‹ Le coq du clocherChapitre 5 sur 21 · LES AMBITIONS D'ÉVARISTE · texte numérisé non relu

LES AMBITIONS D'ÉVARISTE

Le lendemain du jour où s'accomplit cette entrée triomphale^ Évariste pénétra dans la chambre de Gélestin avec le premier rayon du soleil. Vauxbelles était garçon ; sa porte n'était donc pas défendue par la présence d'une femme. Comme obstacle à des it.vasions matinales^, il n'y avait chez lui qu'un vieux serviteur, le père Joblet, attaché depuis un demisiècle à la maison de Vauxbelles. Joblet avait fait une résistance héroïque et défendu le terrain pied à pied ; mais Évariste n'était pas homme à tenir compte d'une consigne : il passa outre.

Réveillé en sursaut, Célestin jouit d'un singuHer spectacle. Un lévrier^, campé fièrement sur son lit, le tenait comme en arrêt, tandis qu'autour de lui on ouvrait bruyamment les croisées, et que les flots de lumière inondaient l'appartement.

—Qu'y a-t-il? qu'est-ce? dit-il en se mettant sur son séant et cherchant à rappeler ses esprits.

—Ne te trouble pas, répondit Évari-ste. C'est un ami ! Ils sont toujours là, comme dit la romance. 9En même temps, il acheva de relever les psïsiennes, sans égard pour les yeux de Célestin; puis, se retournant du côté de l'alcôve, il aperçut Ariel qui, assis sur son derrière et l'oreille au vent, surveillait

les mouvements du député. Avec son fouet de chasse, Évariste administra une leçon de politesse à l'animal, qui alla £e cacher en hurlant.

— Cela vous apprendra, mon fils, dit paternellement Graindorge, à connaître votre monde ! Se conduire ainsi vis-à-vis d'un député, fi donc! Qu'est-ce que c'est qu'un pareil genre? Vous compromettez votre maître, Ariel.

Pendant que notre héros mettait l'occasion à profit pour achever l'éducation de son chien, Célesîin Vauxbelles avait pu se reconnaître. Le chapitre des corvées commençait; elles tiennent une grande place dans l'existence du député. Un député se doit sans réserve aux importuns : c'est sa fonction, sa destination expresse. Aussi Vauxbelles acceptait-il ce rôle en homme résigné : seulement, il eût volontiers reculé l'ouverture de ses audiences et accordé au sommeil quelques heures de plus. La vigilance d'Évariste le contrariait : cependant il composa son visage et sourit au visiteur comme peut sourire un homme réveillé en sursaut.

— Tu es bien matinal, mon ami! lui dit-il.

Graindorge avait reçu du ciel une de ces organisations impatientes à qui le mouvement est nécessaire. 11 allait et venait dans la chambre de Célustin, louchait à tous les meubles, Louleversait les objets de toilette, et parcourait d'un œil plus distrait que curieux les papiers étalés sur les tables Dans ce rapide inventaire, un briquet chimique lui tomba sous la main; il en fit jaillir du feu, et, allumant son dgare, il vint s'asseoir près du lit oîi Vauxbelles ^<était accoude.

— Célestin, lui dit-il d'un ton sérieux, je broie du noir depuis quelque temps; impossible de fermer rœil. Je tourne à l'ambition, mon cher; j'y tourne que ça m'effraye.

— Bah! répondit le député avec un sentiment visible d'inquiétude, de l'ambition ! et pourquoi ?

— C'est l'âge qui me' vaut cela, j'incline à le croire, poursuivit Évariste. Qu'est-ce qu'il me fallait jusqu'ici? !^''je douzaine de Simonneau à faire damner et cinq ou six petites femmes à rendre heureuses. Voilà tout. Quand j'avais Quiroga entre les jambes et Ariel à mes côtés, un bon havane aux lèvres et Gércntlot à portée de ma cravache, je ne sais pas de roi sur la terre qui fût plus satisfait que moi et plus fier de vivre. Et bien, Célestin, cela ne me suffit plus ; le néant se fait dans mon esprit, j'ai du vague à l'àme.

