauxbelles eût été appelé à le représenter. On négligeait Saint-Sylvain comme s'il n'eût pas figuré sur la carte de France. Recueillez vos souvenirs, je vous en conjure; songez à ce qu'étaient vos routes, vos ponts, vo§ églises, et voyez tout ce que cela est aujourd'hui. Saint-Sylvain n'a pas formé, depuis quatre ans, un seul souhait qui n'ait été exaucé à l'instant même. La manne des faveurs n'est tombée nulle part d'une manière plus soutenue et avec plus d'abondance; je vous en prends tous à témoins.

— C'est évident, dit Jules Rieussec, qui avait pour emploi de donner la réplique à son illustre ami;, tout ce qu'il y a de plus évident.

L'assemblée entière semblait s'associer à cette pensée; Évariste rencontrait un témoignage à peu près universel d'adhésion.

—En effet , répétait-on à la ronde, Célestin Vauxbelles a beaucoup fait pour le pays; c'est une justice à lui rendre.

— Oui , mais à quel prix? s'écria une voix.

De tout ce qui venait de se dire, Évariste ne recueillit que ces paroles malveillantes. Celui qui les avait prononcées était un homme de quarante ans. sec, jaune, bilieux, avec des petits yeux noirs doués de l'éclat inhérent à cette complexion. On pouvait lire sur son visage un sentiment d'envie uni à un grand fonds d'opiniâtreté. Pendant que la masse des

habitués formait un cercle empressé autour d'Évariste, le mécontent se tenait à Técart , assis sur l'appui de la fenêtre et jetant à la ronde des regards ironiques. L'aigle de Saint-Sylvain comprit qu'il avait un adversaire; cependant^ il ne releva point le gant et passa outre :

— Messieurs, dit-il, il y a ici unanimité, à ce que je vois. Personne n'ose contester les services rendus par Gélestin Yauxbelles ; il a su obliger tout le monde, il a donné satisfaction à tous les intérêts...

— Excepté à l'intérêt général, dit la voix réfracta ire.

— Il a su, continue Évariste sans se déconcerter, porter toutes nos doléances devant l'administration, se faire écouter...

— Bah ! dit la voix, on ne connaît pas la couleur de ses paroles.

Cette scène ne pouvait se prolonger plus longtemps; Évariste le sentit. Il fallait attaquer l'ennemi de front, prendre le taureau par les cornes. Les hostilités étaient trop directes, trop persistantes; il ne s'agissait plus d'une boutade, mais d'une véritable levée de l)oucliers.

Le personnage qui se livrait à ces interruptions systématiques se nommait Victor Simonneau, il était notaire à Saint-Sylvain. Depuis quelque temps, il régnait entre les Simonneau et les Graindorge une lutte, d'influence qui peu à peu tournait à l'aigre et prenait un caractère menaçant. Tout ce que le député Yauxbelles faisait à l'intention des Simonneau était vu de mauvais œil par les Graiudorge, et les Graindorge ne pouvaient obtenir de faveur sans que les

Simonneau en fussent jaloux jusqu'à la rage. Placé entre ces deux écueils, ne pouvant obliger ceux-ci sans mécontenter ceux-là, le député était le plus malheureux et le plus embarrassé des hommes. Toute sa tactique consistait à tenir la balance à peu près égale entre les deux familles, et à se maintenir en bonne odeur auprès de Tune et de Tautre par un prodige d'équilibre incessamment renouvelé. C'était un jeu difficile et qui ne pouvait se prolonger longtemps. En effet, les Simonneau venaient de rompre. Un bureau de tabac donné à un protégé de Graindorge avait fait verser la mesure, et les interruptions obstinées du notaire étaient le prélude des hostilités.

