UN BANQUET
A la suite de ce petit événement, Célestin Vauxbelles se vit astreint à plus de réserve; il s'observa, se contint et déjoua le système de surveillance qui s'organisait autour de lui. Les devoirs d'État ne lui laissaient d'ailleurs que peu d'heures disponibles ; il appartenait, en député consciencieux, aux servitudes et aux ennuis de la représentation. Si les grandeurs ont quelques profits, elles ont aussi des charges : c'est un cortège obligé et indivisible. Qui accepte les uns, subit les autres; l'équilibre se rétablit ainsi au profit de la morale, et la Providence se trouve justifiée.
Au nombre des fléaux qu'engendrent ces existences en relief, il en est deux toujours prêts à sévir : ce sont les importu'nités particulières et les exhibitions publiques. Le député de Saint-Sylvain en était la proie. En vain aurait-il voulu disposer de luimême, on ne lui en laissait point le loisir. Dès le matin sa porte était assiégée ; les heures d'audience empiétaient sur les heures du sommeil. Les repas même n'étaient pas respectés; quelles que fussent les résistances de Jobiet , il se trouvait à point nommé un de ces amis indiscrets qui tiennent à honneur de forcer toutes les consignes. Cclestin avait
alors près de lui un témoin qui faisait involontairem^înt l'analyse de son menu, et pouvait rendre compte à la ville de Tétat de son appétit. Saint- Sylvain savait de quel vin il avait bu, de quel gibier il avait mangé, et ainsi se réalisait pour Yauxbelles le vœu de cet ancien qui désirait une maison de verre.
Cependant, quelque odieux qu'il fût, cet esclavage lui pesait moins que celui des exhibitions publiques. Célestin n'était point un aigle, mais il avait en" lui des facultés délicates qui n'auraient demandé , pour éclore, qu'un peu de calme et de recueillement, n étudiait volontiers; il choisissait; il avait le goût difficile, l'esprit hésitant, toutes qualités qui excluent l'improvisation. Ennemi des banalités, il ne comprenait pas la fortune des orateurs qui les relèvent par la hardiesse du débit et l'éclat de l'organe. Dans cette disposition, on conçoit qu'il ne dut pas envisager sans crainte la nécessité de parler en public. C'était l'un des tourments de sa vie, celui qui y répandait le plus d'amertume. A deux ou trois reprises il avait essayé de rompre le charme jeté sur ses facultés: chacune de ses expériences avait tourné contre lui ; il en était sorti terrassé, mourant, anéanti. En face de cet auditoire imposant, agrandi par une publicité sans limites, il ressentit un vertige impossible à vaincre. Ses idées se troublèrent ; sa langue ne le servit plus; à peine trouva-t-il quelques mots sans suite, des phrases vides prononcées d'une voix tremblante. Jamais essai ne fut plus malheureux, échec plus complet.
Depuis lors, Célestin Vauxbelles voyait à chaque instant se dresser devant lui le spectre de l'impro-
visation. L'idée qu'il pouvait être appelé de nouveau à faire ses preuves, à s'exécuter devant témoins, lui causait des frissons involontaires. Sans doute il s'était promis de ne plus affronter le grand théâtre parlementaire, de renoncer à cette scène où avait eu lieu son triste début; mais qui le garantissait contre les pièges sans nombre dont Texistence est semée , contre les députations inattendues, les passages officiels, les réceptions extraordinaires et tout ce qui porte dans ses flancs la menace d'une improvisation ? La vie d'un député est une succession d'embûches pour qui n'a pas la parole prompte, le mot toujours prêt, la phrase à volonté. Il faut se faire un arsenal de harangues disponibles pour les cas prévus et imprévus; c'est l'arme et la parure du temps. Tout fmissait jadis par des chansons, tout finit aujourd'hui par des harangues.
Une circonstance venait réveiller les terreurs de Vauxbelles. La reconnaissance de l'arrondissement le menaçait d'un banquet par souscription. Dès le lendemain de son arrivée, cette idée avait été émise, et depuis lors elle avait fait du ravage dans les esprits. Déjà le nombre des convives s'élevait à cinquante, ce qui portait la démonstration publique à un nombre inouï jusqu'alors et fournissait un témoignage irrécusable de la popularité du député. Il faut dire que; tous les partis s'étaient donné rendez-^ ous à ce banquet comme sur un terrain neutre. Les Simonneau avaient souscrit aussi bien que les Graindorge; la magistrature y figurait près de la nmnicipalité. C'était une de ces occasions solennelles où les passions abdiquent, où les nuances s'eliacent pour faire plaf.e
à un concert harmonieux et à une touchante unanimité. Certes^ avecpUis defacihté oratoire, Yauxbelles y aurait vu un puissant moyen d'influence et regardé ce jour comme un des plus beaux de sa vie. Il n'y vit que ia perspective d'une improvisation : cette idée empoisonnait tout à ses yeux.
Bientôt ce banquet devint la grande affaire du jour. Il arriva des adhésions de tous les points de l'arrondissement; c'était à qui s'inscrirait sur les listes. Saint-Sylvain ne renfermait pas de salle assez vaste pour contenir tant de monde; il fallut mettre en réquisition le café de Gérenflot, et convertir une partie du jardin en un vaste réfectoire. On disposa dans ce local une table oblongue que devaient éclairer les quinquets de l'établissement rangés et suspendus sur une ligne. Des guirlandes de feuillage serpentaient autour des toiles et leur servaient de franges naturelles, tandis que deux transparents en papier huilé terminaient la perspective et laissaient voir cette légende, faite pour aller au cœur : « Vive notre député ! » Pourquoi Vauxbelles n'était-il pas dans une disposition d'esprit à jouir de tant d'hommages î
Grâce à la protection d'Évariste, Gérenflot avait été chargé de la direction et de l'ordonnance du repas. Soixante-dix souscripteurs figuraient sur les listes. A cinq francs par tête, c'était trois cent cinquante francs. Saint-Sylvain traitait son hôte sur unpied royal : trois cent cinquante francs consacrés à une consommation de vivres constituaient pour le pays une dépense sans précédents, une de ces fastueuses exceptions qui laissent une date dans l'histoire, coffîme le dîner de TrimalcionetlefestindeBalthasar.