Ces paroles mélancoliques étaient accompagnées d'immenses bouffées de tabac qu'Évariste exhalait de sa bouche. Un nuage acre et pénétrant s'était formé sur la tête de Célestin et l'enveloppait de tontes parts. Le député toussait, se mouchait, s'essuyait les yeux; mais Graindoige, à qui cette atmosphère était naturelle, ne voyait pas dans ces mouvements une protestation de sens plus délicats que les siens. Il s'était de nouveau levé et recommençait son inspection du mobilier. Dans un coin de la chambre se trouvait une cave, meuble élégant garni de liqueurs fines. Il l'aperçut et se versa un verre de curaçao.

— Oui, mon cher, s'écria-t-il après l'avoir vidé d'un trait, oui, mon bon Célestin, j'ai du vague à l'âme. Explique-moi ça.

— Un moment d'ennui, Évariste; qui n'en a pas dans sa vie? répliqua Yauxbelles, jaloux d'éluder l'attaque.

— Non, mon ami, non, c'est sérieux; je m'y cou» nais. Il s'est fait une révolution dans mon caractère. Je me suis tâté, vois-tu. Il y a quelque chose là. ajouta-t-il en se frappant le front avec un geste impérial.

—Là ? dit Vauxbelles.

— Là! poursuivit Évariste dont la figure respirait l'enthousiasme. Écoute, Célestin, depuis quelque temps je les suis de près, tes hommes d'État. Petite bière, mon cher, petite bière. Si ce n'était pas les journaux, qui sont payés pour enfler leurs mérites, ils tomberaient à plat, ces hommes ; il n'y aurait pas assez de sifflets en France pour leur faire la conduite.

—Évariste ! dit Célestin, en essayant de le rappeler à des appréciations plus modérées.

—Ça me part, vois-tu, continua Graindorge, qu'entraînait le feu du discours. Je ne vois pas un homme dans tout cela, pas un. On vient refaire tous les jours le même discours, ressasser les mêmes phrases; mais un gaillard à éloquence carrée, qui dise les choses comme elles sont, qui traite les gens ils le méritent, il n'y en a point, mon cher, et cel* manque.

— Mais il me semble... dit Vauxbelles.

— Uien, néant, tas de poules mouillées! ajouta Évariste avec véhémence. Parbleu ! je conçois que l'on s'efforce de monter au pouvoir : la place est bonne, à ce qu'on dit, et l'on y a les coudes à l'aise.

soi et les siens; mais quand on veut les choses i] faut les gagner; il faut mettre Tépée au poing, le casque en tête, et marcher à l'escalade. Alors, de deux choses Tune : ou Ton arrive, ou Ton reste sur le carreau. Oh ! si j'étais là ! si j'étais-là ! poursuivit Graindorge avec le geste d'un conquérant ; mais j'ai passé à côté de ma carrière. ^ ^

Cette sortie aurait pu conduire très-loin Évariste

si, au moment où il s'enflammait, le père Jofclet

n'eût doucement et discrètement entr'ouvert la porte.

—Monsieur... dit le vieillard, s'adressant à son

maître.

Ce fut Graindorge qui répondit :

—Qu'est-ce, Joblet? on ne peut donc pas causer tranquillement pendant deux minutes? Renvoyez les importuns : nous ne sommes visibles pour personne.

Après ce congé signifié dans les formes, Evariste s'apprêtait à reprendre son discours ; mais le père Joblet n'obéissait pas à l'ordre qu'il avait reçu.

—Monsieur... disait-il en se tournant toujours du côté de son maître-

—Eh bien, quoi? reprit Graindorge; que signifie cette obstination? Vous n'avez donc pas entendu, Joblet?

—Faites excuse, dit le vieillard, mais c'est que M. le sous-préfet est en bas. 11 demande si Monsieur est visible.

