‹ Le coq du clocherChapitre 19 sur 21 · LE LOUP-GAROU · texte numérisé non relu

LE LOUP-GAROU

on a vu h quel héroïque moyen la marquise avait eu recours pour s'assurer un peu de repos et laisser sans prétexte les hallucinations du général. Ce

moyen n'avait pas suffi ; Vauxbelles s'était dévoué en vain. A l'âge du vieillard une manie prend aisément les caractères de la démence^, et une fois logée dans le cerveau^ elle y étend de tels germes, que rien au monde ne saurait la détruire. La manie du gentilhomme était désormais de croire qu'un devoir de race l'obligeait à la plus stricte surveillance, et que le moindre relâchement entraînerait une faute capable de souiller son blason. Quoique le bruit du départ de Gélestin fut parvenu à ses oreilles de mille côtés, il s'obstinait à ne voir là-dedans qu'un piège, qu'une embûche. Il jugeait les amoureux et leurs ruses en homme élevé à l'école du dernier siècle et du vainqueur de Mahon. On disait Yauxbelles éloigné; c'était une raison de plus pour le croire aux portes du château. Ainsi raisonnait le vieillard, obéissant aux souvenirs d'une jeunesse orageuse et à l'opinion qu'il s'était faite de la vertu des femmes dans le commerce des marquises de son temps.

La position des hôtes de la Chênaie, au lieu de s'améliorer, empira donc de jour en jour. A mesure que la raison du général s'affaiblissait, il perdait le sentiment des derniers égards dus à des femmes, et jusqu'à cette convenance de formes qui est le titre et la parure du gentilhomme. Rien n'avait été changé dans les consignes ridicules dont il entourait les avenues de la Chênaie : c'était toujours la même détiance et les mêmes rigueurs. Non content de disposer des argus à toutes les portes, le général payait de sa personne et complétait son système par des rondes continuelles; on l'eût dit au sein d'une place assiégée et en face de l'ennemi. Les

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choses allèrent si loin, que la domesticité elle-même ne put se méprendre sur l'état du vieillard.

— Il a un coup sur le timbre, se disait-on dans les offices et dans la loge du garde-champêtre. g Ou bien :

— Notre pauvre maître va se promener dans la lune, chuchottaient 'entre eux les valets quand ils le voyaient s'enfoncer dans le parc avec une vieille arquebuse sur Tépaule.

Le général était notoirement en proie à un dérangement mental et il dépendait de la marquise de se délivrer de ses obsessions : deux femmes ne pouvaient vivre seules avec un fou qui les tenait sous le séquestre. Il y avait à cela plus d'un péril; toute mesure de précaution eût été légitime. La marquise ne se laissa pas dominer par ces motifs; les devoirs de race parlèrent plus haut. Outre les hôtes de la Chênaie, il ne restait en fait de Rochemarne que Jeux douairières fort âgées et qui ne pouvaient être d'aucun secours au vieillard. A moins de confier l'insensé à des valets ou de le mettre en des mains étrangères, il fallait que la marquise et sa fdle en prissent soin. Les deux femmes n'hésitèrent pas; elles se dévouèrent à cette tâche. Elles connaissaient la manie du général ; elles essayèrent de la désarmer, de la réduire en y abondant. Plus que jamais, la Chênaie devint une enceinte inaccessible aux personnes du dehors. Aucune visite, aucune sortie. Un couvent n'est pas plus strictement muré, et jamais recluses ne se résignèrent à leur sort avec une patience plus exemplaire.

Cette abnégation n'amena aucun changement dans

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rétat du général; il se montrait toujours aussi sombre, aussi inquiet. Tantôt il gardait pendant une semaine entière le silence le plus absolu, en se contentant de jeter autour de lui ce regard soupçonneux qui trahit les aliénés. Tantôt cette taciturnité faisait place à de violentes sorties, où les préoccupations privées et les haines politiques occupaient une place égale. Gabrielle et sa mère supportaient héroïquement ces phases d'une affreuse maladie, ces changements d'humeur, ces caprices plus d'une fois blessants pour elles. C'est sous l'influence de l'esprit de parti que le général éprouvait les plus terribles crises, et il lui échappait alors des paroles qu'en des moments lucides il eût regrettées sans doute, et qui prouvaient jusqu'à quel point son cœur était ulcéré. De semblables scènes se renouvelaient souvent sans que la patience de la marquise et de sa fille en fût ébranlée. Rien de plus touchant et déplus délicat que les soins dont elles entouraient le pauvre infirme. On l'avait soumis à une surveillance, mais si lointaine, si indirecte, qu'il ne pouvait en aucune manière la soupçonner. La marquise ne voulait pas que son beau- frère eût un seul instant la conscience de son état. Les valets avaient pour lui le même respect et lui obéissaient comme s'il eût joui de toute sa raison. Il allait et venait librement, donnait des ordres, gardait toutes ses allures de maître du château. Ses manies mêmes ne rencontraient point de contradicteurs; chacun s'y prêtait le plus docilement et le plus sérieusement du monde. La marquise savait à quel point la domesticité est cruelle pour les insensés et à 4luels mauvais traitements sont en butte ceux qu'on

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lui livre sans défense. Elle avait donné à ce sujet les instructions les plus sévères et en surveillait ellemême l'exécution.