Gérenflot connaissait Saint-Sylvain; il nMgnorait pas à quels convives il avait affaire. Aussi prodigua-t-il les aloyaux homériques, les entrecôtes digiîes de la table d'Eumée. Des chevreuils presque entiers, des cordons de lapereaux, des guirlandes de perdrix vinrent garnir les offices et s'allonger ensuite sur les broches. Jamais armée en bataille ne présenta un iront plus puissant et n'offrit un plus bel aspect. Gervaise, de son côté, prodiguait ses soins aux plats choisis qui ont le sucre pour base; experte en petitfour, elle n'épargna rien pour élever ce détail à la hauteur des autres services. Elle voulait qu'on y reconnût une main d'artiste, digne d'un théâtre plus élevé.
Quand le jour décisif fut arrivé et à l'heure fixée par le programme , une députation choisie parmi les souscripteurs alla prendre Vauxbelles à son domicile afin de lui servir d'escorte jusqu'à la salle du banquet. La musique locale ne ménageait pas ses accords; toute la ville était aux fenêtres, et une double haie de curieux garnissait le chemin. Le député prodigua les saints et se mit en route au son de l'orchestre. Malgré les efforts qu'il faisait pour maîtriser son émotion , quelques nuages traversaient de loin en loin sa physionomie. Un coup d'œil exercé eût pu voir qu'il figurait dans cette scène moins en triomphateur qu'en \ictime, et qu'il eût volontiers demandé la clôture pour toutes ces démonstrations. Cependant il marcha d'un pas ferme vers le banquet, ou r •'îssit à la place d'honneur et au bruit des applaudissc^T.cuts. Le père (iraindorge, l'écharpe à la ceinture, occupa sa droite, tandis que le président Simonneau prenait sa gauche.
Évariste avait décliné pour son compte toute place d'honneur; il entendait siéger comme convive libre et en dehors de toute distinction officielle. Seulement, il voulut avoir Jules Rieussec à ses côtés.
t Évariste, on Ta vu, nourrissait quelques griefs contre Célestin, et poursuivait à son égard une petite revanche. Aucune occasion ne s'était offerte jusque-là, et il en résultait dans l'âme de notre héros cette fermentation qu'engendrent des rancunes contenues. Sans doute Evariste ne devait pas pousser ces représailles au delà d'une certaine limite ; il ne désirait qu'une chose, c'était de faire sentir sa force à Célestin qui paraissait l'oublier. Aussi ne le perdit-il pas de vue pendant le repas, et devina-t-il les combats de son âme. Vauxbelles n'était à rien de ce qui se passait autour de lui ; s'il buvait, c'était par un mouvement machinal ; s'il mangeait, c'était du bout des lèvres, ÎJne pensée fixe, opiniâtre, dévorante, l'absorbait tout entier : y aura-t-il une improvisation? et sur quoi roulera- t-elle? L'absence d'un programme arrêté l'inquiétait aussi. Rien n'avait été prévu, ni pour les toasts, ni pour les allocutions. Ce vide lui causait un certain malaise. Si la foudre éclate, se demandait-il, d'où partira-t-elle? Sera-ce du côté des Simonneau? alors l'allocution aura un caractère grave, mesuré , digne de gens de robe. Sera-ce du côté des Graindorge? dans ce cas, point de limites aux hypothèses. Quel pourra être le thème de ces hommes illettrés? que leur dire? que leur répondre?
.[.Toutes ces sensations et d'autres encore se peignaient si bien sur le visage de Vauxbelles, qu'Evariste y lisait comme dans un livre. Au moment où
«ette anxiété semblait arrivée au comble, notre héros poussa le coude de son voisin.
—Mon petit, lui dit-il, nous allons rire toutàFheure.
— De quoi donc ? répondit le confident du prince.
— Je te dis que nous allons rire , ajouta Evariste. Prépare-toi la rate; ce sera à se vautrer.
— Mais encore !
— Au dessert! Au dessert! Je ne te dis que ça. Changement à vue et effet de scène. J'envoie mon homme dans le troisième dessous.
Le dessert arriva, et, comme il s'écoulait sans accident, Vauxbelles croyait en être quitte. Déjà il respirait avec plus de liberté, mangeait son fruit avec une certaine aisance, quand Evariste se leva, le verre en main, le front haut, Fœil en feu. De tous les convives, Tillustre Graindorge était celui dont Célestin se défiait le moins. Il ne soupçonna donc point le piège et écouta sans inquiétude.
— Messieurs, dit l'orateur, je viens vous proposer un toast qui sera accueilli sans doute par un enthousiasme universel : c'est en l'honneur de notre excellent député. Qui plus que lui est digne d'une manifestation pareille à celle dont nous sommes témoins ? Qui a mieux mérité du pays et de l'arrondissement? Chacun de ses actes est une preuve de dévouement de plus; chacune de ses paroles est un nouveau témoignage de sa sollicitude. Vous allez l'entendre , Messieurs, vous allez rcntendie après moi, ajoutat-il en insistant à dessein et en se tournant vers Vauxbelles, vous raconter tout ce qu'il a fait dans votr<' intérêt. Le détail en sera long, mais votre reconnaissance n'en sera que plus vive. Parlez, Monsieur, pour-
suivit-il en rdcourant à l'apostrophe directe^ parlez, chacun ici vous en conjure^ parlez; et si votre modestie est amie des réticences, si vous vous effacez trop, s'il vous répugne de faire vo'fe propre éloge, nous sommes ici en nombre pour "rétablir toute la vérité et suppléer à ce que votre délicatesse vous aura forcé de taire. Ainsi, Messieurs, dit en terminant Evariste, associez-vous à moi pour cette manifestation inspirée par la reconnaissance. Vive notre député
— Vive notre député ! s'écrièrent les soixante-dix convives debout et dans un élan spontané.
