LES GUELFES ET LES GIBELINS
La guerre intestine dont Saint-Sylvain était menacé couvait depuis longtemps dans les esprits, comme la foudre dans les flancs des nues. Bien des signes en avaient trahi rapproche et dénoncé les progrès. On se sentait à la veille de l'un de ces événements qui changent le sort des empires, de l'une de ces convulsions qui ébranlent un pays jusque dans ses fondements, i^insi devait être l'Angleterre au moment où éclata la lutte des deux Roses; l'Italie, quand elle se partagea entre les Guelfes et ld8 Gibelins. *
La nomination de Gélestin Vauxbelles, au moment où il se mit pour la première fois sur les rangs, avait été une sorte de surprise. L'arrondissement était pris au dépourvu, il n'eut pas le temps de se reconnaître. L'audace d'Evariste fit merveille dans un pareil moment ; agissant lorsque personne n'agissait^ il eut toutes les gloires de la campagne et tous les honneurs du résultat. C'était l'heure oii notre héros arrivait de Paris avec ses prestiges et tournait les têtes de la jeunesse du lieu. Il avait la vogue; son candidat l'eut aussi. Évariste ne s'en tint pas là; il parcourut les environs et se montra bon prince visà-vis des fermiers, s'inonda de piquette sans froncer le sourcil;, parla des avoines en connaisseur, des sainfoins, des trèfles, des luzernes, comme un ami de la nature, et réalisa à peu de frais la conquête de tous ces braves gens. Dès lors l'élection changea de caractère, elle devint une espèce d'acclamation. Gélestin Vauxbelles fut porté sur le pavois parlementaire.
Une fois élu, il lui était impossible de méconnaître la main qui l'avait élevé. Il était l'œuvre d'Évariste, rien de plus; Évariste pouvait le briser comme il l'avait créé. Ce sentiment pesa sur la carrière de Vauxbelles ; il s'habitua à envisager toutes les questions au point de vue d'Évariste. Eût-il voulu secouer o.ette chaîne, se dérober à cet asservissement, que son protecteur l'eût rappelé sans pitié aux circonslances de son origine. De là un renversement de rôles : Graindorge dominant la pohtique de Gélestin, Gélestin faisant, à Paris et à Saint-Sylvain, les affaires de Graindorge.
Pour justifier ces procédés^ Évariste s'était créé une théorie qu'il poussait jusqu'à l'abus. Tl posait en principe que^ dans l'intérêt de Vauxbelles, on ne pouvait donner trop d'importance aux Graindorge. L'idée ne manquait pas d'originalité; elle mettait d'un seul côté les bénéfices de la position et l'auréole du désintéressement. Ainsi^ pour que Célestin fût député à toujours, il fallait que les Graindorge remplissent Saint-Sylvain du bruit de leur nom et de leur pouvoir; aucune influence ne devait subsister près de celle-ci. C'était un soleil jaloux qui excluait tous les astres secondaires.
On devine ce qu'avait pu faire Vauxbelles sous le feu de ces beaux systèmes. Au fond, c'était un cœur honnête et qui, avec plus de liberté, aurait suivi un meilleur chemin. Le bien y dominait : il en avait la volonté, mais non la force. Le point de départ était d'ailleurs mauvais. Célestin ne se faisait aucune illusion sur ses titres : il sentait qu'il n'était pas arrivé par son mérite, et que le motif de ce choix se trouvait en dehors de lui. Gomment lutter? Où trouver un appui? Il ne l'essaya même pas et se laissa entraîner aux nécessités de son rôle. Arrivé à Paris, l'exemple acheva de le rassurer; il prit du courage en regardant autour de lui et ouvrit hardiment une agence à l'usage des Graindorge.
; En tête du programme d'Évariste figurait la tâche d'assurer la prépondérance électorale de h famille du meunier. Si, dans la première campagn«>', le hasard avait beaucoup fait, il s'agissait cette fois d'en maîtriser les chances. La fortune a des retours contre lesquels ^e génie d'Évariste voulait se mettre en
garde. Sans doute^ quel que fut le caractère des listes, riiifluence des Graindorge avait une certaine valeur. Ils étaient propriétaires, industriels, spéculateurs; ils tenaient à Tagriculture par le froment, au commerce par la farine; ils s'occupaient en grand de rélève du cbevfl, encombraient le marché de leurs fourrages, prêtaient de Targent aux cultivateurs nécessiteux, étendaient enfin sur toute la contrée le réseau de leurs affaires. Activité, richesse, esprit d'entreprise, réputation de probité, c'était plus qu'il n'en fallait pour maintenir leur crédit et assurer leur ascendant en tout état de cause.