Parmi les mesures que l'on avait prises dans Pintérêt du malade^ il en était une que justifiaient des crises assez fréquentes. Afin de prévenir les dangers d'un moment d'exaltation^ on l'avait logé au rez-dechaussée du château^ dans une chambre qui s'ouvrait sur le parc. Un domestique, couché dans une pièce voisine, devait veiller sur lui d'une manière spéciale et prévenir ses moindres désirs. Placé si près de l'insensé, il était difficile qu'aucun de ses mouvements lui échappât, et il se trouvait en mesure d'accourir à son premier cri. Chaque soir, ill'aidait à se mettre au lit, et se retrouvait là, le lendemain, au moment où le général en s'éveillant avait besoin de ses services.

Les choses, ainsi réglées, marchèrent pendant quelque temps sans qu'il fût besoin de recourir à des précautions plus grandes. La folie avait toujours le même caractère; c'était la crainte d'une mésalliance et d'une sorte de trahison de la part des siens. Le malade avait demandé que de nouvelles herses fussent ajoutées aux portes du château : on se prêta à ce désir. Sur ses instances, on garnit également les haies de quelques épieux, cachés dans l'épaisseur du feuillage; on ajouta sur les chaperons des murs de nouveaux tessons de verre et l'on sema les points les plus éloignés du parc de chausse-trappes et de pièges à loups. C'étaient autant de satisfaction que l'on donnait à cet enfant, autant de moyens à laide desquels on cherchait à ramener une raison égarée. Chaque matin le général passait une inspection de ses

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engins de guerre, avec Tespoir d'y trouver son ennemi engagée! à sa merci. Ordinairement legardechampêtre l'accompagnait dans celte tournée, afin que le vieillard ne tombât pas lui même dans un des piègfés tendus à de chimériques malfaiteurs.

Un matin, Guillaume allait commencer sa ronde ordinaire, lorsqu'on frappa à la porte de son logement. 11 ouvrit; c'était un braconnier bien connu de lui et qui plus d'une fois Tavait mis en défaut. Aussi le garde-champêtre Taccueillit-il avec la majesté du fonctionnaire, pendant que l'autre conservait les humbles allures du justiciable.

—G est toi, Pierre? dit le garde.

— Oui, maître Guillaume, répondit le braconnier; excusez si Je vous dérange. Deux mots et je m'en vas,

— Probablement, quelque procès- verbal qu'on t'aura dressé? dit le garde en fronçant le sourcil.

—Non, maître Guillaume, non.

— On te connaît Pierre, on te suit de l'œil. Tu tiens l'affût dans le bois de Mirieu. Heureusement pour toi, ajouta le garde, que c'est hors de nos terres. Aux autres à avoir l'œil à leurs lapins ; mais si tu touches jamais aux miens, Pierre, il pleuvra du papiertimbré.

— Pas de danger, maître Guillaume, répondit le braconnier. Peste il ne fait pas bon se frotter à vous. Vaut mieux vous avoir pour ami, ma fine. Aussi, c'est un avis que je viens vous donner, rien que ça.

— Un avis?

— Oui, maître Guillaume, un bon avis.

— Alors, parle, ajoute le garde, et vivement. On m'attend au château; nous allons battre le parc.

— Tant mieux, dit le braconnier, ça se rencontre

Hen, et cherchez avec soin^ maître Guillaume : à coup sûr, vous y trouverez un loup-garou.

— Un loup-garou ! dit le garde, en riant.

— Oui, un loup-garou, ajouta le braconnier, ou quelque chose qui y ressemble. Ce n'est point une plaisanterie, maître Guillaume. Je Tai vu de mes deux yeux.

— En voilà bien d'un autre, dit le garde; tu Vas vu, dis-tu? Et, qu'as-tu vu?

— Le loup-garou !

— Encore ! dit le garde.