— Et en avant la musique, ajouta Evariste.
La musique obéit et exécuta une Marseillaise formidable. Gérenflot n'avait pas oublié les exécutants; ils étaient tous ivres.
Célestin ne pouvait reculer ; il était mis en scène d une manière trop éclatante et trop directe. 11 ne ne s'agissait plus d'une provocation timide, d'un appel détourné ; on lui traçait un programme, on l'invitait à s'expliquer catégoriquement. Le cadre était vaste d'ailleurs, et s'il eut ressenti le moindre goût pour les harangues, c'était l'occasion d'y procéder avec une entière latitude. Mais ce qui eût fait la joie d'un autre causait le tourment de Vauxbelles, et quand il se leva pour répondre, son émotion était si vive qu'elle étouffiût les paroles dans le fond de son gosier. -, — Messieurs, dit-il, croyez au sentiment que j'éprouve vos bontés me pénètrent de reconnaissance il m'est impossible de rendre avec la vivacité
<]ui est dans mon cœur, car je suis ici au milieu
devons — en effet,.... oui. Messieurs
Quelques efforts qu'il pût faire pour rassembler ses
idées et terminer tant bien que mal cetie déplorable scène, VauxboIIes ne put sortir de ces phrases entrecoupées. A mesure qu'il avait la conscience plus entière de l'abîme dans lequel il tombait, il se sentait moins de force pour en sortir, et volontiers il s'y fût précipité de ses propres» mains. Évariste suivait de l'œil ce spectacle et poussait de nouveau le coude à Rieussec.
— Eh bien, mon petit? lui disait-il.
— Impayable , répondait celui-ci ; cela vaut quinze francs la stalle.
Il était dangereux de pousser plus loin les choses; l'illustre Graindorge le comprit. La leçon avait porté, cela suffisait. Il ne fallait pas compromettre Vauxbelles au point de le rendre impossible.
— Messieurs, dit notre héros, en intervenant et sauvant la retraite du député, quoi de plus naturel qu'un moment d'émotion au milieu des témoignages de votre sympathie? Il faudrait avoir le cœur bien mal placé pour ne pas ressentir vivement ce que vous exprimez avec tant de chaleur ! Quel discours peut valoir une impression si vraie et si profonde ? Ah ! Messieurs, joindre ainsi à toutes les facultés de l'esprit les qualités du cœur, être à la fois le plus intelligent et le plus sensible des mandataires, quelle réunion précieuse, quel rare assemblage I Quant à moi, je me sens gagné par ces émotions qui débordent, et je vois dans vos yeux que vos âmes sentent à l'unisson de la mienne. Messieurs, confondons-nous donc dans un seul et dernier cri : Vive notre député!
—Vive notre député! répétèrent les soixante et dix voix, sous l'influence de cette vive harangue.
En même temps les convives les plus attendris, ceux qui avaient rendu aux bouteilles de Gérenflot rhommage le plus assidu, sortirent des rangs et vinrent se jeter dans les bras du député.* On s'embrassa à la ronde, on se prodigua des poignées de main, et l'on passa au café au milieu d'une effusion et d'un attendrissement inexprimables.
—Bien joué! dit Rieussec à l'oreille de son chef défile.
— Si je ne l'avais pas ramassé à temps, mon polit, répliqua Évariste, c'était un homme perdu.
LES GRANDS l\10YENS.
Le but ordinaire des promenades d'Évariste était le sentier qui règne le long de l'Argentine et dessert les nombreux moulins construits sur la rivière. Un triple rideau de peupliers et de trembles y verse constamment de l'ombre et ne laisse pénétrer sur la .chaussée que des brises fraîches et des rayons adoucis.
Un dimanche, notre héros suivait lentement ce sentier, en compagnie de son ami Rieussec. Il montait Quiroga, Jules un alezan. Les deux chevaux, presque abandonnés à eux-mêmes, se saluaient par de joyeux mouvements de tête, ou dilataient leurs naseaux à l'odeur des foins épars dans la campagne.
Ariel était aussi de la partie; animé d^une gaieté folle, il se plongeait au milieu des regains fauchés de la veille et les dispersait avec une sorte de*volupté. Tout était calme aux champs : les claquets des moulins avaient cessé leur bruit; on n'entendait ni la clochette du troupeau^ ni le chant de la faneuse. Le respect dû au jour férié semblait avoir éteint toutes les rumeurs de la vie active ; le râle d'eau poussait seul son cri^ tandis que la cloche du village résonnait dans le lointain.
Evariste n'était pas d'une trempe accessible à ia rêverie ; l'idéal le touchait peu ; il professait un souverain mépris pour la contemplation. Aussi ne se laissait-il pas gagner aux beautés du paysage : un autre souci le dominait.
— Jules, disait-il à son confident^ j'en conviens, il y a du mieux. Notre homme est maté et pour longtemps. Le voilà maniable, enfin.
— Je le crois, parbleu bien, répondit l'ami du prince ; on le serait à moins. Comme tu l'as secoué! quelle leçon !
— Elle ne suffit pas, mon petit; il faudra y revenir, poursuivit Graindorge ; Célestin m'est rendu comme député, mais comme hoinme il me résiste, il me glisse dans la main. J'ai eu beau le sonder, le retomner de mille façons; il reste impénétrable.