- Yauxbelles comprit que c'était à lui d'intervenir; il ne pouvait pas donner une audience dans son lié au premier fonctionnaire de la ville, et l'admettra, aux détails de son petit lever.

— Joblet, dit-il. tu présenteras mes excuses à M. le sous-préfet et tu lui diras que je ne suis pas en état de le recevoir. J'irai lui présenter mes devoirs dans la journée.

Le père Joblet se retira sur ces mots. Évariste, au moment où le vieillard fermait la porte^ crut devoir ajouter :

— Oui, Joblet, vous présenterez nos excuses au sous-préfet. Fâchés! désespérés du contre-temps; mais liOus irons le voir dans la journée.

Évarisle tenait de nouveau sa victime. Cependant il parut un moment disposé à lui accorder quelque répit. S'approchant de la cave à liqueurS;, il en tira un flacon rempli de marasquin, s'assura, à l'aide d'un flair exercé, de la qualité du liquide^ s'en versa un verre et le dégusta avec la lenteur et la gravité d'un connaisseur. Vauxbelles crut en être quitte; il descendit de son lit et se mit en mesure de faire sa toilette du matin. Déjà il avait pris en main son blaireau et préparé sa mousse savonneuse, quand Évariste l'arrêta :

— Mon cher, lui dit-il, je porte Saint-Sylvain sur les épaules; il faut que tu me tires de là, il le faut.

— Et comment? répondit Vauxbelles, qui cherchait des diversions en donnant le fil à son rasoir.

— Comme tu le voudras, ajouta Évariste, tu as le choix des moyens ; mais il faut que lu me tires de là. Tant que personne ne m'oifusquait ici, tant que j'y étais le maître absolu, je pouvais me contenter de ce rôle. Quoique Saint-Sylvain fut indigne de moi, il m'apparlenait; mais aujourd'hui voici que les Simonneau grandissent, qu'ils veulent marcher mes

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égaux. Des Simonneau ! ajouta-t-il avec Texpression d'un profond dédain. C^est là le comble! une race de procureurs ! un régiment de robes noires ! Et tu veux que je reste un quart d'heure de plus dans cette bicoque? Ah ! Célestin!

— Mon Dieu! je ne prétends rien t'imposer, répliqua Vauxbelles, peu habitué à ce ton de reproche.

— Célestin^ ajouta Évariste avec une certaine émotion^ tu es mon ami, tu ne veux pas me faire manquer ma carrière. Il est un âge où Ton se doit à son pays. J'ai là quelque chose, te dis-je, et tu me verras à l'œuvre. Je ferai peau neuve^, je ferai voir ce que vaut un Graindorge parvenu à toute la maturité de ses idées. Il y a beaucoup à faire en France; c'est un pays de ressources : on ne le connaît pas bien. Les hommes seuls manquent.

— Sans doute, mais où en trouver ? dit Vauxbelles, donnant à son insu dans un piège.

Évariste ne répondit pas sur-le-champ; seulement, un éclair de confiance et d'orgueil passa sur sa physionomie. Choisissant dans la cave à liqueurs un nouveau carafon, il s'humecta d'un verre d'anisette de Bordeaux, et lui rendit, à l'aide d'un claquement de langue, un de ces hommages qui valent tout un discours. Quand il eut payé ce nouveau tribut aux spiritueux de son ami, il passa les mains sur ses moustaches et ajouta ;

■ — Célestin, on a besoin d'hommes, n'est-ce pas? Tu l'avoues, tu en conviens? Eh bien, occupe-toi de me placer un peu haut. Le ciel et Graindorge feront le reste. Dieu protège la France !

— Mais que veux-tu donc ? dit le député fort entrepris. Je ne puis pas te faire ministre.

— J'en conviens! répondit Évariste.

— C'est fort heureux! dit Vauxbelles.

