‹ Le coq du clocherChapitre 20 sur 21 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Le dernier des Rochemarne venait de s'éteindre et avec lui les préjugés du sang. Il ne restait de cette antique maison que des femmes disposées à transiger avec le siècle et dont la capitulation était d'avance prévue. On fit au général des obsèques dignes de lui; on rinhuma dans le caveau où reposaient les autres membres de la famille. L'homme ne descendait pas seul dans la tombe; l'esprit de caste l'y suivait. Ainsi passe tout ce qui a fait son temps.

Gabrielle avait un cœur trop viril pour se plaindre; mais depuis longtemps sa force était à bout. Jusqu'alors l'espoir l'avait soutenue; aucun des obstacles contre lesquels luttait son amour ne devait être éternel. Elle savait se résigner et attendre; le temps était de son côté. Aussi, tant que vécut le général, aucun murmure ne s'échappa de ses lèvres ; elle comprenait à quels devoirs la marquise était astreinte €t en supportait vaillamment sapart. Mais quand une mort imprévue les eût délivrées l'une et l'autre de

cet assujettissement, il ne subsista plus de prétexte pour éloigner le prix de cette longue lutte. La marquise avait contracté un engagement plutôt tacite que formel; elle eût pu discuter sur les délais, essayer de nouvelles objections. Elle aima mieux s'exécuter franchement; Gabrielle s'était montrée héroïque; elle voulut se montrer secourable. «

Les deux femmes s'entendaient si bien qu'il n'y eut entre elles aucune explication et pas un mot d'échangé. Gabrielle avait repris sa vie solitaire avec le même calme que si rien n'en fut venu modifier le cours. Seulement, son regard avait des flammes plus vives, une expression plus radieuse; on y voyait luire le pressentiment de jours meilleurs. Elle marchait dans les allées du parc d'un pas cadencé comme si elle eût obéi au son d'une musique intérieure. "Le château, pendant le séjour du général, avait été négligé; Gabrielle se chargea de lui donner des airs de fête pour qu'il fût digne de l'hôte qu'elle y appelait de tous ses vœux. Jamais les serres n'avaient eu de plus belles fleurs, ni les volières des oiseaux plus brillants. C'était une métamorphose digne de la fée qui y présidait.

De son côté, la marquise ne perdait pas de temps, et , peu de jours après la mort du général , elle écrivait à Vauxbelles les lignes suivantes :

« Monsieur,

« Mon beau-frère vient de nous être enlevé da la manière la plus cruelle; vous aurez sans doute appris par d,'autres voies les détails.de ce triste événe-

ment. Le souvenir en est trop douloureux pour SJ^afe je m'y appesantisse.

^-' Nous voici libres ou à peu près. Si les affaires publiques ne vous retiennent pas impérieusement à Paris, venez nous voir à la Chênaie; il est inutile d'ajouter que vous y serez le bien venu.

« Marquise de Rochemarne. »

Lorsque Célestin reçut ce billet, il crut voir le ciel s'entr'ouvrir. Le bonheur ne pouvait pas venir plus à propos, ni au milieu d'un découragement plus profond. C'était juste au moment où Téchec du chemin de fer pesait de tout son poids sur le malheureux député, et lui enlevait toutes ses chances électorales. Isolé désormais, il se trouvait en face d'une chute prochaine et pouvait presque compter les jours qui lui restaient à vivre. La lettre de la marquise répara tout : Tamour guérit sans peine les blessures de l'ambition, fl y eut même, dans cette crise, une heure d'élan où l'homme politique s'effaça tout entier. On le menaçait d'une défaite; il résolut de la prévenir par une abdication. Les travaux de la chambre devaient durer encore, se prolonger pendant quelque temps; c'était autant de dérobé à son bonheur. Que lui importait, d'ailleurs, cette vie publique ? N'avait-il pas été assez longtemps l'esclave de ces électeurs qui le menaçaient d'un délaissement? n'avait-il pas assez enduré leurs caprices, subi leurs exigences, épousé leurs querelles? Une occasion se présentait pour rompre cette chaîne; il fallait la saisir. Sous l'influence de ce sentiment,

Il prit la plume et écrivit au président de la cham-

G Monsieur et cher collègue,

a T>&s considérations de famille m'obligent à résigner les pouvoirs que j'ai reçus de mes électeurs. Veuillez, en rendant cette détermination publique^, faire agréer à mes collègues l'expression de mes regrets et croire, etc.