—Et ta surveillance?
— Infructueuse, mon cher, impuissante jusqu'ici. <)n Ta épié de jour, de nuit : Gérontlot s'y exténue: rien, absolument rien. Je ne sais plus que croire.
—Mon Dieu, que t'importe après tout? dit timidement l'ami du prince.
— Beaucoup, mon petit, plus que tu ne penses. J'ai en tête un plan, je veux faire une fin et j'ai bien peur que Célestin ne vienne se mettre à la traverse. S'est une fatalité. Un ami do vingt an? î Un homme que j'ai porté au pinacle! Et penser qu'il faudra peut-être que je le brise, ajouta Évariste avec un geste et un accent de mélodrame.
— Bah! à ce point? dit Rieussec.
— Oui, Jules, je ne puis reculer. On a des mues dans la vie, des époques de métamorphose. La vie de conquérant me pèse; j'ai assez fait du Joconde, vois-tu.
~ Allons donc ! si jeune encore !
— Non, te dis-je, j'en ai assez; tu prendras la suite de mon industrie. Où cela conduit-il après tout? ajouta Évariste en s'animant. Quand j'aurai bien porté le ravage dans tous les ménages de Saint- Sylvain, battu les Simonneau dans leurs femmes, humilié jusqu'à Victor, pratiqué ainsi des intelligences au sein du camp ennemi, où sera le profit, où sera la gloire ? Assez comme cela. Décidément, mon petit, je donne ma démission; je renonce, j'abdique : ces dames s'arrangeront comme bon leur semblera. Il n'en est point parmi elles d'inconsolables.
— Et Gervaise!
— Silence ! Rieussec, s'écria Évariste d'une voix à la fois sévère et émue; je vous avais défendu de prononcer ce nom.
—Suffit, l'ancien, dit l'ami du prince, chercha]] t à se sauver par une plaisanterie, on s'y conformera.
Pendant le cours de cet entretien, les chevaux avaient gagné du terrain, et le hameau de la Chênaie
se dessinait dans la perspective. \\ se compose de deux groupes de chaumières jetés sur Fun et l'autre bord de l'Argentine. Une église, dont le clocher portait les traces d'un badigeon récent, domine les habitations recueillies à son ombre. Vu à distance, ce site avait cjuelque charme ; la verdure, en s*y mêlant par massifs, relevait les tons enfumés des chaumières, et répandait sur l'ensemble les riches couleurs de la végétation. Qui a vu les campagnes n'a pu échapper à ce contraste. Ce que l'homme y fait semble jurer en présence de ce qu'y a fait la nature; des cloaques à côté de tapis de gazon, du fumier près d'un verger parfumé, des mares infectes au milieu d'eaux vives ! La seule partie du paysage qui satisfit entièrement le regard était celle où s'élevait le château, au milieu d'arbres centenaires. Il régnait entre la vieille construction et les ormes majestueux qui l'entouraient une harmonie que le temps avait créée, et qui était bien au-dessus des effets symétriques que poursuit la main de l'homme. La pierre et le feuillage semblaient avoir assorti leurs couleurs, combiné leur pose, de manière à s'empreindre d'une mélancolie qui ne manquait ni de grâce ni de grandeur. C'était la plainte du passé qui s'exhalait sans fiel, sans amertume, et comme un dernier murmure de deuil et de regret. Les restes du château révélaient un édifice imposant, dont la date remontait à la plus belle époque de l'art gothique;'A peine en restait-il un ailedeboirt; encore ses proportions gigantesques, ses distributions intérieures la rendaient-elles inhabitable. Pour l'usage des hôtes actuels, il avait fallu construire sur les anciens communs une maison de campagne dans le
goût moderne, convenable en tout autre lieu, mais écrasée ici par le spectacle de ces ruines grandioses. Tout cet ensemble composait le château de la Chênaie et les débris du vaste domaine qui en formait autrefois la dépendance.
C'est de ce côté que s'avançaient les deux amis, Évariste avait pris les devants et se dirigeait vers un tertre couvert de châtaigniers, d'où Ton embrassait la vallée entière, avec la Chênaie comme premier plan, et au loin le cours sinueux de l'Argentine. Notre héros voulait y établir son observatoire et y combiner ses moyens de stratégie. Point d'importuns d'ailleurs, point de surveillants. La cloche de l'église faisait un dernier appel aux fidèles en retard, et peu à peu les chaumières se dépeuplaient toutes au profit du lieu saint.
— Attention ! mon petit, dit Évariste en gravissant le tertre, nous arrivons sur le théâtre de nos opérations.
— Voilà un mot bien ambitieux, répliqua Jules.
— Il te le paraîtra moins tout à l'heure, mon petit. Suis-moi, en attendant, par-dessus cet échalier.
Sur un mouvement de bride, Quiroga franchit l'obstacle, et l'alezan de Rieussec en fit autant : Ariel avait donné l'exemple.
— Tu m'as compris, n'est-ce pas ? dit Évariste en reprenant la conversation. Je veux faire une fin.
—Tu en as le droit, Graindorge, répondit l'ami du prince.
— Ne plaisantons pas, ajouta notre héros d'un ton plus sérieux. Tu vois ce château, mon petit.
—Le château de la Chênaie?
— C'est toi qui Fas nommé, mon fils. Et bien! avant qu'il soit trois mois , je veiLx en être le chât^ iain.
-^ De la Chênaie?
— Ûe la Chênaie.
—Tu épouserais alors une Rochemarne^
— J^épouserai une Rochemarne.
—Malgré le général ?
— ^îalgré le général.
—Ah ! mon Dieu î et Célestin ?
— Je lui réserve un dédommagement^ mon cher, un beau dédommagement : il épousera ma sœur Anaïs. Voilà mon plan de campagne.