— Il faut vouloir ce qui est possible^ ajouta Villustre Graindorge. Mais, à défaut d'un portefeuille, j'accepterais une recette générale. Cela conduit à tout,

— Une recette générale ! s'écrie Vauxbelles^ épouvanté : y songes-tu?

— Oui^ dit Évariste.

— Ce n'est pas une plaisanterie ?

— Pas le moins du monde. J'ai entendu dire (Jti'on Y sert avantageusement le pays. Or, une idée m'obsède depuis six mois : celle de servir mon pays. On ne me l'ôterait pas de la tête.

— Une recette générale ! mon cher, dit Vauxbelles, d'un ton désespéré ; mais tu ne sais pas ce que c'est! Dès qu'il s'en trouve une de vacante, on se l'arrache. J'aimerais autant que tu me demandasses une principauté.

Cette réponse, empreinte d'un profond accent de conviction, loucha Évariste; il ne voulut pas laisser plus longtemps son ami au régime des choses impossibles.

—Mon cher, lui dit-il, ne t'afflige pas. Tu me dis qu'une recette générale est un morceau dur à obtenir; n'y pensons plus, j'y renonce. Voyons, reprends tes esprits; je ne suis pas ici pour te fatiguer, pour te saturer de fiel, pour t' abreuver d'angoisses. Je suis ton ami, ton Évariste, comme tu es mon Célestin, Entre amis, on est fait pour se comprendre.

—A la bonne heure ! dit Vauxbelles.

—Cherchons donc autre chose, ajouta Graindorge, revenant à la charge avec une imperturbable persévérance. Écoute, Gélestin.

—J'écoute, dit le député, déposant de nouveau le rasoir, comme s'il eût renoncé à achever sa barbe cent fois interrompue.

—Que penses-tu de la diplomatie? dit Évariste.

— De la diplomatie? répondit Gélestin avec un ton qui laissait présager une opinion défavorable.

— On en parle, ajouta Évariste, comme d'une carrière où Ton peut servir avantageusement son pays.

— Elle est bien courue, dit Vauxbelles.

—Je le sais, poursuivit Évariste ; les grandes familles s'y jettent, l'aristocratie y abonde. Gela mirait d'autant mieux, mon cher, que j'ai toujours eu un faible pour les gentilshommes. 11 faut aller où ils vont.

— Sans doute, dit Vauxbelles, que cette demande jetait dans un nouvel embarras.

—Gélestin, mon bon Gélestm, je vais tout te dire, reprit Evariste, se laissant aller à une effusion soudaine. Pousse-moi dans la diplomatie, et je m'allie à une des plus anciennes familles du pays.

— Bah ! s'écria Vauxbelles, que cet aveu frappait d'une nouvelle surprise.

—Oui, mon cher, à des seigneurs de la plus vieille roche, à des gens qui remontent à Philippe-Auguste par les femmes.

— Et leur nom ?

—C'est mon secret, mon cher, tu le sauras quand les choses seront plus avancées.

Ces paroles amenèrent sur le visage de Gélestin Vauxbelles une expression profonde d'inquiétude et

de malaise. On eût dit qu'elles le frappaient au cœur, à Tendroit le plus douloureux et le plus sensible. Il ne s'était pas remis de cette épreuve quand la figure du père Joblet reparut de nouveau dans le clair-obscur de la porte entre-baillée.

~ — Messieurs... dit le vieux serviteur.

— Qu'est-ce encore? répliqua Évariste.

— Une visite, ajouta Joblet, M. Victor Simonneau, le notaire. Il demande instamment à vous voir.

— Victor Simonneau ! dit Vauxbelles.

— Victor Simonneau ! dit Évariste.

L'exclamalion fut simultanée; seulement l'accent différait.

— Nous ne sonmies visibles pour personne, père Joblet, dit Évariste en prenant les airs et la voix d'un maître ; tu peux le dire à Victor Simonneau.

Joblet ne crut pas devoir déférer à cet ordre ; il attendit le dernier mot de son maître.

—Qu'en pense Monsieur? dit-il en insistant et en se tournant vers Vauxbelles.