c( G. Valxbelles, député de Saint-Sylvain. »

Cette lettre était à peine partie, qu'une sorte de remords s'empara de Célestin. On ne touche pas impunément au pouvoir; on n'y renonce pas sans combat . Pour s'interdire toute idée de retour, Yauxbelles prit un parti décisif : il brûla ses vaisseaux. Le soir même, la malle-poste l'emportait du côté de Saint- Sylvain. Une fois hors de Paris, il respira avec plus d'aisance. L'atmosphère politique cessait de peser sur lui. 11 restait avec son rêve le plus doux. Jama» son imagination n'avait eu tant d'activité et de ressort; la nuit, dans ce demi-sommeil qu'amène la fatigue du voyage, une apparition gracieuse venait ie visiter et ne le quittait que pour le laisser sous le ;harme. Auprès de ces joies du cœur, que son ambition lui paraissait petite! Il se prenait à regretter de n'avoir pas poussé les choses jusqu'au bout, de n'être pas volontairement descendu du siège qu'il occupait clans la magistrature. Vivre ave^ Gabrielle, loin du monde, loin des honneurs, était désormais son seul vœu , tout le reste lui paraissait bien vain.

bien indigne de sa poursuite. Ceux que ramour touche parlent toujours ainsi; il est vrai que cette fièvre dure peu.

Vauxbelles arriva à Saint-Sylvain à la nuit close et frappa à la porte de son hôtel sans qu'on l'eût aperçu. Au bruit du marteau, Joblet s'empressa d'accourir. Il n'attendait personne, et vue visite nocturne lui semblait suspecte; aussi avant d'ouvrir crut-il de son devoir de parlementer. Quel fut son étonnement lorsqu'il reconnut la voix de son maître !

— Vous ici? dit-il en luilivrant passage ; vous ici, Monsieur Gélestin !

— Oui, répondit Vauxbelles ; j'ai voulu te causer une surprise, Joblet. Vite, ajouta-t-il, fais porter ces malles dans ma chambre et dispose tout pour ma toilette, pendant que je vais mettre un morceau sous la dent.

— Ah ! mon Dieu ! et moi qui n'ai rien de prêt ! s'écria le vieux serviteur. Donnez-moi seulement cinq minutes, Monsieur Gélestin.

En même temps il allait sortir, quand son maître l'arrêta.

— Non. Joblet, un rien me sufih^a. Fais ce que je t'ai ordonné, ajouta-t-il.

— Puisque vous le voulez, dit le vieux serviteur. C'eût été vite arrangé, pourtant.

— N'importe, le temps presse, dit Vauxbelles. A propos, Joblet, j'oubliais l'essentiel. Laisse là ces malles; on les portera sans toi. Va dire au palefrenier d'atteler.

—Pour demain matin sans doute? dit Joblet inter-

prêtant cet ordre dans le seul sans qui lui parût raisonnable.

— A rinstant même;, répliqua son maître en précisant mieux ses intentions, sur-le-champ, toute affaire cessante. Il faut qu'avant dix minutes, nous soyons en route. Tu viendras avec moi , Joblet.

— Ah! dit celui-ci accoutumé à céder, je vais avec vous. A la bonne heure.

En serviteur bien appris, il n'osait pas interroger son maître sur la destination, quoiqu'il eût grande envie de la connaître. Célestin vint à son secours en ajoutant :

— Nous allons à la Chênaie, Joblet.

— A la Chênaie ! s'écria le vieux serviteur, avec le même accent de surprise et d'effroi qu'il avait employé naguère dans une circonstance tout à fait semblable.

Il était dit que la Chênaie serait l'écueil éternel du père Joblet. Depuis les mémorables aventures qu'il y avait essuyées, il s'était abstenu avec un soin persévérant de toute espèce de contact avec ce territoire maudit. Plutôt que de s'exposer à revoir les tourelles du château, ces redoutables charmilles et cette grille où il avait reçu un si malveillant accueil, Joblet se fût résigné à faire un circuit énorme. L'aspect lui en était odieux, le souvenir intolérable. Aussi la perspective de figurer de nouveai> dans un pareil cadre et d'y jouer un rôle le plongeait-elle dans une consternation muette. Il y voyait le présage d'une catastrophe, d'un immense malheur. Cette impression le maîtrisait au point de l'enchaîner sur

place; on eût dit que ses pieds étaient rivés au sol :

— Eii bien! Joblet^ ajouta son maître, tu ne m'as donc point entendu? Dans dix minutes, mon ami ; veille à ce que tout soit prêt. -^

r Vauxbelles le laissa sur ces mots, et, suivant son maître de Toeil pendant qu'il s'éloignait, le serviteur ajouta d'un ton désespéré :

—C'est mon dernier jour, je le sens. A la Chênaie ! N'importe, j'obéirai.