—C'est du Napoléon pur, dit Rieussec, que lia hardiesse de son ami commençait à effraya.
On était arrivé au sommet du tertre, d'où Tœil plOTîgeait sur les pelouses du château. Elles étaient désertes et silencieuses. Évariste descendit decke^sal et cacha Quiroga derrière une haie. Jules imita celte manœuvre. Quand cette précaution fut prise, l'illustre Graindorge daigna enfin s'expliquer d'une façon moins impériale et moins sommaire.
— Mon petit, dit-il à son compagnon, je sais que l'entreprise n'est pas facile. Il y a d'un côté les grands parents, qui sont montés en diable sur leur noblesse, l'aurai beau leur dire que je suis un brave garçon, bien posé dans le pays, avec une jolie fortune en perspective, ils nie demanderont si mes aïeux ont tiguré aux croisades, et me tourneront le dos si je ne leur montre pas un blason qui vaille le leur.
— Tu peux t'y attendre, dit Rieussec.
— Premier embarras, poursuivit Évariste, D'un
autre eôté, H y a un soupirant plus ancien que moi^ si nos soupçons sont bien fondés. Célestin serait venu, à ce qu'il me semble, égarer son cœur sensible sous les oml3rages de ce parc, fouler ces pelouses de son pied attendri. Rien d'impossible à cela. Les dames de Rochemairn-e habitent seules la Chênaie. Leur unique parent , le général , n'y vient que rarement. Célestin a donc eu les coudées franches : cela me paraît clair.
— Tout ce qu'il y a de plus clair, dit Rieussec, faisant écho.
— Dès lors, deuxième embarras. Embarras du côté des parents, embarras du côté de l'ami. Si l'on s'amusait à débrouiller cette suite d'embarras par les procédés ordinaires, la vie d'un corbeau n'y suffirait pas. Séduire l'enfant, évincer l'un, calmer les autres, c'est trop de besogne. Il vaut mieux avoir recours aux grands moyens.
— Aux grands moyens? s'écria Rieussec, se défiant de l'audace de Graindorge.
—Oui, mon petit, dit Évariste d'un ton décidé. Menons les choses à lahoussarde; c'est plus sur.
Quelque habitué qu'il fût à suivre aveuglément l'impulsion de son ami, Jules Rieussec comprit qu'il s'agissait cette fois d'autre chose que d'une fredaine de jeune homme. Il hasarda quelques objections,, et chercha à se tirer de qualité; mais le dessein d'Évariste avait quelque chose de très-arrêté et presque d'impétueux. Ce n'était pas sans avoir réfléchi qu'il s'engageait dans cette entreprise.
— Assez, Jules, dit-il à son confident, assez de sermons. Nous ne sommes point au prêche. Si tu
Teux me quitter, quitte-moi ; si tu veux rompre, rompons.
^ — Quelle idée î répliqua vivement Rieussec. Comme tu le prends ! Moi, te quitter? Jamais !
—Eh bien ! laisse-moi suivre mon idée , dit Évariste. Tu ne voudrais pas me faire manquer ma fortune ? Non : eh bien ! elle est là. Figure-toi, mon cher, la position que j'aurai si je m'allie à des gens qui remontent aux croisades. Qu'est-ce qui me manque, après tout? J'ai de l'argent, de la figure, de l'aisance dans le geste, quelque facilité de parole, l'œil vif et la main belle? Ajoutez-y un peu de naissance, mon petit, et je suis un homme achevé; beaucoup de naissance, et je deviens un homme du premier rang.
Rieussec se serait en vain roidi contre une volonté aussi ferme ; il aima mieux feindre un acquiescement complet, en se réservant d'échapper aux suites de cette faiblesse.
— Allons, dit-il, puisque tu le veux.
—A la bonne heure, mon petit, répliqua Évariste en lui tendant la main, je le reconnais là. Oreste et Pylade, Nisus et Euryale, Castor et Pollux, tout ce qu'il y a de mieux dans l'antiquité nous l'etiàçons. Mais n'aie pas peur, mon fds, je ne t'oublierai pas quand je serai au faîte des grandeurs.
—Ne t'inquiète pas de moi, Évariste; songe d'abord à ton affaire.
— Tu as raison, allons au plus pressé. 11 y a longtemps que jai mon idée entête. J'ai déjà examiné les lieux , je les connais à fond; tu vois quel est l'ensemble des bâtiments ?
LE COQ DU CLOCHER. bè
— Oui, très-bien.
—Laisse de côté le vieux château; personne ne rhabite, si ce n'est les chauves-souris et les belettes. Attache-toi seulement au bâtiment moderne. Tu y es
— Parfaitement.
— Au rez-de-chaussée, sallon, salle de billard, salle à manger. Les portes donnent d'un côté sur la pelouse, de l'autre sur le petit bois qui est derrière. Es-tu orienté?
— Oui, Évariste.
— Au premier, deux chambres de maître; ne tiens compte que de celles-là. Trois croisées pour la marquise de Rochemarne ; respect à la marquise, mon fils.
— Volontiers.
— Mais attache-toi surtout à ces deux croisées qui sont à l'angle du bâtiment, et dont l'une fait face à l'avenue. C'est l'asile de Gabrielle de Rochemarne, un ange, mon petit, tout ce qu'il y a de plus adorable au mondo. Figure-toi que moi qui suis un cœur blasé, un vaurien, un coureur, j'ai senti, rien qu'à sa seule vue, mon masque de roué tomber de mon visage. J'en suis amoureux, mon cher, tout ce qu'il y a de plus amoureux, et c'est un excès doKti Je ne me croyais plus capable.
— Tu m'eftrayes!
—Ayons recours aux grands remèdes, mon fiis, et cela S6 passera. Remonte à cheval, nous allons maintenant faire le tour des clôtures. Il faut s'assurer des abords de la place.