Gélestin avait une énigme à éclaircir;les derniers mots d'Évariste appelaient un commentaire. Il ne pouvait d'ailleurs mettre en présence les deux chefs des partis qui divisaient Saint-Sylvain ; aussi se décida-t-il promptement, et, se tournant vers le père Joblet ;

—Fais ce que veut Évariste, lui dit-il.

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LE PÈRE JOBLET.

A quelques jours de là^ il n'était bruit dans Saint- Sylvain que d'une aventure où le père Joblet jouait le principal rôle.

Joblet avait un défaut, celui de ne point appartenir à notre siècle. Il formait T un des derniers échantillons d'une race de serviteurs qui se perd comme se sont perdues les premières races de la Genèse. Né dans la maison Vauxbelles, il y restait debout comme un débris de trois générations, aussi bien conservé, aussi curieux à voir que les meubles confiés à sa sollicitude.

C'était malgré lui, et à son corps défendant, que Joblet avait cédé à l'invasion des mots révolutionnaires. Tant qu'il le put, il protesta et ne se résigna que devant des ordres formels. Encore prenait-il en secret sa revanche avec une persévérance digne d'un meilleur sort. Plus d'une fois la cour royale devint dans sa bouche le parlement, et l'arrondissement une sénéchaussée. Dans ces moments d'abandon, les juges de paix étaient des baillis, le maire un prévôt des marchands, le procureur du roi '"a lieutenant criminel Sept régimes avaient pu se succéder, deux trônes s'engloutir et le sol changer de maîtres, sajjs que Joblet y vît un motif suffisant pour déroger à ses habitudes et s'imposer d'autres manières de voir. Ot>

Y eut dit encore attaché au service du président Vauxbelles^ aïeul de Célestin.

Nulle part cette fidélité au passé n'éclatait mieux que dans le costume. Là Joblet retrouvait toute sa liberté, et il en usait pour ne faire aucun sacrifice aux étoffes et aux coupes du jour. Il fallait le voir, dans les grandes occasions, avec son habit tabac d'Espagne à boutons d'acier, et son gilet en demi -brocart, que lui avait donné la présidente à l'époque du mariage de Louis XVL Comme il était fier là-dessous, digne^ satisfait de lui et pénétré de son importance! Si l'on y ajoute la culotte en bombasine^ les bas chinés , les souliers à boudes d'argent et la cravate blanche roulée en tortillon autour du cou, on n'aura encore qu'une idée incomplète de l'ensemble de Joblet dans les jours d'apparat. Ce qui l'achevait, c'était un œil de poudre et la queue en salsifis. Dieu sait ce qu'il en avait coûté au vieux serviteur pour conserver intact ce dernier ornement et lui faire traverser des périodes orageuses. Cette queue avait résisté à tout, aux menaces des clubs et aux prières de Célestin ; elle avait bravé les complots des vauriens du pays, les railleries des passants, les risées des jeunes filles. Aussi Joblet y tenait-il en raison même des ennuis dont elle était cause et des efforts qu'il fallait faire pour la défendre, îl était né, d'ailleurs, de cette vie commune, si longiHi et S' intime, une harmonie qu'ion n'eût pu rompre sans enlever au "'isace de Joblet une partie de son caractère et le priver de l'une de ses grâces. Rien de plus pittoresque et de plus aimable que cette quene en salsifis où venaient se réfléchir toutes les sensations de celui qui la portait : sémîHante quand il

était gai^ calme quand il était calme^ mélancolique m besoin^ lorsque Joblet se trouvait en proie à quel- ■^ue souci.