Une demi-heure après, Joblet et son maître roulaient vers le château de Rochemarne, et, à mesure qu'ils s'en rapprochaient , un frisson plus vif agitait les membres du vieillard. Quand le cheval arriva devant la grille, son émotion était au comble; elle n'eut plus de bornes quand le garde vint ouvrir et dit en le reconnaissant :

— Ah ! c'est encore vous, l'ancien?

Cependant, les circonstances n'étaient plus les mêmes, et, à la manière dont le maître fut accueilli par les dames de la Chênaie, Guillaume comprit qu'il avait mal jugé le serviteur et qu'il lui devait une réparation. Peut-être le garde avait-il le pressentiment du rôle que Vauxbelles était appelé à jouer à la Chênaie ; dans ce cas, Joblet était un homme à ménager. Aussi l'agent de la force publique se répandit-il en politesses. Il voulut que Joblet goûtât de son vin et cassât chez lui la croûte de l'amitié. C'était une réconciliation à la manière arabe; il n'y manquait que le calumet. Joblet n'en revenait pas, il s'attendait à un désastre, ce fut une fête qu'il trouva.

— Sans rancune, l'ancien, lui dit le garde âu

moment des adieux, et un dernier coup, le coup de 'étrier. A votre santé, mon vénérable.

— A la vôtre, dit Joblet, confondu par cet accueil. Le lendemain l'arrivée de Vauxbelles s'ébruita et plongea la ville dans une surprise générale. On se demandait ce qu'il était venu faire à Saint-Sylvain dans le cours d'une session et lorsque tout lui commandait de rester à son poste. Le député gardait le silence et se refusait aux explications. Ce fut deux jours plus tard que l'on eut le mot de l'énigme. Les feuilles publiques apportèrent lanouvelle delà démission de Vauxbelles , et en même temps le briiit se répandit que l'ancien député allait épouser M^i^ de Rochemarne. On le voyait se rendre chaque matin au château et y passer des journées entières. Un mariage seul pouvait justifier une pareille intimité.

—Bien joué, Célestin ! disait Graindorge en y songeant; je tâcherai de ne pas être en reste. Tu me souffles un parti; moi, je te soufflerai ton poste. Nous serons à deux de jeu.

Rieussec se trouvait là pendant que Graindorge s'abandonnait à cette réflexion; notre héros se retourna vers cet autre lui-même et ajouta :

— Le sort en est jeté, mon fils, j'endosserai la fille à Victor Simonneau; c'est le calcul de Napoléon quand il demanda la main de Marie-Louise.

--Elle est un peu dans les laiderons, dit Rieussec.

— Il s'agit d'une épouse, dit Graindorge : on n'a pas besoin d'y regarder de si près. •:

—Peut-être a-t-elle une épaule légèrement accentuée, ajouta Rieussec.

— Bah! pour une épouse, c'est toujours suffisant, dit Graindorge. Qui est-ce qui regarde aux épaules d'une épouse? Marie-Louise louchait biea^ vois si Napoléon s'en inquiéta.

— Tu m'en diras tant, dit Rieussec.

— jMon fiis^ tu en es témoin^ s'écria Graindorge^ tout me sert à souhait. Que t'avais-je annoncé !

Sans reculer plus loin cette bonne fortune,

Je me rends dans trois mois au pied de la tribune.

— En effet,, t'y voilà.

- M'y voilà^ dit notre héros d'un air triomphant.

Gérenflot, présent à cet entretien^ hochait la tête et ne semblait pas s'associer entièrement à la joie des deux amis.

—Qu'as-tu donc? lui demanda Graindorge.

— J'ai, Monsieur Évariste^ que vous avez tort de mécontenter Gervaise. Pourquoi ne mettez-vous plus les pieds chez nous? Voilà une chose qu'elle ne vous pardonnera jamais.