Quand Évariste se fut bien assuré du fait et eut compris ce qu'il y avait de sérieux là-dessous, il changea sur-le-champ d'attitude, et se tournant vers Victor Simonneau :

— Monsieur, lui dit-il avec une certaine emphase, si vous avez quelque accusation à porter contre notre honorable député, il vaut mieux vous en expliquer franchement que de procéder par voie d'insinuation. Les hommes d'honneur aiment mieux les coups d'épée que les coups d'épingle. Parlez.

Victor Simonneau n'était pas préparé à un rôle aussi hardi, aussi direct. Il lui répugnait de poser. d'être mis en scène. Célestin Vauxbelles lui avait rendu divers services', et pouvait lui en rendre encore. L'intention du notaire était moins de rompre que de faire sentir son joug; il voulait se tenir sur la réserve sans brûler ses vaisseaux. Aussi l'apostrophe d'Évariste eut- elle pour effet de le déconcerter.

Il balbutia quelques reprocbes^ mais en usant de précautions oratoires et se montrant prodigue de iniénagements. Évariste triomphait, il tenait son adversaire courbé sous son regard dédaigneux.

— Eh bien! Monsieur Simonneau^ disait-il^ sont-ce là tous vos griefs ? N'avez-vous plus rien à reprocher à notre honorable représentant ?

— 3îais son silence ! répliquait le notaire avec une certaine hésitation.

— Bah ! poursuivit Évariste, ne trouvez-vous donc pas que l'on parle suffisamment à la Chambre? La famille des bavards n\ est-elle pas assez nombreuse? En vérité, vous avez là un goût singulier.

— Mais encore, ajoutait le malheureux placé sur la sellette et livré aux regards de rassemblée, encore faudrait-il donner signe de vie et fournir un témoignage d'influence !

— Je vous arrête-là ! s'écria Évariste. Attendez une minute. Gérenflot, apportez le Moniteur. Monsieur Simonneau, ajouta Lorateur quand il se fut muni de la feuille officielle, lisez, je vous prie, ceci, pour servir à votre éducation. Vous y trouverez un rapport fait à la Chambre des Députés, par Célestin "Vauxbelles.

— Un rapport? dit le notaire.

—Oui, Monsieur, ajouta Évariste, un rapport! Vous ne vous attendiez pas à cela ! un rapport qui autorise la ville de Brives-la-Gaillarde à s'imposer d'un centime à Textraordinaire.

— Sans doute, dit Simonneau; mais c*est bien peu de chose.

—Bien peu de chose. Monsieur! s'écria Évansic

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G;] ton le plus soleaneL Vous appelez peu de chose un fait aussi capital! une viile que Ton autorise à s'imposer! et à Textraordinaire encore! Vous ne voyez"pas ]ii une grande marque de confiance! Monsieur. Monsieur, vous êtes bien difficile.

Le notaire ne pouvait pas continuer la lutte siir ce ton : il le comprit et se retira, laissant le champ libre à ses antagonistes et remettant à un autre jour le soin d^ sa vengeance. Quant à Évariste^ il était radieux, et, reprenant la parole :

— ^Messieurs, dit-il,, pour répondre à d'indignes soupçons, je vous propose d'aller tous demain à cheval au-devant de notre député, jusqu'aux limites de l'arrondissement. 11 faut qu'il entre à Saint-Sylvain sous l'escorte de ses amis ; c'est une vengeance digne de lui.

— Adopté ! adopté ! dit l'assemblée à l'unanimité.

— Gérenflot, ajouta Èvariste,tu mettras en réquisition tous les chevaux de la ville; la journée de demain doit faire époque dans les annales du pays.

Sur ces mots, le cercle des habitués se dispersa, et Graindorge resta seul avec son confident Rieussec.

— Jules, Jules, lui disait-il, tu l'as entendu ce Simonneau. Je le devine, vois-tu^ je le perce à jour, cet homme; je sais à quoi il aspire.

— Eh bien? répliqua Rieussec.

—Il veut être décoré, dit Évariste; c'est clair comuie de l'eau de roche .

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