Évariste désirait mieux que cela; il voulait régner sans partage. Parmi les membres de la municipalité de Saint-Sylvain se trouvaient des hommes qui n'étaient pas dévoués sans réserve à la dynastie des Graindorge. Il travailla à les éliminer et parvint à composer le plus pur des conseils sous les ordres du plus solide des édiles. Cet édile était son père; quant aux conseillers, c'était la fleur de leurs créatures, les âmes damnées de la famille. Dès lors rien ne se fit à Saint-Sylvain que sous le bon plaisir de cette maison. Elle tenait la sous-préfecture en échec et souvent lui dictait la loi par l'intermédiaire du député. Quiconque résistait ouvertement était brisé. Il faut dire que les Graindorge faisaient rarement de tels exemples. Au fond c'étaient de bonnes gens, parvenus à l'empire sans trop d'efforts, en usant sans trop de souci, ayant su, au milieu de leurs travers, se défendre du pire de tous, l'insolence des parvenus; humains, charitables, accessibles aux malheureux, et tendant volontiers la main à ceux qui.se trouvaient
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encore dans le rang d'où ils étaient sortis. En fait de dictature, Saint-Sylvain pom ait tomber plus niai et rencontrer de plus mauvais maîtres.
A peine investie de ses pouvoirs,- cette municipalité s'empressa d'enrichir les listes électorales de tous les Graindorge négligés jusqu'alors. Il en sortait de tous les coins de Tarrondissement; c'était une puUulation effrayante. Évariste ne pouvait croire à une telle parenté, qui montait à vue d'œil comme le flux de la mer. On savait les Graindorge en crédit; tout le monde voulait en être. Autant l'ék^cteur s'efface et dissimule ses droits.quand il s'agit de figurer, sur le banc des jurés, aux audiences criminelles du ressort, autant il se montre et additionne jusqu'au dernier centime d'impôt, quand il est question de mettre la main au gâteau des faveurs et prendre une part à la curée générale. En un tour de main, on compta vingt Graindorge de plus sur les listes électorales : les Graindorge-Maréchal , les Graindorge-Martin, les Graindorge-Michel, les Graindorge- Calemard, les Graindorge-Louchon, les Graindorge- Corniquet, et une suite d'autres qui étaient aux Graindorge sans en porter le nom. Ce fut l'apogée de la fortune de cette famille et l'instant le plus lumineux de l'étoile d'Évariste. Il ne pouvait traverser l'arrondissement sans y être l'objet d'un hommage universel et recueillir sur ses pas de longs murmures d'admiration ou de sympathie.
Tout succès arrivé à ce point ne peut que décroître : des jalousies ardentes le minent au pied^ et au moment où on croit l'avoir bien consolidé, il s'écroule. C'est ce qui arriva aux Graindorge.
Quelques efforts qu'ils eussent faits pour cela, ils n'avaient pu entamer la magistrature par aucun côté. La magistrature, de temps immémorial, était Fapaiiage des Simonneau. L'un d'eux était le notaire le plus* ccupé du ressort, un autre présidait le tribunal de Saint-Sylvain, d'autres siégeaient sur les fauteuils de juges, d'autres enfin y exerçaient comme avoués ou avocats. Parmi les Graindorge, il ne se trouvait pas un seul homme de robe; Évariste n'avait pu franchir le seuil de la profession. Aussi la magistrature de Saint-Sylvain ne relevait-elle que de sa propre initiative et se refusait-elle à entrer dans le cercle d'influence où Evariste avait peu à peu attiré le reste de l'arrondissement. C'était comme une ombre jetée sur son triomphe, et cette ombre menaçait de s'étendre. Le premier résultat d'un pareil schisme avait été de donner aux mécontents un point d'appui et de préparer les éléments d'une levée de boucliers.
Les Simonneau se tinrent d'abord sur la réserve; ils ne s'enhardirent que lorsqu'ils eurent vu à quelle exploitation régulière Saint-Sylvain était livré. Sans être plus scrupuleux que les Graindorge, les Simonneau y apportaient plus de discrétion et voulaient au moins sauver les apparences. Cependant, lorsqu'ils virent la manne des faveurs pleuvoir sans relâche sur le camp ennemi et la disette en matière de rubans et de promotions dévaster le leur, ils se décidèrenr à lever le masque et à entrer résolument en ligne. ^Ce fut le notaire qui fut nommé chef de la croisade; on le savait ardent, ferme, opiniâtre; on lai remit la conduite des hostilités.