Au moment où Évariste achevait ces mots, la cloche de l'église annonçait la fin de l'office. Les deux
amis reprirent le chemin de la Cliênaie en s^arrêtant de temps à autre pour examiner les lieux. Arrivé sur un point du parc qui lui paraissait le plus faible, Évariste contint son cheval.
— Jules^ dit-il à son compagnon, tu vois bien ce saut de loup. De quel largeur Testimes-tu?
—Quatre mètres, mesure légale, répondit Rieussec.
— Te sentirais-tu capable de le franchir?
—Comme cela? à cheval?
—Non pas, mon petit, à pied.
— J'en doute, dit Jules.
— Eh bien ? tu vas voir.
II remit la bride de Quirogaà son ami, et, prenant son élan, il arriva d'un bond de Tautre côté du saut de loup. C'était entrer dans le parc à la façon des malfaiteurs et des amants.
— Bravo, Évariste! s'écria Jules.
Cet incident les avait absorbés l'un et l'autre à tel point qu'ils ne s'étaient pas aperçus de l'approche de quelques témoins. Recommençant l'épreuve, Évariste venait de franchir de nouveau le fossé, et retombait de l'autre côté de la route, lorsqu'il se trouva, à sa grande surprise, en présence de deux dames.
C'étaient la marquise de Rochemarne et mademoiselle Gabrielle de Rochemarne , qui venaient d'entendre la messe à l'église de la Chênaie.
XJ
LA CHÊHAIL".
Quel que fût Taplomb d Évariste, il éprouva un
sentiment de confusion à l'aspect de ces dames, venues juste à temps pour constater un cas de lîagrant délit, et une manière au moins étrange de pénétrer chez elles. Cependant ce trouble ne fut pas long; le sang-froid reprit bientôt le dessus.
—Madame la marquise, dit notre héros, en s'inclinant avec respect, veuillez excuser nos petits écarts de gymnastique. Il s'agissait de donner à mon ami Hieussec une démonstration des théories du colonel Amoros...
— Vraiment ! répliqua la grande dame, avec un sourire auquel sa fille s'associait involontairement.
—Oui, Madame la marquise, poursuivit Évariste, se sauvant par une bouffonnerie, c'est un complément d'éducation fort en vogue aujourd'hui. On fortifie les muscles dans l'intérêt des mœurs; on asscjaplit les jambes à la pratique des vertus. Voilà quel gem^e d'amélioration je poursuivais sur la persmint do mon ami. Il est vrai que n.'>'as aurions pu choisir un autre théâtre pour nos expériences. Pardonnez-nous cette atteinte au droit de propriété. —C'est tout pardonné. Messieurs dit la marquise, du ton le plus aimable, mais à une condition.
— D^avance nous souscrivons à toutes , s'écria Évariste avec l'accent et la pose d'un chevalier.
— C'est que vous entrerez avec nous à la Chênaie par un chemin moins incommode^ dit la marquise. Ce sera votre châtiment,
A cette invitation, que relevait une grâce parfaite, les deux amis se répandirent en remercîments. Prenant leurs chevaux par la bride, ils se dirigèrent vers l'avenue du parc, qui s'ouvrit devant les châtelaines.
La marquise de Rochemarne était alors parvenue à ce que l'on peut nommer l'automne des femmes ; mais c'était pour elle un automne brillant et plein d'éclat. Elle avait ce grand air qui accompagne la race, un port de reine que l'embonpoint ne déparait pas, la fraîcheur de la maturité, et ce calme profond du regard que donne seule une vie sans taches. En vain eût-on cherché sur son visage une de ces rides que creusent les passions orageuses; il n'y régnait qu'une bonté douce et une sérénité un peu solennelle. On voyait que le feu de l'amour n'avait pas passé làdessus, et que ce cœur s'était absorbé tout entier dans les voies austères du devoir et les saintes affections de la famille.
Elle avait dix-huit ans lorsque le marquis de Rochemarne, arrivé à la soixantaine, fit agréer sa recherche. La jeune fille, quoiqu'elle descendit des Mac-Grégor et fut de grande origine écossaise, n'avait pas de fortune. Le nom du marquis, sa position, son titre, décidèrent les parents, et le mariage eut lieu. C'était dans les premières années de la Restauration; la faveur du nouveau régime était acquise aux
Rochemarne. Les deux frères avaient brillé à la coup de Louis XVI; on les avait vus, au premier appel, passer dans le camp de Témigration pour se montrer ensuite à Uuiberon et sur le Rhin. Ils faisaient partie Tun et l'autre de cette légion d'Épiménidesque 181 4 nous ramena, légion coiffée à Toiseau royal , et décidée à repousser toute transaction avec la France révolutionnaire.
Les Rochemarne avaient en tout temps brillé par le nom plutôt que par les biens; la prodigalité était instinctive chez eux, et, de génération en génération, ils avaient vu décroître leur héritage. Cependant, lorsque la crise arriva, le marquis possédait encore quelques fiefs qui n'étaient point engagés; il en confia la gestion à un Simonneau, aïeul de Victor, son intendant et son bras droit. Celui-ci lutta contre la confiscation, et essaya de dérober sa proie au domaine public. Il ne parvint à sauver que le château de la Chênaie, et la partie close du parc. Le restant des biens, vendu aux enchères, passa en d'autres mains. Une belle forêt de chênes, qui avait donné son nom au fief, fut adjugée par petits lots, et livrée au défrichement. Ainsi, le marquis au milieu des joies du retour, se retrouvait en face d'une douleur inattendue ; il était sous le coup d'une ruine complète, et avec la misère en perspective.