Dans cette direction d'idées et de goûts, on comprend de quel œil le vieux serviteur avait dû envisager la fortune de son maître. C'était plus que de la froideur : la répugnance s'en mêlait. A la rigueur, et s'il se fût agi d'un mandat aux États généraux, en vertu des pouvoirs du bailliage, cette prévention aurait pu se tempérer, s'adoucir ; mais notre siècle avait tout emporté du passé, jusqu'aux mots dont il s'arma comme d'une dernière ressource. Joblet restait dès lors en présence d'un régime constitutionnel, d'une chambre, d'un député, c'est-à-dire de choses quil ne pouvait ni ne voulait comprendre. Non pas que son zèle pour la personne de son maître en fût atteint, que son dévouement fût moindre, son affection attiédie; nullement. Célestin était un Vauxbelles, le petit-fils du président; cela suffisait. Joblet avait concentré sur ce nom toute la puissance de ses aifections ; il s'y attachait comme au seul débris échappé aux tempêtes révolutionnaires. Seulement, en vrai casuiste, il distinguait la personne des quahtés, et n'accueillait qu'avec des gémissements les grandeurs improvisées du nouveau régime. De là, dans ce cœur combattu, une lutte entre ses sentiments et ses convictions, un tourment caché, une de ces plaies secrètes qui répandent de l'ombre sur les plus beaux jours et du fiel sur toutes les joies.

Le ciel voulait que ces temps d'épreuve fussent courts; sans cela le vieux serviteur n'y eût pas réasté. Les travaux parlementaires retenaient Vaux-

belles à Paris durant une grande partie de Tannée, et sa promotion dans Tordre judiciaire allait Tattacher à une autre résidence;, au moins pour la forme et pendant ojielques mois : Saint-Sylvain n'était plus, dans une existence aussi partagée, qu'un piedà-terre électoral, un lieu de passage où Tappelaient de loin en loin des intérêts de famille ou des considérations d'influence. En tout autre temps, Joblet restait seul dans la maison des Vauxbelles, triste comme une âme en peine, recueilli comme un gardien de tombeaux. Son temps se passait à empêcher que rien autour de lui ne se ressentit des insultes du temps, ni les meubles, ni les dorures, ni les portraits de quatre générations. Dieu sait avec quel courage le vieux serviteur avait lutté, pendant plus d'un demisiècle, contre Tinvasion de la poussière et les atteintes de l'humidité, et quel zèle il avait déployé pour maintenir dans tout son éclat le pastel qui représentait madame la présidente.

Lorsque le dernier des Vauxbelles se trouvait de passage à Saint-Sylvain, le vieillard reportait sur un être vivant ce culte des objets inanimés. Joblet veillait alors sur Célestin avec une sollicitude infatigable; il le prenait sous sa garde, allait au-devant de ses besoins et s'emparait pour ainsi dire de sa personne. Qu'à Paris, le député eût d'autres serviteurs, Joblet s'y résignait; à Saint-Sylvain il ne soutirait point de partage. Aucun valet n'avait franchi le seuil de la maison ; tout au plus acceptait-il à litre d'auxiliaire, une femme du pays chargée du gros de la besogne. Cet excès de zèle pesait souvent à Célestin; il ne s'y soumettait que par égard pour Tâge du vieillard. Il

Comprenait que le pauvre Joblet ne tenait plus à la vie que par ce côté^ et il se fût fait un scrupule de rien enlever à cette douce et dernière illusion. ^ Cependant il en résultait pour lui une servitude de toutes les heures, de tous les instants. II ne pouvait rien faire que Joblet ne le sût et n'y intervînt. Ainsi le secret de ses courses nocturnes avait été confié à la discrétion du vieux serviteur. Cette discrétion était à répreuve, et sous ce rapport Vauxbelles n'avait rien à craindre. Sur un point seulement Joblet pouvait s'oublier, celui d'un excès de zèle. Déjà son maître s'était vu contraint de lui adresser quelques remontrances ; la leçon n'avait pas suffi. Chaque fois que Vauxbelles se mettait en route pour l'une de ses expéditions, Joblet croyait de son devoir de veiller et de l'attendre. Célestin eut beau prier, ordonner, exiger, il ne put rien obtenir de ce côté. Joblet promettait bien de s'aller coucher ; mais aussitôt que son maître s'était éloigné, il se relevait et passait ainsi de longues nuits en proie aux tourments de l'attente et à cette tristesse qu'engendrent le silence et les ténèbres. Dans ces heures fiévreuses, l'imagination du vieux serviteur se donnait carrière et se créait des fantômes que le retour de Vauxbelles parvenait seul à dissiper. Aussi, du plus loin que retentît le sabot du cheval, était-on sûr de voir accourir Joblet; et quand son maître le grondait de nouveau et lui reprochait de ne pas tenir compte de ses ordres :