Pour les mener avec fruit, il fallait se placer sur te
terrain où les Graindorge avaient retranché leurs forces. La race des Simonneau n'était ni moins ancienne ni moins nombreuse que celle de leurs antagonistes- Si elle ne comptait pas autant de membres dans l'industrie et le commerce, elle touchait f par le notariat, à toutes les professions, et par l'administration de la justice, à toutes les classes. Moins favorisée du côté de la richesse, elle prenait sa revanche du côté de la considération. Il ne s'agissait donc que de faire un appel à tous ceux qui, de près ou de loin, tenaient à cette famille, à ces clients directs ouândirects; puis, quand le dénombrement serait achevé, d'amener tout ce monde en bon ordre vers les listes électorales et d'en obtenir l'inscription. Au besoin, et s'il y avait résistance, on userait de toutes les voies légales, et pour cette opération les clercs ne devaient pas manquer.
Ce plan de campagne fut exécuté à la lettre et avec une infatigable persévérance. Victor Simonneau convoqua le ban et l'arrière-ban de sa tribu, vérifia les cotes des contributions, chercha partout des recrues et en trouva. On vit figurer alors sur les listes électorales des noms qui s'en étaient tenus constamment éloignés ; des Simonneau-Coquillard , des Simonneau-Michu, des Simonneau-Leclerc, des Simonneau- Touchard, des Simonneau-Fenouille, des Simonneau- (]adirhon.3,qui peu à peu faisaient nombre, et se mettaient en équilibre avec la légioi) des Graindorge. Chaque année le Ilot grossissait, et, pour aider au n,ouvement, le notaire alla jusqu'à emprunter quelques électeurs aux arrondissements voisins, à l'aide de transferis de domicile. Les Graindorge essayaient
bien de lutter ; mais leur effort était fait, ils avaient épuisé leur chance. Parfois même les Simoniieau allaient plus loin : ils exécutaient des trouées dans le camp ennemi en attaquant des inscriptions mal justifiées^et conduisant devant la cour royale des électeurs dont les titres leur semblaient suspects. Dans ces escarmouches, plus d'un Graindorge resta sur le champ de bataille, tant les Simonneau étaient passés maîtres en subtilités et experts en procédure. 3^
Ce duel se prolongea pendant trois ans, sans que les Simonneau eussent démasqué leurs prétentions. Leurs coups visaient plus haut que les Graindorge ; ils voulaient amener Gélestin à composition : c'était une lutte d'influence. Aussi y avait-il des deux parts accord tacite pour respecter le député ; Vauxbelles semblait désintéressé dans ce conflit et entièrement hors de cause. Seulement lorsque, après s'être comptés, les Simonneau se furent reconnus en force, ils prirent le langage d'hommes qui se sentent sur un meilleur terrain. Sans être maîtres de l'élection, ils pouvaient en balancer les chances; c'était beaucoup, c'était tout pour eux. Dès lors il fallait user d'une autre justice disiributive envers les deux partis qui divisaient Saint-Sylvain, et renoncer à ces [)rocédés exclusifs qui avaient si longtemps ulcéré les cœurs des vaincus. Évariste étaiî battu en pleine brèche : la dictature lui échappait,
t Gélestin Vauxbelles fut obligé de subir cette situation nouvelle : il n'avait qu'un maître naguère, alor^ il en eut deux. Sa tactique consista à les opposer l'un à À'autre, les Simonneau aux Graindorge, les Graindorge aux Simonneau. Partagé^ le joug était
moins pesant; mais des embarras sans nombre le rendaient plus pénible. Évariste n'était plus aussi absolu; mais il était inquiet, ombrageux; de son côté, Victor Simonneau se montrait insatiable. Il y avait, d'une part, une ancienne situation à maintenir, de l'autre, une nouvelle position à prendre. Célestin en fut quitte pour avoir deux agences. Tune à l'usage des Graindorge, l'autre à l'usage des Simonneau. 11 devint le solliciteur le plus infatigable de la chambre, lassant les bureaux, mettant un prix à chacun de ses suffrages. Tout ce qu'il y avait dans sa nature de réservé, de discret, d'honnête, fit place à une ardeur démesurée d'honneurs et d'avancement qui réagit des autres sur lui-même, et lui fit désirer pour son compte des promotions qui firent scandale. Jamais on n'avait vu marcher à plus grands pas dans la carrière de la magistrature et arriver d'un bond plus imprévu jusqu'aux postes les plus élevés.
Cependant, malgré cette diversion, Célestin Vauxlîelles n'en restait pas moins en face de grandes difficultés. Les sessions se succédaient; la législature allait toucher à son terme. Pourrait-il jusqu'au dernier moment tenir ralliés dans sa main deux partis envieux l'un de l'autre? C'était une entreprise difficile à conduire, et il fallait une grande prudence pour n'y pas échouer. Les premiers mots qu'il avait entendus lui prouvaient qu'une rupture était imminente, et que Saint-Sylvain allait servir de théâtre à une autre guerre des Guelfes et des Gibelins, à une autre querelle des deux Roses.
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