La royauté vint au secours des deux frères. Le marquis obtint quelques-unes de ces grandes sinécures que l'Empire avait créées au profit de ses familiers, et qui parurent aux courtisans nouveaux des abris fort convenables et fort commodes. Quant au cadet, qu'on nommait le général, parce qu'il avait été
mestre-de-camp des chevau-légers, on eut soin de lui ménager une alliance opulente qui combla les brèches faites à son patrimoine. Grâce à ces soins réparateurs, la maiso.u des Rochemarne put faire une certaine figi.ire, et compter en première ligne parmi les notabilités du pavillon Marsan. Le château de la Chênaie avait succombé aux outrages du temps; il fallut y suppléer, et ce fut alors que le marquis fit construire le bâtiment moderne avec une partie des débris du vieil édifice.
Dès les premiers jours de son mariage, la marquise s'était fixée à la Chênaie ; le site lui plaisait, elle en aimait le calme et Tisolement. A diverses reprises, le marquis voulut l'emmener à Paris, et la présenter à la cour ; elle se défendit de celte existence bruyante. En femme sensée, elle craignait les poursuites auxquelles est en butte une femme jeune unie à un vieillard; peut-être aussi y avait-il dans ce contraste des âges un tourment secret que Tair du mo.nde eût empiré, et qu'étouffait la solitude. Loin des salons, elle portait légèrement ce fardeau ; elle s'y était faite, et n'avait à essuyer ni les commentaires désobligeants, ni des comparaisons pénibles. A Paris, c'eût été pour elle un poids chaque jour accru, une source intarissable d'ennuis et de luttes. La vanité se glisse si souvent dans nos affections, et il en est si peu qui soient à l'abri de ce mélange !
La jeune femme se résigna donc à cette vie solitaire, sans regret comme sans e{f(»rt. Elle laissa le marquis s'en aller seul sur le théâtre où s'agitaient les ambitions et les brigues; elle ne quitta pas son asile favori. Là tout lui souriait et semblait s'associer
à ses goûts tranquilles, Elle y voyait son époux entouré de respects^ le premier du pays par Féclat du nom et la puissance des souvenirs. C'était la part de Forgueil; le cœur faisait le reste. Une grande joie vint d'ailleurs faire quelque diversion dans sa vie; une fille lui était née : ce fut sur cetle enfant qu'elle reporta toutes les puissances de son amour, tout ce qui sommeillait chez elle d'affection sans objet et de dévouement sans but. Gabrielle devint pour sa mère une pensée de fous les instants; elle grandit au milieu des caresses.
Il y eut alors pour les Rochemarne un moment de bonheur et une sorte de revanche du passé. Une indemnité allait être votée en faveur de l'émigration , et, quoique fort réduite, la part du marquis suffisait pour assurer Tavenir de sa veuve. Gabrielle venait à souhait; c'était une enfant accomplie. Il régnait dans l'air comme un parfum d'ancien régime qui réjouissait le cœur des deux vieillards ; on semblait disposé à rayer d'un trait de plume vingt-cinq ans de notre histoire. Hélas ! ce fut un rêve bien court, suivi d'un brusque réveil. En trois jours de colère, le peuple brisa la chaîne qu'on forgeait depuis quinze ans, et de toute cette insurrection au nom du passé, il ne resta qu'un roi en route pour l'exil, un trône en débris, et une couronne en déshérence.
Le coup était trop rude pour le marquis; il n'y survécut pas. Après deux années d'une existence languissante, il s'éteignit, laissant une veuve fort jeune encore et une enfant en bas âge. C'était pour la marquise un surcroît de devoirs; elle y sut conformer sa vie. Plus que jamais la solitude lui devint chère; l'é-
ducation de sa fille en remplissait les heures et y rêl'.andait un charme toujours nouveau. Gabrielle n'eût point d'autre professeur que sa mère, et c'était en toute chose un professeur accompli. Quant aux affaires irintérêt/la marquise sut promptement y pourvoir; elle se mit au courant de tout avec une aptitude merveilleuse. Dans les cas épineux, le général était consulté et donnait son avis. Cependant, autant^ que possible, la marquise n'obéissait qu'à sa propre imj)ulsion. Elle avait reconnu, dans son beau-frère, des préjugés qui souvent troublaient son coup d'oeil et rentraînaient dans de fausses idées. De là un peu de de froideur entre les deux branches et des relations quelques fois compromises par les caprices du mestrede-camp des chevau-légers.
Le temps s'écoula et Gabrielle devint une grande et belle personne. Il y avait en elle ce charme qui apaise et console. C'étaient toutes les grâces de sa mère, avec moins de majesté peut-être, mais aussi avec plus d'abandon. Elle touchait d'abord, elle attirait. Impossible de se défendre de la séduction qu'exerçaient sa voix, son regard, les lignes pures de son visage. Oneiit dit que les deux races avaient voulu réunir dans cette jeune fille la dernière expression de leur beauté. Elle répandait comme une douce lumière autour de ses pas et semblait porter le boi>heur dans les plis de ses vêtements. Heureux celui dans le chemin duquel allait briller une apparition si douce, et à qui cet ange au nimbe d'or devait tendre la main !
Tels étaient les hôtes du château de la Chênaie. U était impossible que tant de grâces et de vertus n'eua-
sent pas laissé dans le pays des impressions profondes. Aussi, malgré sa hardiesse habituelle, Évariste n'accompagnait-il la marquise qu'avec une certaine émotion. Jules Rieussec, plus intimidé encore^, marchait d'un pas hésitant, et avec le regret dft ^'étre engagé, sur la foi de son ami, dans celte aventure délicate. On gagna ainsi la grille, où jn ^arde prit en main la i)ride des deux chevaux. Ce n'éuit pas la première fois qu'Évariste pénétrait à la Chênaie; il y avait ses entrées. Son père tenait à bail une portion des terres de la marquise, et le fils Graindorge avait saisi ce prétexte pour rendre de temps à autre ses hommages aux deux châtelaines. Dans le cours de ces visites, la beauté de Gabrielle avait fait du ravage dans son cœur, et de là ce complot, où Rieussec se trouvait mêlé malgré lui.