«»— Bah, disait le vieillard, c'est pour ma santé. Monsieur Célestin ; n'y prenez donc pas garde ; à notre âge, on dort si peu !

Une nuit^ Vauxbelles venait de s^éloigner^ malgré les prières de Jobiet. Le ciel était orageux, Tair brûlant et chargé d'électricité : des éclairs traversaient de loin en loin l'horizon; la brise était lourde, inégale, capricieuse. Tout présageait un orage, et, debout sur une terrasse qui dominait la campagne, le père Jobiet en suivait d'un œil inquiet les progrès et les symptômes.

— Eh bien, qu'avais-je dit? s'écria-t-il. Il n'a pas voulu me croire ! Avant une demi-heure, il y aura du tapage là-haut ! Ah ! M. Célestin, M. Célestin, que vous êtes donc terrible avec vos amours 1 Par un temps comme celui-là, quelle folie !

Pour en venir à ce reproche, il fallait que l'anxiété fût bien bien vive dans le cœur du vieillard et qu'il s'y formât un orage pareil à celui dont la campagne était menacée. Cependant il rentra et attendit avec une résignation muette. Une heure ne s'était pas écoulée que le ciel ouvrit ses écluses ; la pluie tombait par torrents et la foudre y mêlait ses éclats. On eût dit une convulsion de la nature. Jobiet contemplait ce spectacle d'un œil consterné; des soupirs profonds s'échappaient de sa poitrine.

— C'est la fm du monde! se disait-il. Jamais il s'est tombé autant d'eau à Saint-Sylvain ! Et penser que M. Célestin est aux champs 1

Une seule perspective soutenait encore le vieillard, c'est que la violence de l'orage en abrégerait la durée. Une heure, deux heures se passèrent sans que rien justifiât cet espoir. Les éclairs sillonnaient toujours l'espace, la foudre semblait redoubler, des cataractes descendaient encore du haut des nues.

— Jésus Dieu! disait Joblet, comment fera-t-il pour revenir par ce temps^ et vêtu comme il l'est ? un bouracan^ une pelure d'oignon ! Il y a de quoi prendre tous les rhumatismes du monde !

Dès que cette idée fut entrée dans la cervelle de Joblet, elle ne le quitta plus. 11 lui sembla qu'il allait être responsable des douleurs articulaires que cet orage tenait en suspens sur son maître, et, à tout prix, il résolut d'aviser. Dans la garde-robe apportée de Paris, le vieux serviteur avait remarqué un manteau confectionné avec l'une de ces étoffes que les tailleurs déclarent imperméables. C'est sur ce vêtement que Joblet jeta les yeux. Malgré le temps, malgré la pluie battante, il résolut d'aller au-devant de Célestin et de lui porter cette enveloppe, qui seule pouvait le défendre contre les éléments déchaînés. Il savait où se dirigeaient ses courses et que la Chênaie en était le but.

A peine Joblet eut-il arrêté ce dessein, qu'il s'empressa de le mettre à exécution. Peu lui importaient les reproches de Vauxbelles, les rigueurs de l'orage l'inquiétaient moins encore. Chez lui, le sentiment du devoir l'emportait sur toute autre considération. Volontiers il se fût sacrifié pour épargner à Célestin un avenir de sciatiques. Il se mit donc en route, armé d'un parapluie qui le défendait mal contre de violentes ondées, et muni du précieux manteau, imperméable par destination.