Les choses en sont là au moment où s'arrête ce récit. Le mariage de Gabrielle et de Célestin est sur le point de se célébrer ; s'il n'est fait d'hier, il se fera demain. Les Rochemarne ont signé leur déchéance en même temps que le contrat, et Vauxbelles n'est point homme à laisser les choses à mi-chemin. Il songe à se pourvoir auprès de qui de droit, afin de

joindre à son nom celui de Rochemarne et de devenir Vauxbelles-Rochemarne. De là au rang de marquis il n'y a qu'un pas; c'est l'affaire d'un millier d'écus versés au sceau des titres. Avant peu, Célestin nous fera jouir de ce spectacle, et nous aurons un marquis de plus, le marquis de Vauxbelles-Rochemarne. Ce jour là, Joblet mourra de joie, et sa queue en radis, épanouie d'orgueil, ira là-haut faire concurrence à la chevelure de Bérénice.

En attendant, les ambitions s'agitent à Saint- Sylvain. Au premier symptôme électoral, les Simonneau se sont mis en mouvement et ont fait le dénombrement de leur armée. Elle forme la moitié du collège, comme celle de Graindorge forme l'autre moitié. Si la lutte s'engage dans ces conditions, elle sera rude, et notre héros peut y trouver sa campagne de Moscou. Il le sent, et déjà il a fait sonder le notaire pour une alliance de famille. M'"'' Victor Simonneau résiste; on croit pourtant qu'elle cédera. Mais c'est avec Gervaise qu'Évariste aura à compter. Gervaise ne perd pas Graindorge de vue; il la trouvera toujours sur son chemin. Elle personnifie pour lui l'expiation dupasse, et parle d'exercer de terribles représailles. Nous saurons prochainement jusqu'où elle les aura poussées, et si Évariste a pu désarmer ses vengeances.

'■ Au milieu d'une mêlée si confuse, il est un homme bien embarrassé et bien malheureux; c'est le souspréfet. Il ne sait avec qui il sera, ni contre qui. Quand il voit que les chances inclinent vers les Graindorge, il se déclare hautement pour les Graindorge; s'il croit entrevoir que le vent tourne aux Simon-

neau, il se rabat vers les Simonneau. Quelle école pour un fonctionnaire qu'une pareille élection ! Elle vaut six chevrons et dix campagnes. Certes^ les bals de Mabile et du Ranelagh sont un foyer de lumières où la jeunesse qui se destine aux fonctions publiques peut s'inspirer des meilleurs modèles ; un homme qui y a figuré avec quelque suite peut prétendre à tout. Cependant, il ne faut pas s'exagérer le mérite de ces institutions. On n'y fait que de l'art pour l'art, de la théorie pure. Une élection, au contraire, c'est la pratique dans l'acception la plus étendue de ce mot ; c'est l'action sur le terrain ; c'est la connaissance des hommes. Octave de Freissac va passer par cette épreuve. Il est appelé à donner la mesure de sa force, et une préfecture de première classe est peutêtre au bout de l'opération. Qu'on y ajoute la rosette rouge, et l'on se fera une idée de l'état d'éréthisme dans lequel se trouve le génie du fonctionnaire. Il est aux écoutes dans tous les salons ; il interroge les maires, les adjoints et jusqu'à ses garçons de bureau pour savoir où en est l'opinion de la ville, pour lui tâter le pouls, comme on dit en langage administratif. En attendant, jaloux de ne rien compromettre, il va des Graindorge au Simonneau et des Simonneau au Graindorge. C'est un rôle pénible ; mais que ne peut un homme sous l'aiguillon du devoir et la perspective de l'avancement !

Ainsi, laissons les événements suivre leurs cours et abandonnons Saint-Sylvain à son effervescence. Tout y est en rumeur, toutes les prétentions s'y mêlent et s'y entre-choquent, Vauxbelles seul se tient à l'écart ; il est à son bonheur et s'est désintéressé des

agitations politiques. Plus de chances pour lui, c'est un homme éteint, fini, anéanti. Aussi pourquoi mécontentait-il les Simonneau et pourquoi ne ménageait-il pas davantage les Graindorge?

Les Graindorge et les Simonneau, voilà nos maîtres aujourd'hui. Inclinons-nous.

fin*

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