Cependant la marquise, pour faire honneur à ses visiteurs, animait l'entretien, et de son côté Évariste, en capitaine consommé, cherchait à le faire tourner au profit de ses projets.
—Monsieur Graindorge, dit madame de Rochemarne, qu'y a-t-il de nouveau à Saint-Sylvain? Quels sont les bruits de la ville ? Vous êtes en fonds pour nous éclairer là-dessus.
—Mais, Madame la marquise, répliqua Évariste, H n'y a pas si loin d'ici à Saint-Sylvain que vous ne puissiez savoir ce qui s'y passe.
En même temps, il promenait son regard de la myre à la fille, comme s'il eût voulu leur arracher un secret et pénétrer le fond de leur pensée.
—Eh bien! non. Monsieur Graindorge, répondit la grande dame avec une dignité pleine de calme,
nous ne savons rien, absolument rien. Venez donc au secours de deux pauvres recluses. Il doit s'être passé de bien grands événements , puisque vous nous étonnez que le bruit n'en soit pas arrivé jusqu'à nous. vT^Évariste vit qu'il fallait recourir à des moyens plus directs, s'il voulait rompre la glace. On était arrivé en ce moment à la porte de la serre, et les deux dames invitaient leurs visiteurs à y jeter un coup d'œil.
— De grands événements ! dit notre héros, en suivant les châtelaines au milieu de touffes de fleurs rares, il n'y en a qu'un à Saint-Sylvain, depuis trois semaines l C'est la seule chose dont on s'occupe.
— Et qu'est-ce donc, s'il vous plaît, Monsieur Graindorge? dit la marquise avec le même sangfroid.
—Vous ne devinez pas? répondit Évariste en cherchant à voir jusqu'à quel point ce calme était naturel.
— Vraiment non, dit la marquise impénétrable.
L'attitude deGabrielle était plus embarrassée; elle allait d'une fleur à l'autre, comme si elle eût voulu se donner une contenance, redressait çà et là quelques tuteurs, élaguait le feuillage et se penchait vers les calices odorants pour en mieux aspirer }e parfum. On eut dit qu'elle comprenait, au ton de l'interlocuteur, qu'elle avait un ennemi en face.
— Vois donc, maman, s'écria-t-elle en entraînant la marquise vers un vase garni de bruyères, vois comme notre azalée a bien réussi.
Notre héros n'était pas homme à se laisser détourner de son but par cette petite diversion. Quittant la marquise pour s'adresser à sa (il le :
*-Je parie^ dit-il^ que mademoiselle de Rochemarne en sait plus là-dessus que madame la marquise.
— De quoi s'agit-il, Monsieur? répondit Gabrielio, dont la joue se couvrit d'incarnat. Qu'est-ce donc, ma mère? ajouta-t-elle en se réfugiant vers la marquise comme vers un abri.
—Il s'agit, Mademoiselle, poursuivit l'impitoyable Graindorge, du grand événement de Saint- Sylvain, de ce qui occupe toutes les bouches.
— Mon Dieu I arrivez donc au fait, Monsieur Graindorge, reprit la marquise, s'emparant de l'entretien et venant au secours de sa fille. Parlez, expliquezvous. En vérité, vous êtes un terrible homme avec vos énigmes.
— Eh bien ! Mesdames, dit Évariste en continuant son rôle d'observateur, le grand événement du join : c^est l'arrivée de notre député Célestin Vauxbelles.
Quelque soin que mit notre héros à étudier l'impression que ce nom devait produire sur M^^^ de Rochemarne, il fut trompé cette fois dans son attente. Gabrielle s'était penchée vers une caisse garnie d'iris de Perse, et son visage se dérobait à la surveillance de l'ennemi. Quant à la marquise, son impassibihté ne se démentit pas.
— En effet, dit- elle le plus naturellement du monde , M. Vauxbelles est arrivé : je l'ai entendu dire.
—Comment! s'écria Graindorge, piqué au jeu, il ne serait pas venu vous présenter ses devoirs?
Ce fût au tour de la marquise à éprouver un moment d'hésitation; elle répondit pourtant ;
— Que voulez-vous, Monsieur Graiiidorge ? un député se doit d'abord à ses électeurs, et nous n'avons pas rhonneur de Têtre ni moi ni ma fille.
Évariste ne pouvait pas décemment insister : pousser plus loin les choses eût été manquer à la plus stricte convenance; aussi abandorina-t-il son enquête. Ce fut un grand souci de moins pour la pauvre Gabrielle; elle semblait respirer plus librement et caressait ses fleurs d'une main plus joyeuse. Jules Rieussec qui s'était tenu à l'écart, se livrait, comme la jeune fille, à des études purement botaniques. Ainsi le groupe était complet; d'un côté la marquise tenant tète à Évariste, de l'autre Gabrielle et Rieussec ne formant qu'un vœu, celui de voir finir cette scène. Les choses en étaient là quand un valet entr'ouvrit la porte de la serre, et, s'adressant à la marquise, dit assez haut pour être entendu de tout le monde :
— M. Célestin Vauxbelles vient d'arriver au perron; il demande si ces dames sont visibles.
Gabrielle ne put entendre ces mots sans pâlir; mais M™e de Rochemarne se retourna vers Évariste, et, prenant ses plus grands airs :
— Vous le voyez. Monsieur Graindorge, dit-elle; c'est la réponse à vos reproches de tout à l'heure. On dirait que M. Vauxbelles vous a entendu : il s'exécute.