Deux chemins conduisent à la Chênaie : l'un est la route royale, l'autre un large sentier qui côtoie l'Argentine. Le premier est plus beau, le second plus couït. Célestin prenait ordinairement ce dernier; ce

fut aussi celui que choisit Joblet. Il calculait que de cette façon il ne manquerait pas son maître, soit qu'il le rejoignît en chemin, soit qu'il arrivât à la Chênaie avant qu'il en fût parti.

Pendant la première moitié du trajet le vieillard ne rencontra aucun obstacle. Cependant, sur divers points l'Argentine ne coulait pas dans son lit ordinaire, et par intervalles la berge était envahie. Près de Saint-Sylvain, le niveau du sentier domine de l)eaucoup celui de la rivière, et le débordement n'arrivait pas jusqu'à la chaussée; mais en se rapprochant de la Chênaie, Joblet se vit tout à coup en face d'un lac qui couvrait une partie de la vallée. Que faire? Retourner vers la ville sans avoir accompli sa mission? Une telle pensée était indigne de Joblet : il ne s'y arrêta pas. S'engager hardiment au milieu des eaux et s'y frayer un passage fut l'affaire d'un instant. Son dévouement le soutenait; son zèle s'exaltait en raison des difficultés, des périls même. Il se sentait une force qu'il n'avait jamais eue, et comme un retour de jeunesse que lui donnait l'instinct du devoir. Grâce à cet élan, il arriva en peu de minutes à sa destination.

Tout était muet autour de la Chênaie; les por-tes se trouvaient fermées, et, en examinant le château, Joblet n'y surprit aucun indice de mouvement. S'armant de patience, il se mit à l'abri de la porte et attendit. Une demi-heure s'écoula de la sorte; point de bruit, rien qui pût le mettre sur la voie. Le vieillard quitta alors son refuge pour aller à la découverte. La pluie avait molli; l'horizon semblait se décharger; le vent se calmait par degrés. Joblet

examina les lieux avec plus de soin. Autour du côdteftu régnait une charmille qui lui servait d'enceinte et de clôture; le vieillard s^'y engagea avec précaution, en cherchant à la pénétrer par quelque point. Il venait même d'y réussir quand il entendit retentir à ses oreilles des pas précipités et presque au même instant ces mots^ sortis d'une poitrine de' stentor :

—Halte-là !

Joblet se retourna; une main vigoureuse s'appesantit sur son collet, et le contint avec énergie.

— Ah! coquin, dit la voix, je vous y prends.

Quoique rassuré par le témoignage de sa conscience, le vieillard ne put s'affranchir d'un sentiment de crainte. La situation dans laquelle il était surpris pouvait faire peser sur lui les soupçons les plus graves: il avait les dehors et la pose d'un grand criminel. Forcer la clôture d'un parc à trois heures après minuit ne pouvait être le fait d'une âme innocente, et il était permis de se laisser aller à un certain trouble, en présence du garde champêtre qui constatait ce flagrant délit et cette atteinte formelle au droit de propriété. Aussi Joblet ne trouvait-il pas un seul mot pour se défendre. D'ailleurs, comment aurait-il pu expliquer cette promenade nocturne? Dire la vérité, c'était compromettre Célestin, et le vieux serviteur eût plutôt souffert mille morts. Il se laissa donc emmener par l'agent de la force publique, en courbant la tête sous le poids de la fatalité.

— Farceur, disait le garde champêtre, tu voulais tâter des fruits du château? C'est donc toi qu'as dé-

valise les espaliers la semaine passée? Je te tiens enfin î Ça n'est point malheureux ! Tu m'as donne ass^/ de tourments.

Sous le coup de ces accusations répétées, ,5ol)itî sentait son cœur se fondre d^amertume; des lamies lui vinrent aux yeux.

— Moi entre les mains de la maréchaussée, pensait-il en lui-même, comme un scélérat, comme un vil malfaiteur ! Que dirait monsieur le président s'il vivait encore !

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