—Ce sera alors ce que vous voudrez, maître Guillaume, poursuivit le braconnier. Je ne veux vous contrarier en rien. Mais, n'empêche qu'à trois reprises différentes je l'ai aperçu sous vos ormes. Ne riez pas, c'est comme je vous l'affirme et réitère. Pas plus tard que cette nuit encore, entre une et deux heures du matin. Vrai comme on me nomme Pierre.

— C'est-à-dire que tu rôdais par là en temps indu, s'écria le garde-champêtre, prenant acte de la déclaration. J'ai presque envie de te dresser un procèsverbal.

— Allons, dit le braconnier, voilà que vous tournez la chose du mauvais côté. Rendez donc des services pour qu'on vous paye de cette monnaie. Il y a de quoi décourager.

•* — Parions que si je vais chez toi, répliqua le garde, j'y trouve des lapins prohibés ? Je te l'ai toujours dit, Pierre, tu monteras sur Téchafaud.

—Assez causé; je connais cet air-là. Je vous ai prévenu qu'il y a un loup-garou sous vos ormes.

ajouta le braconnier; faites-en votre profit. U 6& promène la nuit, mettez-iui la main dessus; ça vaudri mieux que de troubler le pauvre monde dans son petit commerce. Et puiS;, si vous n'êtes pas content, prenez ^ gauche. Le monde est grand.

Le braconnier quitta la place sur ces mots, en y ajoutant un geste d'une énergie peu respectueuse.

—Tu me manques ! s'écria Guilj^ume, attaqué dans sa dignité de fonctionnaire ; c^est bien; je te ferai voir si j'ai le bras long. Je vais dresser un verbal.

L'agent de la force publique se radoucit pourtant, et il ne lui resta plus bientôt que l'impression du fait révélé par le braconnier. Vainement voulut-il s'en défendre; malgré lui, cette pensée le dominait. En parcourant le parc, il examina avec plus d'attention les allées qui, la veille, avaient été ratissées. Quelques vestiges s'y laissaient voir, et précisément vers Tendroit que le braconnier avait désigné. Guillaume ne croyait pas aux loups-garous ; mais, en homme préposé à la répression des délits, il croyait aux criminels et se montrait disposé à en voir partout. La nuit suivante il fit bonne garde, et monta une longue faction à la hauteur du point suspect. Peine inutile ! rien ne vint justifier les révélations du braconnier et le garde se crut dès lors le jouet de ce coupable industriel. C'était évidemment une revanche des procès-verbaux fulminés contre lui. La seule circonstance qui frappa Guillaume, ce fut comme un bruit d'espagnolette, lorsqu'il se trouva vis-à-vis de la pièce qu'occupait le général. Il prêta l'oreille; ce bruit ne fut suivi d'aucun autre; de sorlo au'il regagna son lit avec l'idée qu'il avait été

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dupe crùïîe mystification et bien résolu de ne pas potisseï la complaisance plus loin.

— Vil garnement! s'écriait-il en retrouvant sa couche, il ne sera pas dit que tu auras joué un fonctionnaire de rÉtat. C'est le gouvernement que tu as outragé dans ma personne ; tu auras ton verbal. ^

Cependant, à quelques jours de là, la bonne foi de l)raconnier fut cruellement démontrée. Le valet qui .-oignait le général, en entrant un matin dans sa chambre, fut surpris de ne Ty point trouver. La croisée était toute grande ouverte, et Ton crut d'abord que le malade, levé de meilleure heure que de coutume, avait dirigé sa promenade vers le parc. On chercha dans tous les sens, on appela à haute voix; personne ne répondit. Le garde-champétre luimême exécuta une battue et ne trouva aucun indice. L'alarme fut générale au château. On prévint la marquise, qui descendit avec Gabrielle. On fit de nouvelles recherches. Les deux femmes suivaient les valets, et examinaient les moindres buissons avec une attention inquiète. Ce fut ainsi que Ton arriva devant le saut de loup placé au niveau des allées. S'avançant jusqu'à cette limite, Gabrielle, par une sorte d'instinct, jeta les yeux dans les profondeurs du fossé. A rinstant, on Tentendit pousser un cri de douleur et de surprise. On accourut; c'était le corps inanimé du vieillard, souillé de sang et de vase. Sous l'empire de ses préoccupations habituelles,^souvent il avait dû se lever la nuit afm de satisfaire ses défiances, et celte fois les ténèbres ne lui avaient pas permis de voir que le terrain allait se dérober sous SCS pieds.

Ainsi, une mort imprévue rendait aux dames de îa Chênaie une liberté qu'elles avaient volontairement aliénée, et Gabrielle allait se trouver la seule héritière du nom et de la fortune des Rochemarne.

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